Interview de M. Denis Kessler, vice-président délégué du MEDEF, à Radio classique le 28 juin 2001, sur les restructurations d'entreprises, les licenciements et les délocalisations à l'étranger, le ralentissement de l'économie, la loi de modernisation sociale, la réduction du temps de travail et son financement par la sécurité sociale et sur la Refondation sociale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Denis Kessler, vice-président délégué du MEDEF, à Radio classique le 28 juin 2001, sur les restructurations d'entreprises, les licenciements et les délocalisations à l'étranger, le ralentissement de l'économie, la loi de modernisation sociale, la réduction du temps de travail et son financement par la sécurité sociale et sur la Refondation sociale.

Personnalité, fonction : KESSLER Denis, LECASBLE Valérie.

FRANCE. MEDEF, vice président délégué

ti : VALERIE LECASBLE : Denis Kessler, bonjour.

DENIS KESSLER : Bonjour.

VALERIE LECASBLE : Cap Gemini qui supprime des emplois à cause du ralentissement aux Etats-Unis, Philips qui ferme son usine de téléphones portables et maintenant Alcatel qui se donne 18 mois pour devenir une entreprise sans usine. En quelques jours, les mauvaises nouvelles se sont accumulées pour l'emploi.

DENIS KESSLER : Ecoutez, ce ne sont pas des mauvaises nouvelles pour l'emploi, ce sont des nouvelles qui, bien entendu, expriment le fait que toutes les entreprises, particulièrement les entreprises mondiales, celles qui s'adressent au marché global, vont connaître des restructurations, des adaptations. Elles sont tenues en permanence de trouver les formules qui leur permettent de rester dans la compétition.

VALERIE LECASBLE : Mais il y a quelque chose de nouveau, quand même, c'est que le champion national Alcatel dit qu'il va être condamné à la sous-traitance. C'est-à-dire que ce sont ses sous-traitants qui vont fabriquer et plus lui. C'est une révolution, ça en France.

DENIS KESSLER : Oui, tout-à-fait. Mais c'est compréhensible. La valeur ajoutée réside principalement dans la conception en amont des produits. Quant à la fabrication, quand vous regardez les plans, ils vont être... Ces fabrications vont être délocalisées dans des zones où, effectivement, la compétitivité est supérieure à la nôtre. Ceci justifie, justement tous les messages que l'on adresse. Faisons attention qu'à l'occasion de la mondialisation, qui est absolument inéluctable, que la France ne soit plus une terre dans laquelle on ne produise plus de biens et de services et dans laquelle il n'y aurait que de la conception. Et c'est tout le débat sur les 35 heures, sur les charges, sur le relèvement du salaire minimum, que sais-je encore. Oui, nous avons un problème de compétitivité.

VALERIE LECASBLE : Mais la mauvaise nouvelle, quand même, c'est que la mondialisation, ça fait des années que l'on en a conscience et on avait l'impression que l'effort de compétitivité avait largement été fait dans les années 1980 avec toutes les restructurations qui ont eu lieu à cette époque-là.

DENIS KESSLER : Mais ça continue à un rythme forcé, la mondialisation.

VALERIE LECASBLE : Et ça s'arrête quand ?

DENIS KESSLER : Ca ne s'arrêtera absolument jamais puisque dans les industries qui nous intéressent, le marché est mondial. Et donc, vous voyez bien qu'il faudra trouver à chaque fois la formule qui permet de produire au moindre coût. D'ailleurs, c'est ce qu'exigent les consommateurs, je le rappelle. A chaque fois qu'une entreprise se restructure, ça permet de baisser les prix ou de maintenir les prix à son niveau. C'est ce que demandent les consommateurs qui sont extrêmement sensibles au niveau relatif des prix. Donc, ne croyons pas que cela va s'arrêter, au contraire. Et ce que je regrette, c'est que l'on n'ait pas expliqué aux Français, à l'ensemble du pays, ces mouvements fondamentaux de l'économie française insérée dans l'Europe et l'Europe insérée dans le monde, et de façon à ce qu'ils ne comprennent pas, je dirais, que ceci se fait systématiquement à leur détriment, mais au contraire, que c'est absolument nécessaire d'envisager ces adaptations, ces restructurations et puis après de les gérer, et surtout de faire en sorte que, comme je l'ai dit, comme je le répèterai, le site de production France reste attractif pour continuer l'activité.

