Interview de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, dans "Le Monde" du 13 juillet 2001, sur ses projets de réforme de l'enseignement pour la rentrée scolaire, notamment l'évaluation orale en grande section de maternelle et en CP, la généralisation des langues vivantes en CM1, la mise en place d'un "cahier du collégien", le recrutement et la formation des enseignants et sur le soutien de l'institution scolaire aux victimes de pédophiles. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, dans "Le Monde" du 13 juillet 2001, sur ses projets de réforme de l'enseignement pour la rentrée scolaire, notamment l'évaluation orale en grande section de maternelle et en CP, la généralisation des langues vivantes en CM1, la mise en place d'un "cahier du collégien", le recrutement et la formation des enseignants et sur le soutien de l'institution scolaire aux victimes de pédophiles.

Personnalité, fonction : LANG Jack, GUIBERT Nathalie, PHELIPPEAU Marie-laure.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale

ti : "A la rentrée, dans la perspective des élections, les débats sur l'éducation vont commencer à entrer dans le vif du sujet ; la droite a bien avancé, le ps a prévu de présenter des programmes aboutis pour octobre. comment voulez-vous que le débat sur l'école soit porté par votre camp ?


- Je crois à la preuve par les actes. La droite au pouvoir a le plus souvent malmené l'éducation, coupé les crédits, amputé les postes, favorisé une politique de ségrégation sociale et de sélection. Les belles promesses de demain ne feront pas oublier les années d'impéritie et de régression. Notre situation est tout autre. Nous agissons, nous transformons, nous avançons au nom d'un idéal de culture et de progrès social. Notre programme n'a pas à être construit ex nihilo. Il s'arrimera au socle du travail accompli pour le porter plus loin. Il prendra en compte notamment les évolutions des dix ans à venir : la nécessaire transformation du métier d'enseignant, le renouvellement des générations, le bouleversement des nouvelles technologies, le souffle de l'ouverture internationale, l'exigence démocratique et sociale. Le système français est l'un des meilleurs du monde. Raison de plus pour se battre pour le rendre encore plus juste et plus moderne. En attendant les échéances électorales, il ne saurait être question de ralentir la marche du changement. J'ai bien l'intention d'agir jusqu'à la dernière minute de mon mandat actuel. La gauche ne peut gagner que dans une dynamique d'enthousiasme et de transformation.

"Comme les réformes que nous engageons sont nécessaires, indispensables, évidentes, je souhaite créer l'irréversible. Certes, les réformes ne seront pas toutes appliquées d'un seul coup d'un seul, à la perfection, partout sur le territoire, ce serait une immense prétention de notre part.


- La rentrée 2000 s'est déroulée dans un contexte particulier, après le collectif budgétaire de Lionel Jospin et le départ de Claude Allègre. La situation sera-t-elle plus difficile en 2001, année de la concrétisation des annonces faites ces derniers mois ?


- Sur un plan purement matériel de la préparation de la rentrée, les équipes se sont mobilisées, en anticipant encore un peu plus dans le temps. Les recteurs ont ainsi disposé très tôt d'autorisations de recrutement. Sur le reste, nous aurions pu choisir la tranquillité et reporter à la rentrée 2002 la plupart des réformes engagées. Ce n'est pas mon tempérament. Le crédit moral d'un changement vaut par son application pratique, concrète, le plus tôt possible et, naturellement, sur des bases solides. Nous avons ouvert une bonne dizaine de chantiers. J'ai décidé de les traduire en actes maintenant. Et, d'abord, le plan sur l'école, avec une priorité impérieuse : la maîtrise de la langue française. A la rentrée, dans le cadre de la nouvelle place accordée à l'expression orale, nous instaurons une évaluation de tous les enfants à l'entrée en grande section de maternelle et une autre à l'entrée au CP. Les nouveaux programmes seront soumis à la consultation des enseignants à l'automne. Et c'est dès la rentrée prochaine que se généraliseront à l'école la rénovation de l'enseignement des sciences et les classes culturelles.


- Vous avez annoncé, pour la rentrée, une généralisation de l'apprentissage des langues vivantes en CM1, grâce à l'apport d'intervenants extérieurs supplémentaires. Où en est-on ?


- Les langues vivantes vont devenir en 2002, dans le cadre des nouveaux programmes, une discipline à part entière à l'école primaire. En CM2, 97 % des classes ont bénéficié cette année de l'enseignement d'une langue, et l'objectif est toujours d'atteindre 100 % en CM2 et en CM1 pendant la prochaine année scolaire. Si l'on dit qu'il faut avoir formé au préalable tous les professeurs des écoles pour commencer un enseignement obligatoire de langue vivante, on y sera encore dans dix ans. Certes, la priorité, c'est la formation de tous les maîtres du premier degré. D'où un plan ambitieux de formation continue et la création à la rentrée d'une dominante langues dans les IUFM. Mais il faut aussi mieux utiliser les multiples intervenants : les professeurs du second degré, les assistants de langue, les autres locuteurs natifs dont les compétences ont été testées. Les intervenants extérieurs sont aujourd'hui précieux. C'est pourquoi nous avons pris un arrêté qui permet de les faire intervenir toute l'année sans rupture. Leur maximum de service passera donc de 270 heures à 648 heures. Ce plan "langues à l'école" est le prélude à une relance générale des langues vivantes de l'enseignement secondaire et supérieur.


- Les syndicats d'enseignants critiquent les moyens, selon eux insuffisants, de la réforme du collège.

