Extraits de l'interview de Mme Marie-George Buffet, ministre de la jeunesse et des sports, à Radio Canada le 18 juillet 2001, sur la nécessité de légiférer contre le dopage, de prendre des mesures pour éviter que les questions financières ne prennent trop d'importance dans le sport et sur l'importance des jeux de la francophonie pour donner leur chance à de jeunes athlètes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits de l'interview de Mme Marie-George Buffet, ministre de la jeunesse et des sports, à Radio Canada le 18 juillet 2001, sur la nécessité de légiférer contre le dopage, de prendre des mesures pour éviter que les questions financières ne prennent trop d'importance dans le sport et sur l'importance des jeux de la francophonie pour donner leur chance à de jeunes athlètes.

Personnalité, fonction : BUFFET Marie-George.

FRANCE. Ministre de la jeunesse et des sports

ti : Q - Parlons de cette loi antidopage. Dans le contexte actuel, je vais me permettre de faire une brève mise en contexte. Vous, vous présentez une loi antidopage. Il y a eu ces révélations dans le Tour de France, scandales et pas seulement dans le Tour de France, mais tout le mouvement sportif à travers le monde a été éclaboussé par ces questions de dopage et au Canada, on vient de vivre la défaite de Dick Pound qui était le vice-président (du CIO) et à qui on reprochait justement lui de vouloir faire le ménage, de dire les choses directement, de dire les vraies choses, qu'il aurait été trop direct justement, trop brutal même sur ces questions-là. Est-ce que, en politique comme dans les sports, on peut dire les vraies affaires tout le temps ?

R - Oui, je crois qu'il le faut. Si on ne le fait pas, je pense qu'il y aura d'abord des véritables problèmes dans le sport, des problèmes pour les sportifs eux-mêmes, pour leur santé, pour leur indépendance et puis je pense que, pour nous, les responsables, qu'on soit responsable politique ou responsable du mouvement sportif, si on cache des choses, si on étouffe, les gens ne nous croiront plus, n'auront plus du tout confiance en nous. Un fossé dramatique se créera. Le dopage, nous avons contribué, je crois la France et d'autres pays, dont le Canada, à créer l'Agence mondiale antidopage parce qu'au début celle-ci n'était pas prévue par le CIO. Dick Pound en a pris la direction. J'ai encore assisté récemment en Afrique du Sud à une réunion où Dick Pound nous a présenté ses objectifs pour l'Agence mondiale antidopage, donc je pense qu'il a contribué à faire que cette agence commence à prendre de la crédibilité, même si on n'est pas encore au bout.

Q - Est-ce que cela lui a coûté la présidence du comité olympique ?

R - Je ne pense pas, parce que vous avez entendu, comme moi, que le nouveau président élu, M. Rogge, faisait aussi de la question du dopage sa préoccupation numéro un. Donc, vous savez, les élections au CIO, les décisions du CIO, beaucoup de facteurs entrent en compte et je pense qu'il n'y a pas qu'un seul. Quelques personnes ont aussi dit que c'est parce que la France avait mené cette lutte antidopage que sa candidature n'avait pas été retenue. Je crois que c'est beaucoup plus complexe que cela. Il y avait aussi une envie de certains pays de ne pas voir toujours les événements sportifs se tenir en Amérique du Nord ou en Europe, une envie qu'un autre pays, un autre continent bénéficie de cet événement. Je crois qu'il y a plein de facteurs qui peuvent jouer. Je pense, par exemple, que le choix de la ville s'est aussi mêlé au choix du président. C'est très complexe. C'est une assemblée très complexe.

Q - Les facteurs financiers comptent aussi énormément ?

R - Bien sur.

Q - Est-ce que cela peut vous amener parfois à penser que l'argent, puisqu'il est question même pour Pékin, on pense à tous ces conglomérats qui vont faire beaucoup d'argent parce qu'il y a beaucoup de développements en vue à Pékin, que l'argent et la politique peuvent, dans le fond, jusqu'à un certain point, tuer l'esprit sportif ?

R - Oui, je le dis souvent aux mouvements sportifs français. Si nous ne réagissons pas, si ne prenons pas des mesures dans les Etats et dans le mouvement sportif, au plan national et international, pour préserver le sport, l'argent va finir au XXIème siècle par dicter sa loi au sport et on aura un sport spectacle où il n'y a plus de respect du sport amateur, du sport de haut niveau dans ses valeurs, dans son sens, un sport spectacle où, à la limite, on transformerait les sportifs et les sportives en marchandises. On l'a déjà vu. On est en Francophonie avec des pays du Sud et des pays du Nord. Lorsqu'on a vu ces jeunes de treize, quatorze ans, enlevés de leur pays natal parce qu'ils avaient des talents sportifs dans le foot ou ailleurs, transportés dans des pays dits riches, vendus de club en club à coup de millions. Donc, si on ne fait pas attention, si on ne crée pas les conditions législatives et je dirais la mobilisation nécessaire, le sport peut se voir transformer en sport spectacle.