VALERIE LECASBLE : Alors, dans ces conditions-là, la loi de modernisation sociale qui vient de passer et qui a été promue par le gouvernement, elle vous paraît quoi ? Décalée ? Efficace ? Utile ?

DENIS KESSLER : Ecoutez, on ne peut pas envoyer des signaux systématiquement négatifs vis-à-vis des investisseurs et des producteurs. Alors quand on s'amuse à faire une loi...

VALERIE LECASBLE : ... Vous pensez que c'est contre-productif ?

DENIS KESSLER : Mais évidemment ! On fait une loi franco-française, élaborée à la va-vite, sur la base de tractations politiques de couloirs, et que l'on croit que tout ceci va être un signal positif adressé aux investisseurs...

VALERIE LECASBLE : ... C'est pour rassurer les Français...

DENIS KESSLER : Mais écoutez, ça ne rassure personne ! En tout cas, ça inquiète les investisseurs et tous les producteurs. Et j'insiste, je veux dire : l'année dernière, le flux net de capitaux qui sont sortis du pays sous la forme d'investissements directs à l'étranger a atteint 900 milliards de francs. 12 % du PIB. Ce sont des capitaux qui sont allés s'investir ailleurs, pour produire ailleurs, correspondant à des emplois ailleurs. Et donc nous sommes effectivement en rupture de compétitivité, ce qui justifie, à l'heure actuelle qu'on cesse de faire ce genre de lois totalement emblématiques et autres, mais qui sont interprétées au niveau mondial comme des signaux selon lesquels en France, c'est vraiment différent. On a déjà eu les 35 heures qui étaient évidemment une exception française que personne ne comprend dans le monde. Et on continue à envoyer ces signaux très négatifs. Alors, après, il ne faut pas s'interroger et s'étonner de voir des entreprises qui choisissent de s'implanter ailleurs, de se développer ailleurs. Moi, je le regrette profondément et je continuerai à me battre. C'est le sens de l'action du MEDEF. De se battre pour que ce pays reste une terre propice à l'activité économique.

VALERIE LECASBLE : Alors, autre mauvaise nouvelle : Fabius, le ministre de l'Economie et des Finances, vient de réviser finalement ses prévisions de croissance à la baisse, en-dessous de 2,5 %. Qu'est-ce que vous diriez ? Il a mis du temps ?

DENIS KESSLER : Alors, pour nous, ce n'est pas une nouvelle. Pas du tout, ce n'est pas une nouvelle. Parce qu'il y a plus d'un an, nous avions dit qu'il y avait un infléchissement de croissance qui allait se produire au mois d'août 2000. Ca c'est produit. Lors de la préparation du Budget au mois de septembre dernier, nous avons dit : faisons attention, l'année 2001 ne sera pas celle qu'anticipait le gouvernement. Nous avons dit : le Budget est infiniment trop ambitieux, je pourrais même dire laxiste à l'époque. Nous avons dit qu'il fallait réduire la dépense et non pas continuer à dépenser comme on l'a malheureusement fait. Et puis maintenant, on se retrouve mi-2001 avec une croissance ralentie et je crois même qu'elle va continuer malheureusement à se ralentir fortement d'ici à la fin d'année et nous n'excluons pas aujourd'hui une remontée du chômage qui interviendrait au dernier trimestre de l'année 2001.

VALERIE LECASBLE : C'est-à-dire un solde net négatif en faveur de l'emploi ?

DENIS KESSLER : Absolument.

VALERIE LECASBLE : A partir de ?

DENIS KESSLER : Pour le moment, on voit se tarir le solde net de créations d'emplois. Et c'est extrêmement préoccupant pour le pays. Et on n'exclut pas une possible remontée du chômage puisque, vraiment, à l'heure actuelle, le ralentissement est très fort.

VALERIE LECASBLE : A quelle date, exactement ?

