Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec "La Lettre de la Rue Saint-Guillaume" de juillet 2001, sur le rôle des ONG, les relations entre le gouvernement et les ONG, l'assimilation des valeurs universelles aux valeurs occidentales par les ONG et le concept du "droit d'ingérence" prôné par les ONG. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec "La Lettre de la Rue Saint-Guillaume" de juillet 2001, sur le rôle des ONG, les relations entre le gouvernement et les ONG, l'assimilation des valeurs universelles aux valeurs occidentales par les ONG et le concept du "droit d'ingérence" prôné par les ONG.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Monsieur le Ministre, dans l'article que vous avez publié dans le Monde diplomatique, vous paraissez regretter l'influence prise par les Organisations non gouvernementales - pour vous citer, "la prédominance des ONG occidentales et d'abord américaines". A quel rôle cantonnez-vous les grandes organisations humanitaires ou de défense des Droits de l'Homme ?

R - Je ne "cantonne" pas les ONG dans tel ou tel rôle, c'est elles qui décident de leur action. La question est plutôt à mon sens de savoir comment coopérer ensemble, rendre nos actions complémentaires sans confusion ni des rôles, ni des responsabilités de chacun. Les gouvernements démocratiques et les ONG les plus engagées sur la scène internationale et les plus incontestables partagent aujourd'hui les mêmes grands objectifs pour le monde.

Mais une ONG et un gouvernement n'ont ni la même représentativité ni les mêmes responsabilités. Un gouvernement démocratique doit répondre à l'ensemble des aspirations exprimées par ses citoyens et, pour ce faire, établir des priorités, faire des choix, tout en expliquant pourquoi et sur la base de quels critères il le fait. Il ne peut pas faire d'impasse. Une ONG peut se spécialiser, choisir une grande cause et y consacrer toutes ses forces. Elle ne connaît pas la sanction des électeurs auxquels un gouvernement démocratique doit, en définitive, rendre compte. Par ailleurs, en quelques années, les ONG sont passées d'une poignée à au moins 25 000, et quelques ONG servant les causes les plus généreuses en côtoient d'autres à l'origine ou aux objectifs moins clairs.

Un effort de transparence et de clarification s'impose donc, aux ONG comme aux gouvernements et aux entreprises. Les ONG sont d'ailleurs elles-mêmes de plus en plus conscientes de cette nécessité. Et, c'est naturellement à elles de réfléchir aux modalités. Pour moi, le schéma le plus prometteur, c'est une coopération et un dialogue actifs entre des gouvernements ouverts et des ONG à la fois responsables et stimulantes, capables d'aiguillonner l'action publique et de manifester leur vigilance. Les exemples réussis ne manquent pas : lutte contre la torture ; élimination des mines antipersonnel ; statut des victimes au regard de la Cour pénale internationale ; interdiction des armes de petit calibre ; sans parler de la coopération dans les Balkans, en Afrique et ailleurs. Autant d'enjeux, autant de problèmes pour la solution desquels la conjugaison de l'action de tous les acteurs de la vie internationale, dans le respect des responsabilités de chacun et sans confusion des rôles, est indispensable.

Q - - Vous attaquez le fait que pour les ONG et la plus grande partie de l'opinion, les valeurs occidentales soient des valeurs universelles. C'était pourtant l'opinion de Mikhaïl Gorbatchev quand il a commencé à réformer l'URSS. Croyez-vous qu'il existe d'autres valeurs d'organisation sociale que la démocratie et les Droits de l'Homme ?

R - Je n'ai pas "attaqué", et le problème que j'ai posé est un peu différent. J'ai rappelé qu'une des tâches majeures de notre politique étrangère est de contribuer au renforcement de la démocratie dans le monde, mais que beaucoup de pays pensent que les occidentaux essayent de leur imposer en bloc des valeurs vraiment universelles et en même temps un certain nombre de normes économiques ou de formules d'organisation politique dont sont familiers les occidentaux. Même en occident coexiste une variété de formes démocratiques. J'ai souligné un autre problème : là où elle existe, la démocratie s'est construite, par étapes successives, souvent difficiles ; elle a résulté d'un progrès général interne, à la fois économique, social et culturel, d'un processus, la démocratisation, qu'elle a à son tour stimulé, et presque jamais d'une conversion imposée de l'extérieur ou d'une métamorphose instantanée. Trop de gens dans nos pays croient que cela peut-être une métamorphose instantanée, imposée de l'extérieur.