Q - Mais qu'est-ce que vous avez justement en tête pour donner ce coup de barre, d'autant plus que vous annoncez un peu déjà que vous pourriez vous retirer de ce poste de pouvoir que vous avez ? Quelles seraient les conditions pour changer le cours des choses ?

R - D'abord, je crois qu'il faut que chaque Etat prenne des mesures législatives. Par exemple, nous en France, nous avons pris une loi qui interdit la cotation en bourse des clubs professionnels, qui réglemente la profession d'intermédiaires, vous savez, les fameux agents qui organisent les transferts, qui interdit les transferts commerciaux sur les mineurs sportifs. Si on fait cela partout, déjà, cela va bloquer les choses. Au niveau de l'Union européenne, nous avons travaillé à faire reconnaître la spécificité du sport, le sport n'est pas une entreprise, le sport n'est pas une marchandise, le sport est une activité humaine comme la culture. Et puis au niveau international, je crois qu'avec de nombreux ministres, le ministre canadien, le ministre du Québec, et les ministres de toute la planète, nous commençons à nous voir régulièrement et nous allons nous revoir en octobre à l'UNESCO, à Paris, pour essayer de trouver, par exemple, un statut international à l'Agence mondiale antidopage et pour discuter de différents grands problèmes de société qui traversent le sport. Je crois qu'il faut qu'on ait une réplique intelligente, unie, cohérente et je pense qu'on peut très bien travailler sur ces bases-là avec le mouvement sportif national et international.

Q - Est-ce qu'il n'y a pas aussi la question de l'indépendance des athlètes, ne pas les rendre dépendants des questions financières et en ce sens là, les gouvernements quels qu'ils soient, ont une responsabilité, un rôle à jouer pour ça.

R - Oui, je crois que c'est la question première. Il faut qu'un athlète, quel que soit son sport, quel que soit son niveau, puisse à un moment donné dire non. Non, je n'accepte pas cette compétition supplémentaire. Non, je n'accepte pas les conditions d'entraînements que vous me faites. Non je n'accepte pas, au pire, d'utiliser tel ou tel produit. Pour cela, il faut qu'on donne aux jeunes athlètes la possibilité de poursuivre le plus possible leurs études. Cela demande beaucoup de travail, avec l'éducation, avec les lieux de formation. Ensuite, il faut que nous ayons des vrais contrats de travail lorsque les sportifs sont professionnels. Si le monde du cyclisme est parfois si montré du doigt sur les questions de dopage, même si ce ne sont pas les seuls qui sont concernés, c'est parce que souvent, ces sportifs, ces cyclistes sont mis dans des conditions de dépendance par rapport à leurs sponsors qui ne leur permettent pas, à un moment donné, de refuser de dire non. Donc, les études, les contrats de travail pour que le sportif qui n'a pas pu, dans son activité professionnelle, préparer sa vie active, puisse rentrer dans une vie professionnelle lui permettant de préparer vraiment bien sa vie ou de construire son avenir et puis, une législation, des règles sportives qui protègent ces sportives et ces sportifs. Je crois que si on avance vers cela, on aura beaucoup avancé dans la lutte contre le dopage.

Q - Parce que les règles du jeu actuelles, un peu en dehors du dopage, et peut-être par exemple que les Jeux de la Francophonie en sont les victimes d'une certaine manière, c'est que les athlètes de haut niveau vont préférer les championnats du monde ou d'autres compétitions où ils reçoivent de grosses sommes d'argent, parfois jusqu'à 75.000 ou 100.000 dollars US pour être à ces compétitions et donc les Jeux de la Francophonie, c'est peut-être moins intéressant ?

R - Oui, mais ce n'est pas l'objectif des Jeux de la Francophonie. Moi, je m'élève tout à fait nettement sur le fait qu'il faudrait amener à coup d'argent des vedettes aux Jeux de la Francophonie.

Q - Si on les amène ailleurs à coup d'argent, à ce moment-là, les Jeux de la Francophonie sont perdants parce qu'ils ont goûté à ça...

