Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à RTL le 13 juin 2001, sur la décision du groupe Amaury de quitter les NMPP, les plans sociaux et le débat sur le volet licenciements du projet de loi de modernisation sociale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à RTL le 13 juin 2001, sur la décision du groupe Amaury de quitter les NMPP, les plans sociaux et le débat sur le volet licenciements du projet de loi de modernisation sociale.

Personnalité, fonction : THIBAULT Bernard, ELKRIEF Ruth.

FRANCE. CGT, secrétaire général

ti : R. Elkrief - Il n'y a pas de quotidiens nationaux aujourd'hui, le syndicat du livre CGT proteste contre le groupe Amaury qui veut faire imprimer son quotidien Aujourd'hui en France tout seul et ne plus passer par les NMPP. Est-ce que c'est vraiment le rôle d'un syndicat de prendre en otage le travail de centaines de salariés, en l'occurrence des journalistes ?

- "Je soutiens totalement le mouvement des ouvriers du livre d'Aujourd'hui dans la mesure où ils ont à faire face - et c'est une question qui intéresse plus largement les Français - à une décision unilatérale du groupe Amaury, qui souhaite non pas imprimer mais faire distribuer son journal par ses propres structures, ce qui remettrait en cause l'édifice qui existe depuis de nombreuses années."

Le monde change peut-être. Est-ce le rôle d'un syndicat d'empêcher la parution des quotidiens ?

- "Dans la mesure où cela peut avoir des conséquences sociales, c'est évident. Il n'y a pas que les conséquences sociales inhérentes à la décision du groupe Amaury qui a décidé, après une décision de justice lui contestant ce droit de remettre en cause le système mutualisé de distribution de la presse dans notre pays qui est un gage de pluralité des expressions écrites, de suspendre la parution d'un quotidien national pour passer en force."

Vous approuvez donc ?

- "J'approuve totalement le mouvement d'Aujourd'hui, même si, bien évidemment, la conséquence directe est la non-parution des journaux ."

C'est l'absence de pluralité justement.

- "Par ce type de mouvement, il faut poser la poser de l'avenir du pluralisme de la presse dans notre pays. La décision du groupe Amaury, si elle était maintenue, porterait atteinte à ce pluralisme."

Journée morte aujourd'hui à Orly, AOM - Air Liberté appelle à des grèves. Est-ce que vous ne croyez pas que cela va accentuer, peut-être accélérer, le dépôt de bilan de ces compagnies ?

- "Les salariés d'AOM n'en sont pas à leur première journée mais jusqu'à présent, c'est la mort annoncée, c'est le dépôt de bilan dans la mesure où ils ont à faire face à des actionnaires dont l'un des participants est le premier responsable du Medef, ce qui n'est d'ailleurs pas accessoire dans ce panorama. E.-A. Seillière, pour Marine-Wendel, décide tout bonnement de laisser les salariés du groupe AOM-Air Liberté dans le caniveau. Pour l'instant c'est l'incertitude totale si ce n'est suppression d'activité, perte d'emplois et donc non-reprise au stade actuel de l'activité."

Que peuvent-ils attendre d'un tel mouvement ?

- "Faire pression sur l'ensemble des acteurs, pouvoirs publics et actionnaires. Il n'est pas possible que des actionnaires se désintéressent de l'avenir à ce point, y compris des conséquences sociales. Ils laissent pourrir la situation en quelque sorte. Les actionnaires laissent les semaines s'écouler en attendant que les pouvoirs publics cherchent à réparer les pots cassés, que les organisations syndicales jouent une nouvelle fois les ambulanciers. Les salariés ont raison de dire " nous ne pouvons, en tant que salariés, être traités comme nous le sommes aujourd'hui ". Je remarque que nous avons quand même, semaine après semaine, des situations similaires : Bata, par exemple, entreprise très importante dans une localité qu'on surnomme d'ailleurs " Bataville ", c'est-à-dire une localité dont l'essentiel de l'activé repose sur l'activité industrielle de Bata."

Est-ce qu'il n'y a pas intérêt justement à rentrer dans des plans sociaux pour que la reconversion s'accélère et pour que ces salariés qui sont en difficulté retrouvent du travail rapidement ?

- "Dès lors que vous avez à faire à des entreprises, à des directions d'entreprise qui le vendredi vous certifient, la main sur le c¿ur, qu'il n'est pas question d'avoir une suppression d'activité - c'est le cas pour Bata - et le lundi confirment, avec la nomination d'un nouveau PDG - qui apparaît comme étant l'homme de la mise à mort, l'auteur d'une annonce brutale "fin juin c'est terminé, il n'y a plus d'activité, il n'y a plus d'emploi" -, ne discutent même pas les conséquences des répercussions et des aspects sociaux, on imagine à la fois la colère, l'indignation des salariés et donc le besoin de modifier les droits permettant aux salariés d'intervenir avec plus de force dans ces situations."