DENIS KESSLER : Oh, la date, je ne suis pas devin. Mais je dirais le dernier trimestre ou le premier trimestre de l'année 2002...

VALERIE LECASBLE :... Juste avant la présidentielle, donc...

DENIS KESSLER :... Nous n'excluons pas... Ca n'a rien à voir avec la présidentielle, ça a à voir principalement avec les ressorts fondamentaux de l'économie française. L'environnement européen est extrêmement peu porteur et j'ajoute que les marges de man¿uvre en France sont extrêmement faibles.

VALERIE LECASBLE : On a cru, pendant un moment, que la France serait épargnée par tout ça. C'est-à-dire que les économistes, eux-mêmes disaient : mais attention, les fondamentaux restent extrêmement bons. C'est un petit peu une surprise là, ce qui est en train de se passer. Ca fait quelques jours, quelques semaines que l'on a vraiment une perception aussi négative.

DENIS KESSLER : Oui, c'étaient des économistes proches du gouvernement d'ailleurs qui ont développé une théorie...

VALERIE LECASBLE : Ils ne sont pas tous proches du gouvernement.

DENIS KESSLER : Non, mais ceux qui le disaient l'étaient. Qui disaient : regardez, c'est absolument extraordinaire, la France est immunisée contre le ralentissement américain, le ralentissement européen, etc.

VALERIE LECASBLE : C'est ce qu'on a entendu pendant des mois.

DENIS KESSLER : Mais enfin, soyons sérieux, enfin ! Le ralentissement américain affecte l'ensemble de la planète, le ralentissement européen affecte la France et le ralentissement français affecte les autres pays avec lesquels ils sont partenaires. Et j'aillais dire qu'il y a des facteurs spécifiquement français, ça c'est... on l'oublie, mais je continuerai à considérer mordicus que lorsque l'on fait une erreur de politique économique comme les 35 heures, eh bien on le paiera. Et on est en train de le payer.

VALERIE LECASBLE : Alors, en parlant des 35 heures, vous avez quitté les organismes de la Sécurité sociale, de gestion de la Sécurité sociale par refus de faire financer les 35 heures par la Sécu. Alors, dans la conjoncture actuelle, ce n'est pas le budget de l'Etat qui va pourvoir les financer, alors que déjà, le déficit est au maximum, suivant les règles imposées par Bruxelles.

DENIS KESSLER : Oui, ce n'est pas à moi qu'il faut poser la question. Il faut poser la question à ceux qui ont conçu ces lois de réduction du temps de travail imposées à toutes les entreprises à date fixe et qui n'avaient absolument pas les moyens de leurs ambitions. Or, non seulement, ça crée très peu d'emplois puisque le chiffre de la Commission des Comptes de la nation, c'est seulement 150 000 emplois, ce qui est absolument ridicule, et encore, créés ou sauvegardés, et avec un coût absolument délirant puisqu'au total, la réduction du temps de travail coûte à peu près 100 milliards de francs par an au pays.

VALERIE LECASBLE : Donc, quelle est la solution ? Il faut arrêter maintenant ?

DENIS KESSLER : Eh bien, la solution... Quand on n'a pas d'argent, on ne le dépense pas. Je crois que tout ça, il faut revenir à des solutions de bon sens. Eh bien, le gouvernement qui veut absolument, qui est une nouvelle erreur de politique économique, il faut le savoir, imposer les 35 heures aux entreprises de moins de 21 salariés au 1er janvier 2002, c'est une erreur. Dans la conjoncture actuelle, c'est une erreur.

VALERIE LECASBLE : Donc, vous pensez qu'il ne faut pas faire passer les Pme aux 35 heures ?

DENIS KESSLER : Mais on l'a dit ! Nous avons demandé, mais ça fait des mois que nous expliquons que de faire coïncider le passage à l'euro, le passage aux 35 heures sur fond de ralentissement économique est une erreur. Ca va une nouvelle fois casser la croissance. Donc, de grâce, repoussons ça ! Et l'effet positif de repousser ce passage aux 35 heures, ça sera évidemment d'éviter de dépenser encore de l'argent. L'argent n'est pas là. Alors, comme il n'y a pas d'argent, on va taper dans les caisses de la Sécurité sociale. C'est-à-dire de l'argent qui a été prélevé pour la retraite, pour la maladie, pour la famille. Eh bien nous ne pouvons pas accepter cela !

