Interviews de Mme Ségolène Royal, ministre déléguée à la famille à l'enfance et aux personnes handicapées, à France 2 et dans "Le Figaro" le 18 juillet 2001, sur l'interdiction municipale ("couvre-feu") faite aux mineurs de moins de 13 ans de circuler la nuit dans les quartiers sensibles de certaines villes, sur l'arrêt Perruche et le débat "éthique et handicap" et sur l'intégration des handicapés à l'école. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de Mme Ségolène Royal, ministre déléguée à la famille à l'enfance et aux personnes handicapées, à France 2 et dans "Le Figaro" le 18 juillet 2001, sur l'interdiction municipale ("couvre-feu") faite aux mineurs de moins de 13 ans de circuler la nuit dans les quartiers sensibles de certaines villes, sur l'arrêt Perruche et le débat "éthique et handicap" et sur l'intégration des handicapés à l'école.

Personnalité, fonction : ROYAL Ségolène, CHARETTE Laurence de.

FRANCE. Ministre délégué à la famille, à l'enfance et aux personnes handicapées

ti : F. David

Vous allez présenter, tout à l'heure, en Conseil des ministres un plan d'action gouvernemental en faveur des personnes handicapées. Avant cela, je veux évoquer avec vous la question de la sécurité dont on parle énormément en ce moment, notamment la question des mineurs et de ces fameux couvre-feu qu'un certain nombre de municipalités veulent mettre en place pour les mineurs de moins de 13 ans. Cela fait débat au sein de la société et cela fait visiblement débat au sein du Gouvernement et au sein du parti socialiste, qui se prononce contre, et vous-même, vous seriez plutôt pour. Est-ce qu'on va arriver à trouver une voie qui unisse tout le monde ?


- "Moi, je dis "pourquoi pas", dans la mesure où ce qui est important, en matière de sécurité, ce n'est pas de parler fort ni de faire de la politique spectacle, c'est d'agir juste et d'être efficace. Alors, s'il faut raccompagner les mineurs chez eux, c'est bien ; ces mineurs n'ont pas à traîner dans la rue. Mais ça ne suffit pas. Donc si un maire se contente, pour faire beaucoup de bruit et pour gagner des voix facilement, de faire un arrêté, puis de faire beaucoup de communication autour, ce n'est pas une bonne action. Je connais beaucoup de maires qui n'ont pas besoin de prendre d'arrêtés et qui depuis des années raccompagnent les mineurs chez eux..."

...C'est une obligation légale. Un policier qui trouve un enfant dans la rue est déjà tenu de le ramener.

- "Tout à fait, il y a déjà toutes les lois nécessaires. Donc, un maire prend ses responsabilités ; qu'il ait besoin d'un arrêté ou pas, l'important c'est l'action qui est conduite et surtout, la façon dont cette action est complète. L'enfant est raccompagné chez lui mais encore faut-il que ses parents soient là... Il faut remettre les parents devant leurs responsabilités, les épauler quand ils sont en difficulté et ne pas les enfoncer un peu plus, aider les femmes seules : il y a beaucoup de femmes qui sont face à de jeunes adolescents, abandonnés par les pères ou par les maris et qui ont beaucoup de mal. Nous sommes donc là pour les aider et pas pour les mettre en difficulté. Je crois que les enfants doivent être encadrés très tôt, il y a un vrai problème aujourd'hui sur la préadolescence, sur les premières années de collège. Tout ce qui va dans le sens de la multiplication des internats scolaires, en particulier, qui permettent aux plus jeunes d'avoir très tôt un encadrement éducatif, une réussite scolaire, d'avoir l'estime d'eux-mêmes, d'avoir envie de réussir leur future vie d'adulte ; c'est cela qui au bout du compte constitue les mesures les plus solides, les plus durables et les plus généreuses. Il faut à la fois être ferme à l'égard des jeunes et d'ailleurs ils le demandent d'une certaine façon. Aujourd'hui, ce qui est sans doute en cause, c'est la capacité du monde des adultes à faire autorité."

C'est la position que vous défendrez auprès de vos collègues du Gouvernement ?

- "Oui, mais je crois que nous sommes tous d'accord. Certains ministres, en fonction de leurs compétences, mettent l'accent davantage sur la prévention, d'autres davantage sur la répression ; c'est bien ce qui fait la force de ce Gouvernement, c'est à la fois la capacité à prendre en compte la complexité des problèmes et à y répondre dans toutes leurs facettes."

