Interview de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO, à RTL le 23 avril 2001, sur le conflit dans les transports urbains de province et l'annonce de mesures visant à renforcer la protection des salariés contre le risque de licenciement. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO, à RTL le 23 avril 2001, sur le conflit dans les transports urbains de province et l'annonce de mesures visant à renforcer la protection des salariés contre le risque de licenciement.

Personnalité, fonction : BLONDEL Marc, ELKRIEF Ruth.

FRANCE. FO, secrétaire général

ti : R. Elkrief.- Je reviens d'abord sur la grève dans les transports urbains de province pour la retraite à cinquante-cinq ans, troisième journée de grève en un mois. N'y a-t-il pas un autre moyen de s'exprimer que de pénaliser l'usager ?

- "L'objectif n'est pas de pénaliser l'usager."

Mais le résultat est là.

- "L'objectif est de faire un rapport de force avec les employeurs pour les contraindre à prendre en considération une revendication qui n'est pas nouvelle et qui, ma foi, me semble particulièrement justifiée. Je ne comprends pas cette espèce de volonté patronale de refuser. Il faut dire que d'une façon générale, ils se comportent toujours de manière, je dirais particulière, dans ce secteur d'activité. Il est difficile de négocier convenablement avec ces employeurs."

La grève d'abord, la négociation après ?

- "La revendication est déposée depuis suffisamment longtemps pour qu'elle ait fait l'objet d'une analyse ou pas et d'une discussion. Encore une fois, on est en train de transformer les choses. C'est votre lecture de dire d'abord la grève et ensuite la négociation. On a d'abord déposé la revendication ; c'est en fonction du silence des employeurs que nous avons été dans l'obligation de lancer un mot d'ordre de grève qui se répète. La négociation a lieu aujourd'hui, j'espère que cela permettra de faire une avancée qui nous permettra d'être moins radicaux dans notre expression."

E. Guigou va demain annoncer un certain nombre de mesures pour lutter contre les licenciements. La liste se rallonge : Marks Spencer, Danone, Moulinex, Dim, Péchiney. Toutes ces situations se ressemblent-elles pour vous ?

- "Les situations ne se ressemblent pas et pourtant, quand on regarde de plus près, sauf peut-être pour Marks Spencer, cela représente quand même les conséquences du système économique dans lequel nous vivons. On ne peut pas, si on est dans un pays de type capitaliste, empêcher les entreprises de licencier, c'est la loi du marché. Ce qui laisserait supposer que ¿"

C'est le syndicaliste qui reconnaît la situation !

- "Je reconnais une situation de fait, ce n'est pas moi qui l'ai souhaitée, je ne souhaitais pas obligatoirement que le marché soit la règle du jeu. Je suis de tempérament, vous le savez, et de formation tout à fait différents. Ceci dit, si nous sommes dans l'économie de marché, les entreprises sont, c'est la loi, dans l'obligation de licencier parfois etc., avec des conséquences - je le dis bien - dramatiques. Cela ne veut pas dire, parce que je constate les faits que je les soutiens, bien au contraire je les combats. Il faut un contrepoids à ce genre de chose. Mais ce que je veux essayer d'estomper, c'est l'image d'entreprises citoyennes, des entreprises qui, elles, ne licencieraient pas."

Comme Danone, exemple qu'on citait¿

- "Rappelez-vous, certains disaient même qu'A. Riboud était socialiste. On osait dire qu'il était socialiste, que c'était une entreprise citoyenne etc. Or, une entreprise citoyenne, ça n'existe pas ou alors c'est une entreprise qui va disparaître. Si le marché évolue, elle risque de disparaître. Donc, là-dessus cela va au moins desciller (sic) les gens et ce n'est pas mauvais. A partir de là, regardons quelles sont les possibilités du personnel de se défendre. Je ne suis pas, pour revenir sur Danone, tout à fait d'accord - même pas du tout - avec le boycott. Ceci étant, c'est plutôt un phénomène de solidarité qui est nécessaire. Il faut que nous ayons la possibilité d'obtenir le reclassement, les départs anticipés, et le cas échéant - c'est peut-être le plus important - la réindustrialisation des sites. Je suis frappé par le fait que certes il y a Calais, certes il y a Ris-Orangis, mais il y a aussi Armentières¿"

Ce sont les sites de Danone.

- "Je sais aussi qu'il y a Armentières où un patron du textile qui a 300 salariés a fermé et dit qu'il part en Tchéquie. Je sais aussi qu'il y a Valéo à Cahors : 260 personnes à Cahors, c'est une catastrophe. Je sais aussi qu'il y a aussi une papeterie très importante de 260 personnes à Bar-le-Duc ¿"

Ce que j'entends, c'est que finalement vous vous adressez aux salariés mais aussi aux autres syndicats et au Parti communiste pour leur dire que cela ne sert à rien d'essayer d'interdire les licenciements. Il faut accepter la loi du marché et défendre au mieux les salariés, c'est la seule chose à faire ?

- "Je ne me retourne pas vers le Parti communiste. Je regrette que le Parti communiste, pour des raisons électoralistes, ait repris ces dossiers, se précipite là-dessus. Je ne suis pas sûr que ce soit¿"

Vous n'étiez pas à Calais en tout cas.

- "Non, je n'étais pas à Calais. Je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur moyen. Il faut donner et laisser à l'organisation syndicale sa responsabilité. La responsabilité de l'organisation syndicale, c'est de défendre les intérêts des salariés ; les intérêts des salariés, c'est d'éviter le licenciement. Pour éviter le licenciement, il nous faut toute une série de contraintes supplémentaires - c'est le contrepoids au marché - pour que l'entreprise, si elle est dans l'obligation de licencier, le fasse avec le moins de casse possible. En définitive, je ne suis pas sur ce dossier révolutionnaire. Je demande simplement qu'on essaie au maximum, comme cela a été possible parfois¿"

C'est le discours du Gouvernement, donc vous êtes d'accord avec E. Guigou lorsqu'elle dit qu'il faut par exemple doubler l'indemnité minimum de licenciement, obliger les entreprises à reconvertir au mieux les salariés et réindustrialiser le bassin industriel ?

- "Réndustrialiser le bassin industriel, cela veut dire quoi ? Cela veut dire que l'entreprise qui va s'en aller recherche elle-même quelqu'un qui va lui succéder ? Ne nous faisons aucune illusion¿"

Que proposez-vous ?

- "Je demande qu'on revienne à une situation qui soit beaucoup plus proche de ce qui se passait par le passé, notamment avec le CIRI ¿"

Le CIRI, c'est le Comité interministériel de restructurations industrielles. C'est de la planification à l'ancienne, non ?

- "Pourquoi à l'ancienne ? Enfin, oui, à l'ancienne. C'est de la planification, c'est-à-dire qu'en définitive, quand une entreprise partait, l'Aménagement du Territoire, le ministère des Finances, le ministère de l'Industrie essayaient de faire en sorte qu'une autre entreprise vienne reprendre la place, se substitue. Cela nous permettait de faire contrepoids, de faire durer les dossiers, d'essayer de négocier un plan social qui soit de meilleure qualité. J'ai fait cela pendant plusieurs années à Force Ouvrière : nous avons essayé de sauver toute une série de structures qui auraient sinon disparu. Pour une ville de 30 000 ou de 35 000 habitants, la disparition d'une entreprise de 250 salariés est une catastrophe. Rappelez-vous ce qui s'est passé à Givet : les salariés eux-mêmes ont fait un acte de désespérés. C'est ce qu'il faut éviter bien entendu."

E.-A. Seillière, dans Les Echos ce matin, dit : " C'est J.-C. Gayssot, c'est le Gouvernement qui envoie les salariés défiler sous les fenêtres du Medef pour m'affaiblir. " Etes-vous d'accord ?

- "C'est de l'exagération verbale ! Ce n'est pas le ministre qui envoie des gens devant le Medef ! La vérité, c'est que ce sont les organisations syndicales qui l'ont décidé et pour tout vous dire, je crois savoir que c'est la mienne qui a été à l'initiative et qui a dit "allons manifester là où est le véritable patron, c'est-à-dire le Medef,". E.-A. Seillière est double symbole, à la fois le patron du Medef et en même temps patron ou plus exactement actionnaire de sociétés - c'est curieux quand même cette nuance que j'ai moi aussi notée : si j'ai bien compris, il était actionnaire majoritaire mais il n'était pas gestionnaire. C'est une condamnation pour le gestionnaire et cela pose le vrai problème : qui sont les patrons des entreprises maintenant ? C'est peut-être ce que Marks Spencer vont nous répondre aussi. Il faut quand même faire attention¿"

E.-A. Seillière est-il affaibli ?

- "Affaibli par qui ?"

Comme président du Medef ?

- "Quand il se fait engueuler par les organisations syndicales, il va plutôt l'utiliser à l'intérieur du Medef pour se faire valoir. C'est de la sémantique, c'est secondaire. La vérité, c'est que je suis curieux de constater que le Mouvement des entrepreneurs de France fait confiance à d'aussi mauvais gestionnaires. Mon grand-père disait que l'argent n'avait pas d'odeur et pas de patrie ; je crois que M. Seillière le démontre."

Une dernière question : le 1er mai, journée unitaire ou en ordre dispersé ?

- "Unitaire au moins pour Force Ouvrière : nous ne participerons pas aux manifestations qui prennent un côté festif et qui sont plus commémoratives qu'autre chose. Moi, je suis pour une action et je suis prêt à en discuter avec les autres organisations syndicales parce que je pense que c'est maintenant qu'il faut faire une action interprofessionnelle - parce que dans quelques mois, nous allons être pris par les élections - pour éviter la politisation, c'est-à-dire pour faire le contraire de ce qui est en train de se passer en ce moment alors que chacun veut se requinquer devant son électorat."

Vous pensez au PC ?

- "Je pense notamment au PC. Pour éviter ce genre de chose, pour prendre effectivement en main les responsabilités et la situation des salariés, les organisations syndicales peuvent faire quelque chose. Je suis ouvert, mais qu'on ne me parle pas du 1er mai parce que non seulement il ne va pas être symbolique mais il va être festif. C'est un peu confondre l'églantine et le muguet."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 23 avril 2001)

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