Tribune de M. Charles Pasqua, président du RPF, dans "Le Monde" du 7 août 2001, sur le système politique de l'Union européenne, intitulé "Rendez leur souveraineté aux Européens". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Charles Pasqua, président du RPF, dans "Le Monde" du 7 août 2001, sur le système politique de l'Union européenne, intitulé "Rendez leur souveraineté aux Européens".

Personnalité, fonction : PASQUA Charles.

FRANCE. RPF, président

ti : M. Romano Prodi, Président de la Commission européenne, a publié récemment dans ces colonnes un article intitulé " Rendre l'Europe aux Européens ". Le moins que l'on puisse dire est que ce texte ne fera pas date dans l'histoire de la pensée politique contemporaine. Personne n'y a prêté attention et je suis bien certain que peu de lecteurs du Monde sont parvenus à le lire en entier, tant il suintait l'ennui, la langue de bois fédéraliste et la platitude.


Si ce que dit cet article est sans intérêt, c'est en revanche ce qu'il ne dit pas qui mérite que l'on s'y arrête. Car si M. Prodi estime nécessaire de " rendre l'Europe aux Européens ", c'est bien parce qu'il estime que celle-ci leur a été indûment dérobée.


Son article stigmatise ainsi le fait que les citoyens européens " ne s'intéressent pas aux institutions européennes " parce que le " système politique de l'Union est extrêmement complexes et difficile à comprendre pour l'homme de la rue ". Pour porter remède à cette situation et rendre le " fonctionnement plus facile à comprendre " M. Prodi annonce fièrement un début de solution : "la Commission a adopté un Livre blanc sur la réforme de la gouvernance européenne qui vise à rendre le fonctionnement de l'Union plus transparent ".


Mais que pense la ménagère de Romorantin de ce qu'est un " Livre Blanc " ? Quel sens peut avoir l'obscure promesse de " réformer la gouvernance " pour le paysan du Péloponnèse ? Croit-on que le retraité madrilène ou l'ouvrier de Düsseldorf comprennent vraiment ce que signifie l'idée de " rendre le fonctionnement transparent " ? Mais de qui se moque-t-on ? Cela rappelle Le Malade Imaginaire lorsque Thomas Diafoirus, prenant le pouls d'Argan, le juge " duriuscule " et " un peu caprisant ", preuve d'une " intempérie dans le parenchyme splénique ".


La vérité qui se cache derrière ce jargon bruxellois, c'est que les partisans d'une Europe fédérale se transforment en Docteur Diafoirus égrenant des formules creuses parce qu'ils ne savent plus quoi faire pour combler le fossé grandissant qui sépare les peuples européens de la construction d'une Europe fédérale. Et si ce fossé s'accroît si inexorablement, c'est tout simplement parce que la construction fédérale est un processus anti-démocratique par nature.

Pourquoi ? Parce qu'au XXIème siècle comme depuis l'aube des temps, le pouvoir suprême ne peut être détenu que de trois façons. Soit par une seule personne, soit par un groupe de personnes, soit par la totalité des membres sur lesquels s'exerce ce pouvoir.


Dans le premier cas, on parle au choix d'autocratie (étymologiquement : le pouvoir d'un seul) ou de monarchie absolue. Presque toujours, cette unique personne qui détient tout pouvoir puise sa légitimité dans une élection divine. C'était le cas des Pharaons égyptiens, des Empereurs assyriens, de l'Empire aztèque, des monarchies européennes à l'Age classique, de la monarchie française jusqu'en 1790.


Dans le deuxième cas, on parle au choix d'aristocratie (étymologiquement : le pouvoir des meilleurs) ou d'oligarchie. C'était le cas par exemple de la pseudo-démocratie athénienne, où n'étaient invités à voter que les seuls hommes libres de la Cité. C'était aussi le cas de la République de Venise ou de la République de Florence, ou de la Restauration française, avec le suffrage censitaire. La " souveraineté ", si elle s'impose au peuple, ne trouve plus sa principale légitimation dans une volonté divine, mais dans l'affirmation d'une expertise, qu'elle pense ne pouvoir déceler que dans une fraction du peuple : la plus riche, la mieux née, la plus sûre idéologiquement ou la plus techniquement compétente. Et elle affirme concurremment que son but est de faire le bien du plus grand nombre, même contre la volonté de celui-ci.