Un sujet qui, semble-t-il, ne fait pas spécialement débat au sein du Gouvernement, c'est la question des personnes handicapées dans la société française aujourd'hui. L'actualité nous a rappelé récemment, à travers des décisions de justice, que le handicap devait être pris en compte par la société. Je parle de l'arrêt Perruche, de ce fameux droit à naître ou à ne pas naître. Vous avez décidé de lancer une réflexion sur "éthique et handicap" à ce propos-là. Est-il vrai que l'on peut avoir droit, aujourd'hui, à ne pas naître handicapé ?

- "Ce n'est pas ce que dit l'arrêt de la Cour de cassation. Il y a eu beaucoup d'émotion autour de cet arrêt ; donc je crois qu'il faut prendre le temps de regarder les choses avec sérénité, d'en débattre, de ne pas créer de nouvelles discriminations en empêchant un enfant handicapé d'avoir recours à la justice. Les progrès de la médecine, en particulier du diagnostic prénatal, entraînent de nouvelles questions, posent un certain nombre de convictions philosophiques et religieuses. Donc, ce débat est ouvert ; je l'ouvre avec les chercheurs, les médecins, les scientifiques, les familles et les personnes handicapées elles-mêmes, pour que nous puissions voir ensemble quelles sont les questions et comment laisser aussi une marge de liberté aux consciences. On ne peut pas tout réglementer, tout légiférer, mais il faut poser un certain nombre de principes clairs, et en particulier qu'en aucun cas, la vie humaine puisse être échangée contre une somme d'argent. D'ailleurs, ce n'est pas ce que dit l'arrêt Perruche ; cet arrêt indemnise les souffrances, les douleurs de toute une vie et le fait que la femme n'ait pas pu, en toute conscience, procéder aux choix qu'accorde aujourd'hui la loi de la République à toutes les femmes."

La République, vous la mettez en avant aujourd'hui, dans ce plan d'action gouvernementale pour les personnes handicapées. On a une situation catastrophique en France. Comment faut-il faire pour que les enfants handicapés - plus ou moins lourdement - soient intégrés dans le système scolaire ?

- "J'ai été chargée de ce dossier des personnes handicapées après le départ de D. Gillot , depuis trois mois. Mon combat sera celui de l'école et bien sûr, tous les autres aspects que je vais accélérer. Mais l'essentiel de la construction de la France plurielle se construit à l'école. J'ai donc décidé, avec J. Lang, le ministre de l'Education - qui me soutient complètement dans cette action - qu'à partir de la rentrée prochaine, 2 000 enfants supplémentaires seront accueillis à l'école, puisque nous créons ensemble 1 000 places d'auxiliaires d'intégration, qui vont accompagner ces enfants à l'école. Surtout, désormais, nous affirmons très clairement le fait que la scolarisation est un droit pour les enfants handicapés..."

...C'est déjà le cas, parce que normalement...

- "...Il y a beaucoup de réticences, beaucoup de résistances, beaucoup de peurs infondées. Il faut que les parents d'enfants handicapés le sachent : vos enfants sont chez eux dans l'école de la République, vous avez le droit de vous y inscrire si vous le souhaitez ; il n'y a pas non plus d'obligation, il y a des enfants qui sont mieux entourés dans des établissements spécialisés. Mais aujourd'hui, il y a deux enfants sur trois qui sont dans les établissements spécialisés qui pourraient fort bien être dans l'école de tous. Si nous réussissons ce combat, cela fera qu'ensuite, les enfants devenus adultes seront plus facilement intégrés dans le monde du travail. Je veux changer le regard sur le handicap ; je ne comprends pas pourquoi tous ces jeunes et ces jeunes adultes handicapés, du fait des accidents de la route, on ne les voit plus ensuite dans la société. Ils ne sont ni dans le milieu du travail ni dans la rue et ni dans la culture, soit parce qu'ils se referment sur eux-même, soit parce que la société n'est pas assez généreuse. Il faut que chacun sache que personne n'est à l'abri du handicap. C'est donc aujourd'hui qu'il faut intégrer avec beaucoup de volonté les personnes en situation de difficulté..."

...Cela veut dire aller très loin : les transports en commun, les salles de théâtre et de cinéma ne sont pas accessibles et les musées difficilement.

- "Il faut qu'elles le soient et souvent ce n'est pas très compliqué. C'est pourquoi je vais rencontrer les responsables des chaînes de cinéma pour qu'ils acceptent d'enlever un fauteuil par rangée ou un toutes les deux rangées pour que dans la vie quotidienne, dans la culture, dans le travail, les personnes en situation de difficulté, de faiblesse ou de fragilité soient avec toutes les autres, parce que non seulement nous faisons notre devoir mais aussi c'est elles qui nous apportent quelque chose en humanité et souvent en progrès médical et technique."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 23 juillet 2001)

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