Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la situation politique et le bilan de la cohabitation, le modèle de la "valeur humaine" défendu par l'UDF, "troisième voie" s'opposant au "modèle marchand néo-libéral", et les douze objectifs du programme électoral de l'UDF, Ramatuelle le 2 septembre 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la situation politique et le bilan de la cohabitation, le modèle de la "valeur humaine" défendu par l'UDF, "troisième voie" s'opposant au "modèle marchand néo-libéral", et les douze objectifs du programme électoral de l'UDF, Ramatuelle le 2 septembre 2001.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF, président;FRANCE. Force démocrate, président

Circonstances : Université d'été des jeunes UDF à Ramatuelle (Var) les 1er et 2 septembre 2001

ti : Mes premiers mots, en ce dimanche plein de soleil, seront pour un chagrin. François Léotard et les siens sont dans la peine. Mardi, nous avons accompagné Philippe Léotard sur son dernier chemin. Et cet homme qui s'en allait, c'était beaucoup d'intelligence, de force poétique, de sensibilité, et c'était surtout une infinie souffrance, une soif d'absolu. Un rire et un chemin de croix ! Le génie, ce n'est pas facile à porter. Quand il passe, c'est parfois comme une fulgurance, une lumière impossible à fixer, la lumière noire d'une étoile qui se consume. Pour lui dire au revoir, ses amis les comédiens, l'ont applaudi, au cimetière. Nous aussi, je voudrais que nous applaudissions avec tendresse Philippe Léotard.

Et maintenant, il est juste que je dise notre gratitude à ceux qui ont organisé cette université d'été, à Jean-Christophe Lagarde qui passe le relais en ayant remporté une des plus belles victoires des municipales, la ville de Drancy, et à Anthony Mangin qui arrive pour qui j'ai beaucoup d'amitié et une grande confiance. Je voudrais que vous le sentiez, pour moi qui ai la charge de cette famille politique et de son destin, c'est formidable de voir tant de jeunes engagés, généreux, brillants, qui viennent à leur tour s'inscrire dans cette famille. Alors je veux simplement vous embrasser tous. Et comme Aude et Jean-Christophe se marient le 15 septembre, je vais embrasser Aude, ça servira pour tout le monde. (Pozzo).

L'année du grand choix

Et maintenant, je veux vous parler de la France, et je veux vous parler de l'année 2002.

Nous savons maintenant une chose, c'est que cette année sera ce que nous voulions : ce sera l'année du grand choix de la France ! C'est nous qui l'avons voulu, et c'est nous qui l'avons fait. L'Euro en janvier. Les présidentielles en avril. Les législatives en juin. Et vous savez pourquoi nous l'avons fait : parce qu'il n'y a qu'une seule élection où on peut décider de changer d'époque, d'équipes, et de projet : c'est l'élection présidentielle.

En 74, on a changé d'époque. En 81, on a changé d'époque. En 95, on a cru qu'on changeait d'époque. En 2002, en même temps qu'on aura un nouveau siècle, et une nouvelle monnaie, la France va pouvoir enfin ! changer vraiment d'époque, avoir de nouveaux dirigeants et un nouveau système.

Et les présidentielles, ce sont nos institutions qui le veulent, c'est la clé, c'est la seule clé qui ouvre la porte du changement.

Les deux archaïsmes

Mais comme toujours, il y a des forces puissantes qui essaient d'empêcher la porte de s'ouvrir.

Il y a les deux archaïsmes. Jospin, c'est un archaïsme coincé, idéologique, avec dans sa tête des références d'un autre siècle, étatistes, marxistes, des débats d'il y a cinquante ans ! Et Jacques Chirac, c'est autre chose, un archaïsme bonhomme, avec des idées à géométrie variable, des idées qui changent comme le vent des sondages, anti-européen un jour, européen le lendemain, productiviste un jour, écolo le lendemain, contre le quinquennat un jour, et pour le lendemain ! Et avec le même enthousiasme, il sera demain travailliste, humaniste, sécuritaire, bonne gouvernance, décentralisateur, régionaliste !