- La réforme a été annoncée en avril.


Fallait-il en reporter, par souci de confort, l'application à la rentrée 2002 ? Là encore, j'ai souhaité aller de l'avant et dégager des moyens nouveaux, qui iront en se renforçant en 2002. Un prochain arrêté précisera l'organisation de la classe de 6e : chaque division dispose de 28 heures hebdomadaires, qui intègrent les horaires d'enseignement obligatoire des élèves, le temps consacré à l'aide à leur travail personnel et la marge de man¿uvre permettant à l'établissement d'adapter ses modalités pédagogiques aux élèves accueillis. Dans les situations particulièrement difficiles, cette dotation sera complétée. Pour la première fois, toutes les formes d'enseignement pourront être incluses dans le service des professeurs, et le nombre d'heures supplémentaires devrait commencer à diminuer. A cette rentrée 2001, c'est l'équivalent de 1 000 emplois qui est implanté par transformation d'heures supplémentaires. De plus, j'ai demandé aux recteurs de privilégier l'affectation des professeurs stagiaires sur les collèges. Ce nouveau mode d'organisation de la 6e illustre l'une des lignes de force de la réforme des collèges : dans un cadre national rénové, donner une liberté d'initiative plus grande aux équipes pédagogiques. De même, des classes à parcours artistique et culturel seront prioritairement implantées en 6e.


- Que contiendra le "cahier des exigences du collégien", nouveauté qui doit être diffusée à la rentrée ?


- Il est en cours d'élaboration. Il ne sera ni un règlement intérieur ni un nouveau programme, mais définira la culture que l'on peut attendre d'un élève en fin de 3e. Le brevet s'intégrera dans cette perspective. Je souhaite en faire une sorte de bac marquant la fin du parcours du collège, un élément déterminant de l'orientation en fin de 3e. Il comprendra aussi une épreuve anticipée en 4e portant sur les itinéraires de découverte, autre innovation de la réforme. Le collège comprendra ainsi une évaluation chaque année : évaluation en 6e, évaluation en 5e, épreuve anticipée en 4e, brevet en 3e.


- Les syndicats prévoient une rentrée problématique dans les IUFM, avec l'arrivée de 6 000 étudiants des listes complémentaires, ces candidats recalés au concours de professeurs des écoles, à qui on a cette année confié des classes. Qu'adviendra-t-il de la réforme annoncée ?


- Il faut rappeler l'esprit de la réforme qui s'appliquera à la rentrée 2002. Elle vise d'abord à assurer une véritable égalité entre les candidats devant les concours. Ainsi, la sélection en première année d'IUFM pour les candidats aux concours du second degré disparaîtra. Le concours des professeurs des écoles sera pour la première fois déterminé par un programme national. Le deuxième principe de la réforme est une meilleure préparation au métier : des épreuves professionnelles seront organisées, avec un nouvel esprit, dans tous les concours, et la formation fera une plus grande place à la pratique et à l'analyse du travail dans la classe. Certains principes s'appliquent dès cette année. Dès la rentrée, j'ai souhaité que la formation soit confiée essentiellement à des enseignants expérimentés en service partagé. Par anticipation par rapport au calendrier retenu, des dominantes de formation seront proposées dans tous les IUFM (langue vivante, éducation physique, éveil artistique), et les nouveaux professeurs, prioritairement ceux de la région parisienne pour la rentrée 2001, seront accompagnés pour entrer dans le métier dans de meilleures conditions. Les problèmes qui auraient pu surgir à la rentrée n'étaient nullement liés à la réforme, mais à la gestion imprévoyante des dix dernières années. Le sous-calibrage systématique des recrutements a conduit à engager de nombreux non-titulaires. J'entends mettre un terme à cette pratique absurde. Et pour accueillir les nouveaux étudiants, 300 formateurs environ provenant des écoles, des collèges ou des lycées viendront compléter le potentiel des IUFM. Je constate que les directeurs d'IUFM, très inquiets début juin, ont accueilli favorablement les mesures prises.


- Cela suffira-t-il à attirer les jeunes vers l'enseignement ?


- Nous sommes sur un mouvement ascendant en matière de recrutement des enseignants, dans le cadre du plan pluriannuel. Une mesure sans précédent sera prise à la rentrée : l'annonce dès novembre (et non plus en avril) du nombre de postes (j'espère en augmentation) mis au concours l'année suivante. Ainsi sera indiqué le cap, et les étudiants pourront s'engager en connaissance de cause dans la voie de l'enseignement. La France est le seul pays à programmer méthodiquement les futurs recrutements.


- Lors des affaires récentes de pédophilie à l'école, des voix se sont élevées pour reprocher à l'éducation nationale son silence...


- Pour moi, le maître-mot, c'est la vigilance. Nous avons, sur ce plan, un devoir de responsabilité. J'ai totalement préservé l'esprit de la circulaire de Ségolène Royal de 1997 : elle a eu le mérite, la première, d'abolir la loi du silence. Nous avons diffusé toute une série de documents permettant aux équipes pédagogiques de mieux réagir et de travailler en partenariat avec la police et la justice. La rentrée 2001 sera pour moi l'occasion d'affirmer à nouveau avec force cet engagement. La position de l'Etat est très claire. Dans les affaires récentes, même s'il n'y a pas eu d'écho médiatique, il y a eu un soutien réel de l'institution scolaire aux victimes."

Propos recueillis par Nathalie Guibert et Marie-Laure Phélippeau

(source http://www.lemonde.fr, le 16 juillet 2001)

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