R - Non, les Jeux de la Francophonie sont les Jeux des jeunes, ce sont les Jeux des futurs champions et championnes. J'ai rencontré des jeunes filles, des jeunes garçons qui venaient de gagner leurs premières médailles. Pour eux, c'était leur première compétition internationale de ce niveau, c'était leur première médaille. Ils me disent, s'il faut que les grands champions viennent aux Jeux de la Francophonie, nous, où va-t-on connaître nos premières expériences ? Où va-t-on pouvoir vraiment se confronter ? C'est une rencontre, c'est un jeu de partages, d'échanges entre le Nord et le Sud où des jeunes à la fois se rencontrent à la fois au plan sportif et culturel, mais se rencontrent au plan simplement individuel. Préservons les Jeux de la Francophonie de tout cela.

Q - Est-ce qu'il n'y a pas un paradoxe à tout cela, à savoir qu'on veut donner à ces Jeux finalement une grande crédibilité, justement parce qu'on peut attirer des athlètes de haut niveau et en même temps, assurer que les jeunes, la relève, aient aussi leur droit de cité, d'une certaine manière et donc leur reconnaissance. Il y a bien un équilibre à atteindre, quand même.

R - Oui. Si je regarde la délégation française, que je connais, bien sûr, mieux que les autres, nous avons là des jeunes qui, lors des Jeux de la Francophonie, tentent d'être qualifiés pour les championnats du monde d'athlétisme, donc déjà des champions de haut niveau et nous avons des jeunes pour qui c'est la première compétition internationale mais qui peut-être seront demain aux Jeux olympiques d'Athènes ou aux Jeux olympiques de Pékin 2008. Il faut donc qu'on ait ce caractère aux Jeux de la Francophonie. Et puis surtout, même si de jeux en jeux, le niveau s'élève, tenons compte que nous voulons que ces jeux placent à égalité les pays qui ont déjà un fort passé sportif et tout et puis des pays qui s'engagent aujourd'hui dans le haut niveau sportif, je pense notamment à nos amis des pays africains. Et puis, je souhaite vraiment qu'on puisse demain organiser ces Jeux dans un pays comme le Niger, c'est à dire un pays qui n'aura pas les moyens d'attirer bien évidemment, avec des primes, etc. Respectons le caractère de ces jeux et puis c'est comme ça qu'ils auront leur crédibilité. Ce ne sont pas des Jeux Olympiques, ce ne sont pas des meetings d'athlétisme, ce ne sont pas des compétitions de professionnels, c'est autre chose.

Q - C'était là aussi votre façon de répondre au directeur des jeux qui reprochaient justement à la France et sa délégation d'athlétisme d'être plus faible que prévue.

R - Oui, quelque part, c'était cela.

Q - Madame Buffet, en terminant, on a évoqué l'Agence mondiale antidopage tout à l'heure. D'ici quelques semaines, on connaîtra le siège social, il y a des villes européennes qui sont candidates, je pense à Lausanne, il y a la Suède aussi, l'Allemagne, mais il y a Montréal.

R - Oui, je sais.

Q - Est-ce que vous avez, vous une européenne bien sûr, est-ce que vous verrez d'un bon ¿il que ce soit l'Amérique, le continent américain, qui soit le siège social, et en particulier Montréal, qui soit le siège social de cette agence ?

R - Vous voulez que je fâche mes amis de l'Union européenne ? Je vous dis ce que je pense. On s'est mis d'accord les quinze pays de l'Union européenne et c'est tout à fait normal d'avoir cette démarche, nous avons plusieurs candidatures, nous essayons de trouver une candidature commune de l'Union européenne et puis si nous la trouvons, bien cette candidature sera confrontée à celle de Montréal et à celle de Lausanne et puis, je dirais à la meilleure de gagner après. Si nous n'arrivons pas à nous mettre d'accord, les pays de l'Union européenne, eh bien nous aurons plusieurs candidatures européennes, nous aurons celle de Montréal et celle de Lausanne et à ce moment-là, c'est pareil, l'AMA prendra sa décision à partir des dossiers. Je sais bien que mes amis de Montréal tiennent beaucoup à ce siège, j'en ai parlé avec les différents ministres. C'est normal. Nous avons défendu avec la même passion, à Moscou, Toronto et Paris et puis après, quand le choix est pris, on se respecte et on est des bons perdants.

Q - On va peut-être se souhaiter que vous ne trouviez pas une ville commune pour l'Europe et que Montréal accueille ce siège social et qu'on ait le plaisir de vous accueillir à nouveau au Canada, Madame Buffet. Là-dessus, je voulais vous remercier d'avoir partagé vos idées avec nos auditeurs.

R - Merci.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 juillet 2001)

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