Pour vous dire le fond de ma pensée, ils ont tous les deux un problème de boussole. La boussole de Jospin est fausse, elle nous oriente dans la mauvaise direction. Et la boussole de Chirac, le problème, c'est qu'elle tourne avec le vent.

Ils ne sont pas mauvais homme, ni l'un ni l'autre. Comme les Français le pensent, et comme nous le serine à satiété la propagande officielle, je trouve que Jospin est plutôt sincère et Chirac plutôt sympa. Mais est-ce que la France peut changer avec eux, y croire de nouveau, se rassembler pour avancer ? Cela, je ne le crois pas ! Sincère ne veut pas dire juste et sympa ne veut pas dire convaincant.

Ma conviction, c'est que la France a le droit d'avoir un autre choix.

¿ et leur alliance

Mais c'est là que le combat commence ! Parce que les deux archaïsmes, aujourd'hui, en fait, ils sont alliés. Ils sont d'accord sur un point, ils ne veulent pas que le système change ! Ils veulent une chose, une seule, avant toutes les autres, c'est n'être que deux à pouvoir postuler au pouvoir ! Et ce n'est pas difficile à comprendre, ils se repassent le pouvoir, tous les trois ans en moyenne depuis vingt ans ! RPR et PS, aller et retour, depuis vingt ans ! Et d'ailleurs, il y a vingt ans, Jacques Chirac était déjà candidat à la présidence de la République et Lionel Jospin premier secrétaire du PS ! C'est un monopole, à deux. C'est une entente illicite.

Ils préfèrent le pouvoir pour eux, mais en tout cas ils veulent le garder entre eux !

Et alors, sur tous les écrans et sur toutes les ondes, ils nous expliquent savamment, que c'est déjà joué, que c'est fromage ou dessert, Chirac ou Jospin, plat unique au menu !

Et cela, c'est très simple, ce monopole, cette entente illicite entre compères, entre le monde jospinien et le monde chiraquien, entre frère siamois du même système vieilli, c'est fait pour voler aux Français l'élection présidentielle !

Je ne laisserai pas voler l'élection présidentielle

Or l'élection présidentielle, c'est un espace de liberté et c'est un espace de liberté pour les Français ! L'élection présidentielle, c'est le pouvoir suprême des citoyens français ! Ceux qui veulent qu'elle soit jouée à l'avance, condamnée au duel des frères siamois Jospin-Chirac, en fait ils cherchent à voler cette élection ! Je ne laisserai pas voler cette élection aux Français ! Ceux qui ont entrepris de voler l'élection présidentielle aux Français ont besoin d'une leçon de démocratie et cette leçon de démocratie, cette leçon de liberté, les Français vont la leur donner ! Oui, il faut un troisième homme ! Le troisième homme, c'est l'homme de la liberté des Français. Oui, je porterai cette liberté, oui je porterai cet espoir.

Ils tentent de nous faire croire que l'on est déjà au deuxième tour, avant le premier tour. Comme s'ils n'avaient pas compris la leçon dix fois assénée, comme si les sondages remplaçaient les votes, comme si les appareils remplaçaient les électeurs, comme si leur système de monopole siamois pouvait arrêter la vague immense du changement !

Nous allons leur montrer ce que peut, quand il le veut, un peuple qui aime la liberté et qui cherche une autre voie !

Car le troisième homme, c'est vital, mais plus vital encore, il faut une autre approche, une troisième voie.

Le bilan des siamois

Parce que leur bilan, le bilan des siamois, c'est un bilan accablant d'impuissance publique ! Un bilan qui fait que l'Europe entière nous regarde avec des yeux ironiques, en forme de point d'interrogation. Et qui fait que les Français se détournent des urnes !