Comment alors contribuer à ce processus ? Il faut toujours rechercher la combinaison optimale d'aides, de mesures coercitives ou d'initiatives, ajustée à chaque cas, qui amène un pays à progresser. L'efficacité des politiques dépend en effet du potentiel de démocratisation que recèle à un moment donné une société, lequel est très variable, en fonction des mentalités et des rapports de forces internes. Rétablir la démocratie dans un pays qui l'a pratiquée antérieurement et qui en a été privé par une dictature comme cela a été le cas en Amérique latine ou en Europe de l'Est, est une chose ; enraciner et bâtir la démocratie dans un pays qui ne l'a jamais vraiment connue auparavant, comme souvent en Afrique, en Asie, dans le monde arabe ou dans l'ex-URSS, en est une autre, très différente. Chacun de ces deux cas - démocratie libérée ou démocratie émergente - pose des problèmes spécifiques de transition qu'il faut traiter au mieux.

Q - Vous écrivez aussi "je ne crois pas que la simple affirmation répétée et catégorique de cette nouvelle doctrine - que vous qualifiez de "désir de conversion du monde entier... à la démocratisation occidentale - permette de bien défendre nos intérêts fondamentaux français et européens". Est-ce à dire que nous avons souvent, par intérêt national, à défendre des dictatures comme cela a été le cas pendant plus de trente ans en Afrique ?

R - Votre remarque sur l'Afrique est extrêmement contestable et aussi blessante pour la France des années 60-90 que pour les Africains eux-mêmes. En outre, le monde change, l'Afrique évolue, par elle-même et avec notre soutien. Mais ce n'est pas le c¿ur de votre question. J'ai simplement voulu dire qu'une certaine forme de politique de conversion à la démocratie... ne fait pas avancer la démocratie. Et qu'en plus, elle ne traite pas tous les autres problèmes qu'une politique étrangère doit essayer de résoudre.

Q - Pour vous l'intervention au Kosovo doit "rester un cas isolé et non constituer un précédent..." Est-ce à dire que lorsque des massacres se produisent, même près de chez nous, aucune intervention ne doit avoir lieu même s'il n'y a pas de mandat des Nations unies ?

R - Le problème ne se présente pas ainsi. A la fin de la conférence de Rambouillet, et après que tous les efforts diplomatiques eurent échoué, nous avons jugé qu'une intervention militaire était devenue le seul recours face à une situation intolérable. Nous l'avons décidée en raison de la gravité des événements bien que nous n'ayons pas obtenu, du fait de l'opposition de certains membres permanents, une résolution du Conseil de sécurité ordonnant en bonne et due forme le recours à la force. Aussitôt, des responsables américains ont déclaré que c'était un précédent pour l'OTAN qui pourrait désormais intervenir librement. A la demande du président de la République et du Premier ministre, j'ai donc répondu : Non, la façon dont nous sommes intervenus est une exception, pas un précédent. Le recours au cadre défini par la charte des Nations unies dans son chapitre VII doit demeurer, autant que possible, la règle. Si une autre situation exceptionnelle se présente, on l'examinera. Mais pour faciliter le recours au Conseil de sécurité et éviter qu'il soit contourné, j'ai proposé que les cinq membres permanents entament une réflexion pour définir un usage responsable du droit de veto et éviter son abus.

Q - Les ONG françaises ont été à l'origine du "droit d'ingérence". Rejetez-vous totalement ce concept ?

R - Le concept de "droit d'ingérence" est beaucoup plus ancien puisqu'il découle logiquement de l'idée d'un droit naturel et qu'on en débat depuis des siècles. Pour que l'ingérence ne soit pas que le fait du plus fort, il faut répondre de façon convaincante à la question : qui s'ingère, chez qui, comment, dans quel but ? Et il y a des réponses. L'ingérence, ou l'intervention, est prévue par le chapitre VII de la Charte des Nations unies. Ainsi, la présence internationale actuelle au Kosovo et à Timor ne relève pas du droit "d'ingérence" au sens politico-médiatique du terme, mais procède de façon incontestable des résolutions 1244 et 1264 du Conseil de sécurité. Donc je dis "oui" à des interventions légitimes et "oui" à un exercice non abusif du droit de veto./.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 juillet 2001)

Rechercher