VALERIE LECASBLE : Alors, justement, en parlant de la Sécu, d'ici quelques jours, Lionel Jospin, qui a rencontré les partenaires sociaux, doit tracer les grandes lignes d'un nouveau Grenelle de la santé. Vous espérez y voir quoi ?

DENIS KESSLER : Oh, vous savez, quand vous dites nous espérons, nous avons identifié les problèmes de la Sécurité sociale, ce n'est pas possible de continuer comme ça, dans laquelle il y a une confusion totale des financements, des responsabilités et des missions. Eh bien, nous avons dit au Premier ministre : écoutez, vraiment le moment est venu d'une énorme clarification pour que cela fonctionne. Mais cela ne fonctionne pas. La balle est dans le camp du gouvernement...

VALERIE LECASBLE : ... C'est vous qui l'y avez mise d'ailleurs.

DENIS KESSLER : Ecoutez, oui, parce que, visiblement, les réformes structurelles, ça fait 4 ans que nous souhaitons qu'elles soient entreprises. On a souhaité une réforme des retraites, ça a été écarté. Alors, on fait des commissions, on fait des observatoires, on fait tout ce que l'on veut, mais on a écarté la réforme des retraites. Heureusement, on a fait la réforme de l'assurance chômage grâce à une détermination et une obstination sans faille. Là, on a un problème de réforme de la Sécurité sociale, rien n'a été fait en 4 ans ! Rien n'a été fait en 4 ans !

VALERIE LECASBLE : Mais alors, cette Refondation sociale que vous....

DENIS KESSLER : ... Il faudrait que vous m'expliquiez d'ailleurs...

VALERIE LECASBLE : ... que vous conduisez, c'est quoi ? C'est beaucoup de coups d'éclat finalement et pas beaucoup de résultats.

DENIS KESSLER : Pas du tout ! C'est des résultats ! Mais qu'est-ce que c'est que ça ! Mais c'est insupportable d'entendre des choses pareilles ! Insupportable ! On a réformé... on est en train de réformer la formation professionnelle, on a réformé la médecine du travail, on a réformé l'assurance chômage, on est en train de réformer à l'heure actuelle les voies et les moyens du développement du dialogue. C'est nous qui sommes à l'origine de la réforme ! Et si on n'avait pas été là, il n'y aurait pas de réformes structurelles ! Et nous serons peut-être à l'origine de la réforme de la Sécurité sociale parce que nous disons que ce n'est possible. Donc nous faisons notre métier ! Si nous n'avons pas de réformes structurelles dans ce pays-là, il ne faudra pas se plaindre dans un an, deux ans, cinq ans, dix ans, de le voir progressivement décliner comme il décline à l'heure actuelle en matière économique. Il ne faudra pas se plaindre de voir l'emploi s'étioler et notre niveau de vie relatif baisser. C'est la raison pour laquelle nous exigeons ces réformes structurelles au nom du pays, au nom de l'ensemble des salariés, de l'ensemble de la population ! Eh bien, nous sommes extrêmement fiers d'avoir poussé à ces réformes, de les avoir menées avec nos partenaires sociaux et avec nos partenaires syndicaux. Le gouvernement a sa part de responsabilité, il a voulu différer ces réformes, ne jamais les mener, nous a même empêcher dans un certain cas de les poursuivre. Eh bien, nous voyons qu'elles sont indispensables. Donc, maintenant, il faut réformer la Sécurité sociale. Le gouvernement est au pied du mur. Nous, nous participerons à tous ces chantiers, mais nous ne renommerons pas d'administrateurs dans le système actuel, vraiment qui ne fonctionne pas et dans lequel, effectivement, il est tellement confus que nous n'avons même pas la responsabilité éthique de mettre des administrateurs qui ne savent pas ce qu'ils y font.

VALERIE LECASBLE : Denis Kessler, merci.

(source http://www.medef.fr, le 2 juillet 2001)

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