Vingt ans de RPR/PS aller et retour c'est le chômage qui repart, la fiscalité la plus lourde d'Europe, des chiffres de la délinquance qui ne cessent de monter, le problème des retraites sans règlement depuis douze ans, une dépense publique jamais maîtrisée, une question Européenne sans réponse avec la confusion du traité de Nice à la clé, des pouvoirs locaux embrouillés, un parlement abaissé, un président effacé et l'autorité de l'Etat oubliée.

Cinq ou six fois de suite, depuis vingt ans, ils nous ont dit : " cette fois, ça va vraiment changer ! " Et rien n'a changé. Aucun problème n'a trouvé sa solution, sauf une fois que je veux citer, lorsque Simone Veil et Edouard Balladur ont pris une décision sur les retraites, par ordonnance, en juillet, sans débat, sans qu'on le sache, parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement, ce qui n'est peut-être pas vraiment l'indice d'un pays adulte !

Il est temps que quelqu'un tape sur la table et dise : " je ne supporte plus l'impuissance française ! " Maintenant la France a besoin d'avancer. Les Français ont besoin de retrouver confiance, simplement confiance en quelque chose : la politique peut obtenir des résultats !

Les raisons de l'impuissance française

Il est très important d'analyser les causes de cette impuissance. Il faut arriver à comprendre pourquoi ainsi, depuis vingt ans, la France se bloque, ne bouge plus.

Je vous le dis en deux phrases : nous avons des institutions trop fragiles et nous avons un pays qui coupe toujours en deux le grand parti des réformateurs, ceux qui veulent en même temps la générosité et l'efficacité.

Un jour prochain, nous conduirons le débat sur les institutions. Je regarde autour de nous l'Espagne, l'Allemagne, la Grande-Bretagne. Comment se fait-il que chez eux, la réforme s'assume sans panique au gouvernement, sans panique au Parlement ? Les institutions y sont pour beaucoup. Le mode de scrutin, en Allemagne comme en Espagne, évite les raz-de-marée. Et en Angleterre, scrutin à un tour, tout dépend du parti. Dans les deux cas, Parlement et Gouvernement travaillent mieux ensemble.

Et plus grave encore : pour mener une politique, il faut un soutien large et fort. Or le parti de la réforme, il est coupé en deux, systématiquement, en son milieu par la frontière entre la droite et la gauche. Il y a des réformateurs à droite et des réformateurs à gauche. Mais ils sont toujours séparés, et jamais ils ne peuvent travailler ensemble ! Et chacun des deux se trouve minoritaire dans son propre camp !

Pour faire aboutir les réformes dont la France a besoin, il faut reformer le parti de la réforme !

Une nouvelle approche politique, aujourd'hui c'est possible

Et aujourd'hui, on peut le faire. Avant la chute du mur, c'était presque impossible. Il y avait un mur pas seulement à Berlin, il y avait un mur dans les têtes et dans les c¿urs qui faisaient qu'un camp était pour la nationalisation de tout et l'autre camp pour la privatisation, qui faisait au fond du fond que les uns étaient indulgents du coté soviétique et les autres contre.

Il y avait un clivage immense et l'on pouvait dire comme Kipling " East is East and West is West, and never they will meet " la droite est la droite et la gauche est la gauche et jamais elles ne se rencontreront. Mais aujourd'hui vous le voyez bien tout cela est tombé en poussière. C'est la droite qui a augmenté les impôts, et c'est la gauche qui privatise.

Eloge du rassemblement

Et faisons un peu d'histoire lointaine ou récente, cette idée du dépassement des clivages paralysants, c'est l'idée de tous les grands moments historiques de la France.