Vous avez suivi les négociations entre le Parti communiste et le Gouvernement sur les licenciements. Apparemment, le Parti communiste va voter la loi de modernisation sociale, le Gouvernement a approuvé, a accepté de restreindre la définition du licenciement économique et de donner un droit d'opposition au comité d'entreprise. Vous trouvez que c'est positif ou vous êtes inquiet parce que c'est le Parti communiste qui récupère en quelque sorte ces acquis ?

- "Je ne me situe pas comme groupe représenté à l'Assemblée nationale et au sein du Gouvernement, avec un raisonnement qui consiste à savoir si oui ou non la coalition gouvernementale va subsister, être maintenue dans sa forme actuelle ou au contraire être remise en cause. Ce n'est pas mon problème en tant que responsable syndical. Nous sommes intervenus dès le 7 mai pour dire aux pouvoirs publics, au Gouvernement, aux députés, en quoi et sur quoi nous attendions des modifications d'ordre législatif. Nous nous sommes mobilisés le 22 mai, nous pensons même que nous avons participé à cette prise de conscience qu'il fallait modifier le cadre législatif. Lors du premier texte qui a été mis en examen, nous avons précisé combien il n'allait pas suffisamment loin."

Aujourd'hui, vous trouvez que ça suffit, que c'est bien ?

- "Aujourd'hui, je suis dans l'ignorance des dispositions précises qui ont été négociées entre les partis composants la majorité."

Je vous ai fait passé des dépêches ...

- "Ce n'est pas le texte tel qu'il va être adopté, s'il est adopté. Donc, j'attends un examen plus précis des mesures telles qu'elles vont peut-être être adoptées aujourd'hui pour avoir une appréciation. Je prends un cas : le médiateur par exemple, sort du chapeau."

Vous n'êtes pas pour, vous trouvez que ça ne marchera pas ?

- "J'aimerais bien que le Gouvernement cesse de prendre des décisions sans une concertation plus poussée avec les organisations syndicales sur des questions sociales qui intéressent au premier chef les confédérations syndicales. A propos des licenciements, on peut tout de même admettre que ce sont les organisations syndicales qui sont en but au problème posé par les suppressions d'emplois."

Vous êtes en colère parce que vous trouvez que le Parti communiste a été plus consulté et écouté que les syndicats, notamment la CGT ?

- "Qu'il y ait une concertation entre les partis qui composent le Gouvernement pour définir la nature des mesures à prendre, cela me paraît tout à fait naturel. Mais je regrette qu'il n'y ait aucune place pour une concertation poussée sur des questions sociales et économiques qui impliquent au premier chef les organisations syndicales. Ce n'est pas le seul sujet sur lequel le Gouvernement, voire cette majorité, décide sans consulter les organisations syndicales. Or, j'ai l'impression qu'on va adopter des mesures qui n'étaient pas forcément des mesures souhaitées ou demandées par les organisations. Je n'ai pas, au stade actuel, entendu quelque acteur syndical que ce soit réclamer l'instauration d'un médiateur dans les processus de licenciements. Au stade actuel, je ne remarque pas de dispositions qui permettent de faire face aux licenciements, les plus nombreux, c'est-à-dire ceux qui sont prononcés dans les petites entreprises et pas seulement pour des motifs économiques."

J'ai lu plusieurs papiers disant que le Gouvernement, notamment L. Jospin, avait bien envie de s'appuyer sur la CGT, qu'il vous recevait, qu'il vous appelait Bernard. Est-ce vrai que le Premier ministre vous appelle Bernard et vous tutoie ?

- "Peu importe comment le Premier ministre m'appelle."

C'est quand même intéressant de savoir comment se passent vos relations.

- "J'aimerais d'ailleurs qu'il m'appelle peut-être un peu plus souvent, et pas seulement lui. Je remarque qu'il y a encore beaucoup de marge pour que ce que dit la CGT influence plus fortement les décisions de ce Gouvernement. Sans doute que les organisations syndicales, collectivement, ont une part de responsabilité. J'ai pointé le fait que si nous en étions là, peut-être que les confédérations¿"

... il faudrait plus d'unité ?

- "Oui, sans doute. J'ai fait une démarche auprès de mes homologues syndicaux, j'ai quatre réponses plutôt intéressées à une démarche visant à réfléchir ensemble à une plate-forme revendicative, syndicale destinée à influencer les décisions ultérieures parce que la partie n'est pas finie sur les licenciements. "

Une certaine insatisfaction et un appel à vos amis des syndicats pour continuer le "combat".

- "Nous allons apprécier ce qui aura bougé dans les textes mais j'ai tout à fait conscience ce matin qu'il y a encore un bel avenir à l'engagement syndical. C'est une invitation à se structurer dans les syndicats, dans les entreprises, pour faire face aux suppressions d'emplois qui vont malheureusement continuer à nous être présentées."


(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 13 juin 2001)

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