Dans le troisième cas, on parle de " démocratie " (étymologiquement : le pouvoir du peuple) au sens moderne du terme. C'était le cas des démocraties européennes occidentales de la seconde moitié du XXème siècle, dotée du suffrage universel, où les décisions du peuple s'imposaient à tous. Et en particulier aux acteurs économiques et financiers, dès lors que ces décisions avaient recueilli une majorité absolue des suffrages. La " souveraineté " appartient alors au peuple tout entier.


Ainsi replacée en perspective, la construction d'une Europe fédérale apparaît comme une idéologie qui a pour effet d'en revenir de la " démocratie ", c'est-à-dire du pouvoir suprême appartenant au peuple, à l'" aristocratie ", c'est-à-dire au pouvoir suprême appartenant aux " meilleurs ". En l'espèce, aux " experts " de la commission de Bruxelles, qui se prévalent continûment de prétendues contraintes entrepreneuriales, du poids des marchés financiers internationaux ou de la logique des détenteurs de capitaux (fonds de pension, très grandes fortunes et autres) pour retirer aux peuples la maîtrise des grands choix stratégiques.


En termes historiques, il s'agit donc d'une authentique " Restauration ". Comme cela se produisit dans les " démocraties populaires ", cette prise de pouvoir par une oligarchie s'effectue de façon subreptice, en célébrant d'autant plus les grands principes " démocratiques " qu'elle les sape.


Rien n'illustre mieux cette dépossession de la souveraineté des peuples que la substitution croissante de la notion de " transparence " à celle d' " élection " dans le discours européiste. L'article de M. Romano Prodi en a fourni un exemple éloquent puisqu'il oppose justement l'une à l'autre. S'il se livre, à quatre reprises, à des incantations en faveur d'une meilleure " transparence ", il n'évoque en revanche jamais, au grand jamais, la possibilité qu'un peuple soit consulté sur la construction d'une Europe fédérale, et encore moins qu'il puisse dire Non.

La " transparence " signifie exactement que les peuples souverains n'ont plus le droit de décider, mais seulement celui de recevoir quelques informations bien choisies sur les décisions d'une aristocratie, prises en son nom et prétendument pour son bien mais sans accord.


Les élections, quant à elles, tendent à ne plus être considérées que comme des phénomènes sans conséquences. Le seul enseignement que M. Prodi semble ainsi tirer du référendum irlandais, ce n'est pas que le peuple ait rejeté le Traité de Nice mais que cette consultation n'ait recueilli qu'une " faible participation ". Le Président de la Commission de Bruxelles y voit la " preuve supplémentaire " que " les gens ont l'impression qu'ils n'ont pas les moyens de se faire entendre " des institutions européennes, alors même qu'ils " attendent " d'elles qu'elles " trouvent des solutions aux grands problèmes ". Par un tour de passe-passe dialectique qui témoigne d'un solide cynisme, il trouve ainsi dans le rejet d'un Traité fédéraliste matière à justifier l'Europe fédérale !


S'il est bien un proverbe que les partisans de l'Union européenne ne parviennent pas à mémoriser, c'est celui qui nous enseigne que l'on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif. Si les électeurs participent de moins en moins nombreux aux élections européennes, ou s'ils votent désormais systématiquement non à l'Europe fédérale à chaque fois qu'ils en ont la possibilité (comme ce fut le cas lors des derniers référendums danois, norvégien et irlandais), ce n'est évidemment pas parce que les peuples ont besoin de plus d'" explications " ou de " transparence ". C'est tout bonnement parce qu'ils ont envie de dire non.


La seule façon de rendre l'Europe aux Européens, c'est de leur rendre la démocratie, c'est-à-dire le droit de vote. Et c'est en particulier de considérer qu'il est légitime qu'ils puissent ne pas vouloir d'une Europe fédérale. Tout autre discours, aussi fleuri soit-il en promesses de toute nature, n'est que plaidoyer pro domo d'une aristocratie qui a volé leur souveraineté aux peuples européens, qui ne veut pas le leur rendre, et qui s'inquiète de voir que ça ne marche pas.


Charles PASQUA

(source http://www.pasqua-2002.org, le 13 février 2002)

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