C'est l'idée même du Général de Gaulle. Je n'ai jamais appartenu aux partis gaullistes et même il m'est arrivé d'avoir des rapports, disons " rugueux " avec eux. Mais j'aime cette figure historique. Envers et contre tout, il défendait le rassemblement. Toujours ses adversaires et plus encore ses amis eux-mêmes essayaient d'organiser l'opposition d'une France l'une contre l'autre et inlassablement il répétait : " Elle n'est pas de gauche la France, elle n'est pas de droite ! La France elle doit se rassembler pour faire l'Histoire et non pas la subir ! "

Voilà la chaîne de l'Histoire que j'aime. Henri IV à un bout, Charles de Gaulle à l'autre et, parmi eux, dans cette chaîne, chacun à sa place modeste ou grande, des Mendès, des Giscard, des Barre, des Delors qui, à leur manière, tous, ont essayé, avec ou sans succès de concevoir et de proposer un grand dessein rassembleur qui permette aux Français de se reconstruire en se réconciliant.

Et réfléchissez-y, tous ils ont proposé une voix de dépassement, leur 3ème voie. Henri IV : l'Edit de Nantes, Charles de Gaulle : la Participation, Valéry Giscard d'Estaing : Deux français sur Trois, Jacques Delors avec Jacques Chaban-Delmas : la Nouvelle société.

Et tous ils l'ont fait au moment où leur pays avait à régler des problèmes qu'ils traînaient depuis des décennies et qui empêchaient la France d'être ce qu'elle doit. Et c'est notre tour.

C'est le tour de notre génération. Les cinq années que nous allons vivre, ce ne sont pas cinq années ordinaires, ce sont cinq années cruciales. Ce que nous réussirons aujourd'hui, nous le réussirons pour le siècle ! Et ce que nous manquerons aujourd'hui, nous le manquerons pour le siècle ! Les Français ont le droit de demander à leurs hommes politiques d'oublier les querelles de pouvoir, de n'observer que les débats de fond et de régler les questions au lieu d'être obsédés par vider leurs querelles.

Ma conviction est celle-ci : si nous conservons les clivages actuels qui n'ont plus de signification mais qui divisent et affaiblissent, nous n'avons aucune chance de régler les problèmes des Français, de définir quelle Europe nous voulons, de les faire vivre en sécurité sans attendre vingt ans, d'alléger leur fiscalité, de rendre au travail sa place dans la société française au lieu de faire du chômage le cauchemar perpétuel qui nous hante et nous détruit.

Il existe une majorité de renaissance

Et si l'on ne s'intéresse qu'au fond, alors on verra qu'il y a en France une majorité de renaissance, que cette majorité et beaucoup plus large que les camps d'autrefois. Ce n'est pas une majorité de 50 contre 50, cette majorité, elle peut rassembler la droite moderne et la gauche réaliste. Pour redresser la France, je veux associer autour du même projet la droite réformatrice et la gauche réaliste. Et ce sera la nouvelle majorité de la France.

Et c'est la seule chance du redressement, parce que ni l'une ni l'autre n'y arriveront toutes seules. Ensemble ils réussiront, séparés ils échoueront comme ils ont déjà échoué. Regardez l'échec de ce qu'on appelait la deuxième gauche, la gauche réaliste, celle des Rocard et de Delors. Regardez comme elle est marginalisée, comme la parole est confisquée par la gauche de la gauche qui conduit à des décisions qui affaiblissent la France au lieu de la renforcer.

Et l'on peut soutenir sans mal le parallèle à droite.

Si ce rassemblement s'était fait dans le passé, le visage de la France en aurait été changé. C'est un malheur pour moi que Barre et Delors n'aient pas pu gouverner la France ensemble, que Giscard et Rocard soient restés étrangers l'un à l'autre. Il suffit de faire la liste des modernisations manquées pour mesurer ce qu'a coûté au pays la division du grand courant social et libéral, européen et réformateur.

Mais ce grand rassemblement ne peut pas se créer dans les faux-semblants, dans les tractations de couloirs, dans les négociations et les compromissions. Il faut que ce soit autour d'un projet si clair, si simple si lisible que la nation le reconnaisse et s'y retrouve.

Je veux arracher les masques. Aujourd'hui, sur tout sujet principaux, ces femmes et ces hommes séparés rendus adversaires par la division de la France, sur tous les sujets, ils pensent la même chose, mais ils n'ont pas le droit de le dire. Ils sont obligés de faire semblant de se disputer au lieu de défendre ensemble le projet auquel ils croient. La logique des camps les oblige à faire semblant d'être d'accord avec ceux qui pensent le contraire de ce qu'ils pensent et à se disputer avec ceux qui croient la même chose qu'eux.

Je veux arracher les masques, il est temps qu'on dise tranquillement la vérité même si elle dérange, car, comme disaient autrefois les amis de M. Jospin : " La vérité est toujours révolutionnaire ".

La question du modèle, " valeur humaine "

Je viens de dire que ça ne pourrait se faire qu'autour d'un projet fort. Un projet, ce sont des points forts et des mesures. Mais ce qui compte dans un projet, le plus important de tout, c'est le modèle qu'il défend. Et ce que nous devons définir en premier, ce à quoi nous devons appliquer notre intelligence et notre conviction, c'est notre modèle. Nous sommes en panne de modèle. Et la France est en panne de modèle, l'Europe et le Monde sont en panne aussi. La question du modèle est la question la plus importante de toutes les questions que nous avons à traiter.

Il faut appeler les choses par leur nom. Il y a aujourd'hui dans le monde un modèle dominant et un seul. C'est le modèle néo-libéral. C'est un modèle matérialiste. C'est un modèle qui accepte et même qui recherche et qui justifie la marchandisation de la vie humaine, de la conception jusqu'à la mort. L'embryon, la culture, l'éducation, le don même, tout cela devient marchand.

Pour nous, pour la France et pour l'Europe, nous n'acceptons pas ce modèle matérialiste. Nous sommes les héritiers, je me souviens de l'avoir dit, il y a plusieurs années à cette université d'été, nous sommes les héritiers de l'humanisme intransigeant, de l'humanisme des républicains, de l'humanisme des Chrétiens, de l'humanisme des laïques, de l'humanisme des libéraux, de l'humanisme écologique. Nous ne voulons pas d'une société où tout est à vendre.

L'idée républicaine est là aussi. Res publica, c'est quelque chose qui est à tous et par définition c'est quelque chose qui n'est pas à vendre.

On cherche souvent à définir les rôles respectifs de la politique et du marché. Pour nous la politique c'est ce qui doit s'affirmer et construire le monde partout où le marché ne peut pas ou ne doit pas aller.

Le marché, c'est bon pour les marchandises, et dans la vie humaine, le plus précieux n'est pas marchand.

Alors il nous faut définir notre modèle avec des mots simples. Notre modèle, c'est celui de la " valeur humaine ".

Il y a un glissement effrayant aujourd'hui. Quand on dit " valeur ", de nos jours, ce qui vaut la peine ce qui vaut effort, ce qui vaut de donner sa vie, quand on dit valeur, aujourd'hui on dit " bourse ", créer de la valeur, c'est faire monter le prix des actions. Eh bien pour nous, au-dessus de toutes les valeurs, il y a la valeur humaine. L'homme vaut en soi, il vaut bien plus que tout prix, il vaut l'infini et la vie de l'homme en communauté, elle doit être construite autour du principe de valeur humaine.

Voilà pourquoi nous voulons redécouvrir du même pas un espace civique et une démarche de gratuité, redécouvrir du gratuit et du sacré dans l'enfant, dans son éducation, dans la culture qu'on l'aide à se façonner, dans la solidarité entre générations. C'est ainsi bien entendu qu'il faut entendre la proposition que j'ai faite d'inventer un service civique et humanitaire pour les jeunes, ou pourquoi pas tout au long de la vie, un moment où l'on donnera de soi pour montrer à chacun que tout n'est par marchand dans le monde que nous voulons construire.

Notre modèle c'est une question pour la France bien sûr, mais c'est une question pour le monde, c'est en particulier une question pour le tiers-monde aujourd'hui soumis à la loi des puissants. Il suffit de regarder la carte des réseaux d'information sur la planète pour vérifier qu'il s'agit désormais de la constitution d'un monopole au bénéfice des puissants et au détriment des plus faibles.

C'est une question pour ceux dans le monde qui ont des préoccupations d'idéal, de philosophie, de spiritualité, que de se proposer de rompre avec le matérialisme dans lequel on nous conduit à vivre.

C'est une question pour tous ceux qui aiment la diversité de la vie.

C'est une question pour tous ceux qui considèrent qu'il y a d'autre légitimité que celle de l'argent, par exemple la légitimité du travail. Cela se vérifie en particulier par exemple dans le statut de l'entreprise, récemment j'ai refusé d'approuver -et cela a fait quelque bruit- une directive européenne sur les OPA. Et je n'avais qu'une raison, c'est que ce que disait cette directive, c'était que, en cas d'OPA hostile, il n'y avait dans l'entreprise qu'une seule légitimité, qu'une seule voix à écouter, celle des actionnaires ! Et pour moi une entreprise, ce sont des actionnaires bien sûr, mais ce sont aussi des dirigeants qui en conçu la stratégie et les salariés qui y travaillent. Dans un monde de valeur humaine, les trois légitimités doivent pouvoir se faire entendre.

" Valeur humaine et modernisation "

Cette question du modèle, tout le monde voit bien qu'elle n'est pas une question facile, parce que le modèle néo-libéral, il a son bon et son mauvais. Il est plus fort en énergie que les autres mais il va sans but. Et peu à peu il vide l'aventure humaine de ce qu'elle a mis si longtemps à conquérir : le pouvoir de maîtriser consciemment son propre destin.

Et c'est ainsi qu'il faut lire la question de la mondialisation qui fait aujourd'hui l'objet de tant de débats. Faut-il s'y abandonner où faut-il refuser la mondialisation ? À mon avis, l'un et l'autre sont vains. Nous, qui voulons définir une troisième voie, nous voulons faire du judo avec la mondialisation. Nous voulons son énergie et nous voulons mettre cette énergie au service de la justice. En cela, le modèle de valeur humaine, c'est au sens propre la Troisième voie.

Dans le modèle de " valeur humaine ", les buts sont à leur place, ils s'appellent justice, émancipation, éducation, culture, esprit. Les moyens sont à leur place, ils s'appellent économie libre, échanges, marché.

Si nous savons formuler et construire notre modèle de valeur humaine, alors nous aurons les idées claires et nous pourrons aller, comme je vous invite à le faire maintenant, du modèle au projet, celui que j'ai appelé, dans cet esprit " la France humaine ".

Les trois piliers du projet

Ce projet de France humaine, il a trois piliers, trois signes de ralliement : l'Europe, l'Energie, la Justice.

J'ai mis l'Europe en premier parce que tout modèle doit avoir son outil. S'il n'y a pas de puissance pour le défendre, le modèle n'est qu'une jolie chanson qui s'envole devant les réalités. Si nous avons fait l'Europe, ce n'est pas seulement pour faire du commerce entre nous, si nous avons fait l'Europe c'est pour que le modèle de civilisation qui est le nôtre, fondé sur des valeurs morales et culturelles et le respect de la diversité soit respecté et défendu dans l'avenir contre toutes les forces de la planète.

C'est pour cela que l'Europe que nous voulons ne peut pas être un ensemble vide, une sorte d'ONU où l'on marchande interminablement des avantages pour tel ou tel. L'Europe doit être une force politique où les citoyens soient les premiers avec des dirigeants élus pour que comme dans toute démocratie, les citoyens puissent exprimer leur attente dans une vie politique, le peuple puisse choisir ses représentants et ses gouvernants.

Deuxième pilier : l'énergie. Brider l'énergie d'un peuple, c'est le desservir. Les réformes qui libèrent l'énergie de la France ne sont pas faites.

Et même, on s'en est éloigné, ces dernières années encore un peu plus. En alourdissant l'Etat, en prenant le travail pour cible avec les 35 heures mal maîtrisées, des centaines de milliers de fonctionnaires en plus, c'est un chemin sur lequel on recule au lieu d'avancer.

Je suis certain qu'il y a, dans la gauche réaliste, autant de gens qui 'e pensent que dans nos rangs. J'ai lu l'abondant rapport que MM. Fauroux et Spitz ont publié sur ces sujets. Il faut aller vers un Etat fort qui dépense peu, et c'est le contraire, on va vers un Etat faible qui dépense de plus en plus.

Inverser le mouvement, c'est très difficile et cela demande des disciplines très grandes, comme une désintoxication. Cela exige que tous ceux qui croient cet objectif vital se réunissent pour le réaliser. Les Français ont le droit d'exiger de nous des résultats sur ce sujet. Et c'est d'autant plus difficile qu'il y a des secteurs entiers : médecine publique, services infirmiers, enseignants, policiers, juges, qui sont aujourd'hui insuffisants, mal organisés, et dévalorisés. Mais à l'inverse penser que l'on n'a pas été capable de réformer l'administration des impôts et du trésor public, c'est à se taper la tête contre les murs ! C'est à cela que conduit la division du camp de ceux qui veulent les réformes !

Troisième pilier : la justice. Et c'est bien à la justice de la société que se mesure au bout du compte la valeur d'un pays. Il n'est pas juste que l'on vive en France avec depuis vingt ans un tel climat d'insécurité.

Il n'est pas juste que le travail ne soit pas récompensé comme il le devrait, les bas salaires sont trop bas pour les salariés et leurs coûts trop lourds pour l'entreprise.

Il n'est pas juste, dans une école française qui est regardée comme une des meilleures au monde (je rentre d'un voyage au Etats-Unis consacré à la recherche de pointe, j'ai vu des étudiants et des professeurs français dans tous les labos, du MIT à Boston, de Berkeley ou de Stanford), il n'est pas juste que 15 % des enfants restent sur le bord de la route !

Il n'est pas juste que si peu soit fait pour les femmes qui élèvent des enfants et qui ont à assumer à la fois une carrière professionnelle et leur vie de mère.

Il n'est pas juste que les retraites agricoles ou d'artisans soient au niveau qui est le leur. La justice c'est la première des valeurs humaines.

Douze objectifs en une phrase chacun

Alors maintenant, et pour conclure, parlons des objectifs qui forment le projet. J'en citerai douze, en une phrase chacun.
1. Notre projet c'est de faire maintenant l'Europe politique avec Constitution, Président et dirigeants élus...
2. Notre projet c'est que le travail soit plus considéré et mieux récompensé. Je propose comme objectif le SMIC à 1000 Euros net, sans coûter plus cher à l'employeur, par la baisse des charges.
3. Notre projet, c'est que les 35 heures obligatoires pour tous soient remplacées par la liberté du temps de travail négociée, par l'assouplissement des heures supplémentaires.
4. Notre projet, c'est une fiscalité du revenu qui permette la récompense de l'effort et la créativité. Une fiscalité lisible par tous, en trois tranches : 20 %, 30 %, 40 %.
5. Notre projet, c'est de faire reculer la délinquance, par une nouvelle approche de la sécurité, entre la prévention et la sanction, un nouvel échelon, la réparation obligatoire et sans délai, chaque fois que possible, des torts commis à la victime.
6. Notre projet, c'est que le Revenu minimum d'insertion devienne un revenu minimum d'activité.
7. Notre projet ce sont des institutions plus claires et qui fonctionnent que j'appelle " régime présidentiel équilibré ", d'abord un vrai Président avec une réforme toute simple qui change tout, qu'il puisse nommer et mettre fin aux fonctions du 1er Ministre, un vrai Parlement dont la composition équilibre élections de terrains (scrutins de circonscriptions) et proportionnelle comme en Allemagne.
8. Notre projet, c'est une vraie décentralisation et des pouvoirs lisibles et compréhensibles par tous, réorganisation de tous les pouvoirs en deux échelons fédérés, l'échelon local, où les communes se fédèrent en inter-communalités et l'échelon régional, où les départements se fédèrent en régions.
9. Notre projet, c'est de débarrasser les citoyens de la paperasse, d'en débarrasser les familles, les artisans, les commerçants. Au siècle de l'électronique, c'est une contrainte dont on peut sortir.
10. Notre projet pour l'environnement, c'est aller pour toutes les politiques au bout de l'idée et des valeurs du développement durable.
11. Notre projet, c'est que tous les Français aient un accès garanti au meilleur soin et à la meilleure prévention dès le plus jeune âge. Et si nous devons augmenter les dépenses que ce soit un choix des Français et non l'effet d'une dérive.
12. Notre projet, le plus important de tous, c'est une Education restaurée et réhabilitée, qui, en cinq ans, apprendra à bien lire à 100 % des enfants avant d'entrer en sixième

Sur les routes de France

Voilà¿ Une volonté, un modèle, un projet.
Jeudi prochain, le 6 septembre, nous partons sur les routes, en bus.

Parce qu'il y a deux France hélas, la France des puissants et la France de ceux que l'on n'entend jamais. Et c'est à cette France que je veux parler et si je le peux, c'est en son nom un jour que je m'exprimerai. Il y a de la vérité dans cette France là, autant, je crois même plus que dans la France du sommet.

Il y a une France de province, éloignée du pouvoir et il y a une France des quartiers ou des banlieues de Paris qui n'en est pas plus proche. C'est avec cette France-là que je veux préparer l'élection présidentielle. C'est en son sein que je suis né et que je vis avec ma famille, dans mon village des Pyrénées au pied des montagnes bleues.

Il y a là-bas comme il y a partout en France des employés et des cadres, des ouvriers, des agriculteurs et des professeurs, des retraités et des actifs, des gens courageux et le langage politique leur passe à mille kilomètres au-dessus de la tête.

À cette France, j'essaierai de parler avec des mots simples. Cette question des mots, elle paraît secondaire. À Paris, ce genre de sensibilité fait sourire. Et pourtant les mots, la langue de la démocratie, c'est le c¿ur de la démocratie elle-même.

Pour moi je me souviendrai toute ma vie d'une jeune femme timide qui s'est levée dans une réunion politique que nous tenions dans ma circonscription. Elle avait 28 ans, elle m'a dit : " Monsieur, je voudrais vous dire quelque chose, je n'ose pas car je ne suis pas habituée à parler, mais je voudrais vous dire : vous voyez, je suis au chômage et j'élève mes enfants à la maison. Et le mercredi, cela m'intéresse beaucoup et j'écoute les questions au gouvernement à la TV et, s'il vous plaît ne vous moquez pas de moi, vous tous, je ne comprends rien à ce que vous dites, je ne comprends pas les mots que vous employez¿ " Et bien, j'espère que vous me croirez, à cette minute-là, c'est moi qui ai eu vraiment honte.

J'aimerais changer ce monde en changeant les mots qu'il emploie. J'aimerais changer la démocratie en lui rendant sa langue, simple, charnelle, vivante et proche.

Voilà notre calendrier. Nous partons sur les routes avec un bus qui ne ressemblera à aucun autre, qui portera d'immenses photos de paysages de France, des photos composées comme un puzzle et, en s'approchant, on découvrira que chaque pièce du puzzle est un visage. Et d'ailleurs un de vos visages puisque nous avons utilisé, pour commencer, pour la première étape de ce voyage les visages de ceux qui étaient là lundi et qui vont voyager dans toute la France sur le Bus de la France humaine. Et ce voyage dans la France profonde va durer plusieurs mois, et puis viendra le temps de la décision, d'une famille politique tout entière, adulte, qui se déterminera sereinement et sans ambiguïté. Et une fois le choix de l'UDF arrêté, comme il convient en démocratie, cela deviendra le choix de tous.

Huit mois

Ce qui commence aujourd'hui, c'est une campagne de huit mois. Nous irons partout en France et nous dirons ce que nous croyons. