Interview de Mme Elisabeth Guigou, ministre de l'emploi et de la solidarité, à France-Inter le 18 juillet 2001, sur la politique du gouvernement notamment la lutte contre l'insécurité et le chômage. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Elisabeth Guigou, ministre de l'emploi et de la solidarité, à France-Inter le 18 juillet 2001, sur la politique du gouvernement notamment la lutte contre l'insécurité et le chômage.

Personnalité, fonction : GUIGOU Elisabeth, RELTIEN Philippe.

FRANCE. Ministre de l'emploi et de la solidarité

ti : Le Gouvernement Jospin a été attaqué, pilonné, samedi, par le chef de l'Etat. La réponse de plusieurs ministres socialistes a suivi. "Il a démontré une double culture d'irresponsabilité et d'exagération", pour reprendre l'expression de F. Hollande, au point qu'on se demande - comme C. Pasqua ici même hier - comment la cohabitation peut durer encore neuf mois et comment va se passer ce premier Conseil des ministres de l'après 14 Juillet présidé par le chef de l'Etat. Est-ce qu'il y a des consignes pour laisser les pistolets au vestiaire ?

- "Le Conseil des ministres se passera comme il se passe d'habitude c'est-à-dire que nous traitons des affaires de l'Etat. En même temps, c'est vrai qu'il y a eu ce discours du 14 Juillet de J. Chirac qui n'a pas hésité à travestir la réalité sur le chômage, sur les impôts, sur la dette, sur le pouvoir d'achat des Français et qui a même exhumé la vieille thèse du complot des forces obscures contre l'Etat. C'est une vieille ficelle des conservateurs qui remonte à 40 ou 50 ans. Evidemment, c'est un discours que je trouve archaïque, qui joue sur les peurs et les angoisses. Evidemment, ce n'est pas notre conception de la politique. Nous, nous préférons faire confiance au sens de la responsabilité et à la lucidité des Français. Ceci dit, ce n'est pas de cela - puisque c'était un discours électoral - dont nous allons parler en Conseil des ministres."

Donc pas de consigne particulière ? En général, c'est toujours courtois : on ne se donne pas de coups de pieds sous la table ?

- "En Conseil des ministres, nous traitons des affaires de l'Etat. Le Gouvernement a dit ce qu'il avait à dire sur le discours très électoral et d'opposant qu'a prononcé M. Chirac le 14 juillet, en faisant appel à des méthodes qu'on croyait révolues. Là nous parlerons d'autre chose."

Les coups portés ce 14 Juillet ne mériteraient-ils pas que L. Jospin réponde sur le même terrain, à la télévision, peut-être au retour des vacances, sur les thèmes de l'insécurité et des licenciements ? Regardez ce qui s'est passé à Harnes, près de Lens, dans le Pas-de-Calais où ce jeune médiateur de 24 ans a été tué. Il avait été recruté en emploi-jeune pour devenir médiateur de rue. Bien sûr, il n'était pas armé pour faire la police contre les bandes.

- "Le Gouvernement répond à ces problèmes très difficiles de société par des actes et pas seulement par des mots. C'est à cela que sert un gouvernement : à agir et pas simplement à discourir. Cette affaire est un témoignage de plus - malheureusement ce n'est pas le seul - de l'escalade de la violence, cette violence qui se diffuse de plus en plus dans la société. Je crois qu'il faut d'abord dire à sa famille, à ses proches à quel point nous sommes solidaires de leur peine, de leur chagrin parce que c'est une violence absolument aveugle qui frappe n'importe comment. Et puis, je crois que nous devons surtout agir résolument. Il faut nous méfier des "y a qu'à", des propos simplistes et surtout des propos qui ne feraient qu'attiser la haine. Si nous voulons lutter contre la violence, il faut savoir que ce sera l'affaire de tous. Bien sûr, le Gouvernement répond - vous avez vu les budgets ce matin - en donnant davantage de moyens à la police et à la justice ; il le faut, c'est indispensable. Aucun gouvernement n'a fait autant, depuis 25 ans, pour les moyens de la police et de la justice. Mais il n'y a pas que ça. On ne peut pas simplement s'en remettre à la police et à la justice, parce que cela voudrait dire qu'on attend que le délit grave - quelquefois le crime - soit commis. Il faut jouer aussi en amont, c'est-à-dire sur la prévention. C'est l'affaire de chacun d'entre nous : c'est de ne pas détourner les yeux quand on voit une vielle dame bousculée dans un autobus ou dans le métro. Nous devons tous créer de lieux de solidarité, de discussions, de dialogue partout dans la ville et dans la société, spécialement dans les quartiers très défavorisés parce que c'est vrai qu'il y a beaucoup de jeunes qui s'estiment enfermés dans des ghettos. Ne jamais rien laisser passer, c'est-à-dire que chaque acte de délinquance doit recevoir sa sanction - une sanction proportionnée. Cela veut dire qu'il faut que l'ensemble de la société se mobilise parce qu'on n'enverra pas tout le monde en prison ni même - il faut le savoir - au tribunal. Une lettre d'excuse ne s'écrit pas dans un tribunal mais dans une maison de la justice et du droit. Cela veut dire que ce sont les éducateurs, les travailleurs sociaux, les citoyens, tout le monde qui s'y met pour qu'on réagisse tous, à chaque instant, en ne laissant rien passer par rapport à la violence."

20 % de chômeurs dans cette cité à Harnes ! Chirac disait que même si le chômage a baissé en France, il a baissé moins qu'ailleurs en Europe. Vrai ou faux ? Il y a bien un ralentissement de la baisse du chômage : on licencie à tour de bras, regardez chez Thomson...

- "Il ne faut pas tout confondre. C'est vrai que le chômage a baissé beaucoup plus en France que chez nos principaux voisins européens : trois fois plus qu'aux Etats-Unis et dans les pays de la zone OCDE, mais deux ou trois fois plus qu'en Belgique ou aux Pays-Bas. Donc ceci est faux. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que depuis le début de l'année, la baisse du chômage continue mais est moins importante. Là, il faut être très attentif. C'est la raison pour laquelle, dans le budget de l'emploi, pour cette année et pour l'année prochaine, j'ai demandé et obtenu du Premier ministre que nous renforcions nos politiques d'aides au retour à l'emploi pour les personnes qui en sont le plus éloignées, c'est-à-dire pour ce noyau dur du chômage auquel nous nous attaquons maintenant. Dès lors que nous avons 1 068 000 chômeurs de moins depuis quatre ans, maintenant, ce sont ceux qui sont le plus éloignés de l'emploi qui restent au chômage. Ceux-là, il faut les aider davantage."

Vous avez ceux qui disent que cela fait maintenant plus de deux ans que la loi Aubry est en route - elle sera prolongée aujourd'hui en Conseil des ministres - mais qu'il y a toujours 900 000 Rmistes et 5 millions de Français sous le seuil de pauvreté, incapables de payer des vacances à leurs gosses.

- "C'est vrai que nous avons encore beaucoup à faire. Il reste encore plus de deux millions de chômeurs. C'est vrai que la pauvreté a moins reculé que le chômage mais elle a commencé à reculer quand même. Pour la première fois depuis sa création, cette année, le nombre de Rmistes a diminué. Ce n'est pas pour dire : "ça y est", non, il reste beaucoup à faire. C'est justement pourquoi je vais présenter tout à l'heure le nouveau plan de lutte contre l'exclusion ; c'est quand même un plan de plus de deux milliards de francs. Que cherche à faire ce plan ? D'abord à donner une priorité absolue au retour à l'emploi, notamment des jeunes. Les jeunes qui sortent sans qualification, sans projet et qui souvent sont abandonnés par leur famille, ont besoin qu'on les aide. On va doubler le nombre de jeunes qui peuvent avoir accès au programme TRACE - Trajet de retour à l'emploi. Ils sont pris en charge pendant dix huit mois ; on leur fait faire des alternances de stages et d'emplois avec des périodes pendant lesquelles ils construisent un projet personnel. Nous allons leur accorder une bourse d'accès à l'emploi d'environ 2 000 franc qui leur permettra, pendant toute cette période de 18 mois - quand ils ne seront pas rémunérés -, de pouvoir subvenir à leurs besoins, pour les faire revenir et entrer dans une vie normale. Nous allons également considérablement augmenter les moyens de l'Agence nationale pour l'emploi pour permettre l'accompagnement personnalisé des chômeurs, avec pour objectif que tous les Rmistes, que les 600 000 Rmistes bénéficient de cet accompagnement personnalisé alors que ce n'est le cas que de 200 000 cette année. Nous allons développer beaucoup les programmes de solidarité : la santé mentale, mais pas seulement, il y a aussi les ateliers santé-ville qui, justement, sont proches, dans les quartiers, et qui disent aux jeunes "Venez nous voir !."

Des sortes de dispensaires ?

- "Exactement. Je vais créer de Maisons de la solidarité parce qu'il n'est pas possible, lorsqu'on est dans une situation d'exclusion - on a de multiples problèmes : il n'y a pas que le chômage - d'être ballotté d'un service à l'autre. Je crois que nous avons encore beaucoup à faire pour lutter contre la pauvreté et l'exclusion. Nous avons encore à ramener vers l'emploi plus de 2 millions de chômeurs. Nous disons que nous avons beaucoup fait, qu'il reste beaucoup à faire. Nous sommes très modestes devant encore ces misères et cette pauvreté."

Vous les avez vues ces misères aux urgences, quand vous êtes allé, lundi soir, à l'hôpital Saint-Antoine avec B. Kouchner ?

- "Je suis allée avec B. Kouchner à l'hôpital Saint-Antoine aux urgences, c'est vrai."

Qu'avez-vous vu ?

- "J'ai vu beaucoup de détresse humaine. Il y a à la fois des accidents et des gens en état d'ébriété ; c'est beaucoup de détresse personnelle. J'ai vu aussi des urgences submergées, j'ai vu des personnels qui depuis des années sont soumis à un stress terrible. Je crois qu'on ne peut plus laisser des gens entassés dans des couloirs de cette façon. Il faut désengorger les urgences à l'hôpital. Il y a de tas de gens qui viennent à l'hôpital parce qu'ils ne trouvent plus rien pour des bobos qui pourraient être soignés ailleurs. Je suis allée, juste après, à Evry où des médecins de ville, de médecins libéraux ont créé des permanences de garde pour pouvoir, justement, soigner ceux qui ne devraient pas aller à l'hôpital."

Le "Grenelle" de la santé reprend quand ? A la rentrée ?

- "Je reçois tous les syndicats et les organisations professionnelles, en terminant par M. Seillière, à la fin de la semaine prochaine pour lancer les grands chantiers du dialogue social qu'a souhaité le Premier ministre. Nous travaillons évidemment d'arrache-pied sur l'avenir de la protection sociale et notamment sur notre système de santé, de façon à ce que je puisse, dès la rentrée, pouvoir présenter des mesures, éventuellement, dans la loi de financement de la Sécurité sociale ou dans la loi de modernisation du système de santé."


(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 18 juillet 2001)

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