Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à Europe 1 le 3 avril 2001, sur le conflit à la SNCF, les plans sociaux chez Danone et Marks et Spencer, et le SMIC. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à Europe 1 le 3 avril 2001, sur le conflit à la SNCF, les plans sociaux chez Danone et Marks et Spencer, et le SMIC.

Personnalité, fonction : THIBAULT Bernard, CHABOT Arlette.

FRANCE. CGT, secrétaire général

ti : A. Chabot Si on additionne la mobilisation des cheminots, des sages-femmes, la colère des salariés de Danone, de Marks Spencer ou d'Air Liberté, avons-nous aujourd'hui la traduction sur le terrain social d'un certain mécontentement des électeurs de gauche exprimé aux municipales ?

- "Des salariés en général. Qu'ils expriment leurs mécontentements de différentes manières lors des élections pour choisir leurs représentants, c'est une autre affaire. Mais on pourrait parler aussi des infirmières, des fonctionnaires ; il y a toute une population salariée qui est assez mécontente. Je pense qu'elle a des raisons objectives pour être mécontente de la situation qui lui est faite."

C'est un grand printemps social ?

- "Je ne sais pas si on peut parler de grand printemps social mais nous avions déjà dit en son temps - notamment à la rentrée dernière - que la situation des salaires, la situation de l'emploi, l'application de la réduction du temps de travail dans certaines entreprises étaient des sources de mécontentement légitimes qui allaient inévitablement déboucher sur un certain nombre de conflits. C'est ce qu'il se produit."

Quand L. Jospin dit : "pas de changement de cap" vous dites : "il n'a pas compris" ?

- "C'est à lui d'entendre les messages qui lui sont adressés par différents biais. Je pense que les pouvoirs publics sont directement responsables de la situation, par exemple à la SNCF. C'est une entreprise publique, donc le Gouvernement a des leviers directs d'intervention. Par ailleurs, s'agissant de restructurations, ce sont des plans tout à fait inacceptables sur la forme et sur le fond. S'agissant de Danone, de Mark Spencer et d'AOL-Air Liberté désormais, si les responsables politiques ne font pas la démonstration qu'ils ont prise sur la gestion purement financière de ces groupes internationaux, il ne faudra pas s'étonner que l'écart se creuse encore entre les citoyens et leurs représentants."

A la SNCF, n'êtes-vous pas en train d'être désavoués tous les jours par la base et débordés même par d'autres syndicats ?

- "Non. Je connais bien cette entreprise : la situation était largement prévisible dans la mesure où le budget adopté pour cette année concernant le fonctionnement de la SNCF était en totale inadéquation avec les besoins de trafic qui sont en évolution. C'est une crise de croissance à la SNCF : augmentation du trafic de toutes natures, marchandises ou voyageurs ; les cheminots n'ont malheureusement pas les moyens suffisants en effectifs et en moyens matériels pour faire face à ce trafic. A cela s'ajoute un mécontentement sur l'évolution des salaires, qui n'est pas propre à la SNCF mais assez communément rencontré dans l'ensemble des entreprises. On a là un cocktail détonnant qui se traduit par les mouvements que nous voyons ces derniers jours."

Vous organisez une grève, un grand mouvement, la semaine dernière, vous avez déposé un préavis pour jeudi - jour de négociation - et puis les mouvements continuent, on le voit bien. Ce sont d'autres syndicats qui mènent. C'est là que vous êtes peut-être - même sûrement - débordés en ce moment ?

- "Ne faisons effectivement pas porter à la CGT une responsabilité qu'elle n'a pas sur les mouvements de grève de ces derniers jours. Il y a des organisations catégorielles qui ont souhaité prolonger ces mouvements de grève et qui ont soumis cette décision de les prolonger à d'autres mouvements Cela n'a pas été notre position. Nous avons, comme vous l'avez dit, plutôt suggéré de nous remobiliser à l'occasion de la journée de jeudi. J'espère que la direction de l'entreprise, le Gouvernement, pourront apporter des réponses concrètes sur les sujets concrets que les cheminots veulent voir abordés à cette occasion."

Ne payez-vous pas une grande proximité avec J.-C. Gayssot ?

- "Je ne crois pas. La grande proximité serait de ne pas prendre nos responsabilités , de ne pas dire depuis des mois que nous n'avons pas les moyens nous permettant d'assumer les missions de service public dans cette grande entreprise. La direction d'entreprise a aussi placé les débats sur une réforme interne. Je pense que l'urgence est de faire en sorte que les trains roulent systématiquement avec beaucoup plus de qualité de services, que les cheminots aient de meilleures conditions de travail pour assumer leurs responsabilités et voir leur travail réellement reconnu mais l'urgence n'est pas la réforme interne."

Les autres organisations syndicales demandent que la direction retire purement et simplement ce plan de réorganisation de la SNCF. Est-ce aussi votre cas ?

- "Je pense que le minimum serait de surseoir à cette réforme. L'urgence, encore une fois, n'est pas de remodifier l'organisation interne, ce qui est susceptible en plus d'alimenter les craintes sur des privatisations possibles. Vous savez que de ce point de vue-là, s'agissant du transport ferroviaire, la Commission de Bruxelles ne cesse de faire pression sur les Etats pour aller à des étapes de privatisation, de sous-traitance, de séparation de certaines activités. Ce n'est vraiment pas le moment d'alimenter cette crainte et les oppositions sur ce sujet-là."

Vous dites qu'il faut surseoir à ce plan et puis faire un effort sur les rémunérations et sur les embauches ?

- "Pour les embauches, il y a urgence. D'après les témoignages que les responsables de l'entreprise me livrent, on ne sait pas trop comment nous allons mettre en service le TGV Méditerranée et gérer l'afflux de voyageurs à l'occasion de la période d'été."

Autre conflit : Marks Spencer. La CGT comme FO, ont saisi hier le tribunal de grande instance. Qu'espérez-vous au bout du compte, parce que le plan social sera appliqué ?

- "Je n'en sais rien. Peut-être, si la pression est assez forte à l'intérieur de l'entreprise - c'est indispensable - et aussi à l'extérieur.... Je prends comme un encouragement les multiples déclarations qui s'opposent à ces logiques qui font que les salariés sont placés comme une espèce de chair à canons dans les restructurations, dans la gestion financière de ces entreprises. L'université du Medef l'an passé - vous vous en souvenez peut-être - s'interrogeait pour savoir si le capitalisme avait une morale. Je trouve qu'il a un début de réponse à sa question, si le doute était encore permis sur le sujet. Il est impossible de continuer à avoir une gestion des entreprises sur des bases purement financières en faisant fi, sur le fond et sur la forme, des conséquences sociales et de l'avenir de milliers de familles."

Mais là aussi, on est sur la forme, de même que lorsque le Gouvernement demande une enquête sur la procédure pour savoir si elle est respectée. Au bout du compte, que risque la direction ? 25 000 francs d'amende ?

- "Sur la forme, il faudra effectivement avancer. Il se trouve qu'il y a 8 jours environ, j'étais face au Premier ministre suédois qui assure la présidence de l'Union européenne pour six mois. Je lui ai posé une question sur cette fameuse directive européenne permettant d'informer et de consulter les représentants des salariés, en temps et en heure, sur les restructurations. Il m'a expliqué qu'encore une fois, en ce début d'année, il était urgent d'attendre dans la mesure où il n'y avait pas unanimité des gouvernements pour décider d'une telle mesure. Les politiques ont là des moyens de donner des droits aux salariés et à leurs représentants pour être informés sur la gestion des entreprises, mais il faut aller plus loin bien, évidemment. Danone n'est pas une entreprise, dans une situation empirique, qui chercherait à s'en sortir. C'est une entreprise qui rapporte de l'argent à ses actionnaires. Mais ces actionnaires disent que cela ne rapporte pas encore suffisamment d'argent aux propriétaires : il y a donc nécessité à repenser aussi le statut du salarié, lui redonner de la sécurité de manière à ce que les salariés ne soient pas ballotés au gré des décisions de actionnaires : licenciés, déportés ou bien voir leurs situations entièrement soumises aux aléas et aux décisions des propriétaires."

Dans l'immédiat, vous demandez un moratoire sur les licenciements, que l'on durcisse la législation sur les plans sociaux et que le Gouvernement fasse quelque chose de plus ?

- "Tout à fait. Il y a un examen en cours sur différentes mesures d'ordre social, y compris pour développer les droits aux salariés : il faut aller bien au-delà des premières dispositions qui avaient été prises au titre des restructuration annoncées par Michelin, c'est-à-dire par exemple imposer aux entreprises d'appliquer les 35 heures avant de supprimer des emplois. Il faut sortir de ce carcan-là et permettre aux salariés d'intervenir réellement sur les logiques de gestion de ces grands groupes qui affichent des santés financières parfois florissantes qui sont insultantes aux yeux des salariés dès lors que pour ce qui les concerne, ils perdent leur seul moyen de vivre : leurs salaires."

Certains proposent des boycotts des produits Danone. Etes-vous favorables à une telle mesure ?

- "C'est une position développée par notre syndical local de Calais. Pour ce qui concerne plus globalement l'ensemble des sites, nous avons ce matin même une réunion de l'ensemble des responsables syndicaux CGT des différents sites concernés au siège de la CGT à Montreuil. Il y a deux usines qui sont menacées de fermeture, 5 cites menacés de restructuration qui toucheront aussi l'emploi. Nous allons faire le point ce matin sur les différentes initiatives pour les jours à venir."

Le boycott n'est pas une mesure qui vous choque ?

- "Je comprends que les salariés, surpris, choqués sous le coup de ce type d'annonce, fassent appel à tous les modes d'action possibles pour faire connaître et dénoncer la situation à laquelle ils ont à faire face. En même temps, nous avons à réfléchir pour savoir quels sont les meilleurs moyens d'actions à généraliser, à populariser auprès de l'opinion publique."

Le Smic, l'augmentation de minima sociaux, l'ouverture des négociations avec les fonctionnaires : vous dites que le Gouvernement doit faire vite et fort ?

- "Pour l'instant, s'agissant des fonctionnaires, je n'ai pas enregistré de positions originales par rapport à celle qui nous était annoncée. Il y urgence à réaborder le sujet. Nous avons été de ceux qui avons multiplié les pressions sur la politique salariale dans les entreprises. Je relève d'ailleurs que lorsque les mobilisations sont importantes, nous obtenons un certain nombre d'avancées : nous arrachons des 13ème mois, des revalorisations de primes ou de salaires. Il y a un problème de pouvoir d'achat dans notre pays, c'est évident qui relève de la responsabilité des pouvoirs publics mais aussi des directions d'entreprises dans le secteur privé."

Avez-vous déjà chiffré une augmentation du Smic ?

- "Nous avons une revendication qui se situe à 9 000 francs. Vous avouerez qu'il y a une large marge de négociation entre le niveau du Smic aujourd'hui pratiqué et la revendication de la CGT qui est à 9 000 francs."

C'est à L. Jospin de ne pas rester sourd ?

- "Tout à fait."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 3 avril 2001)

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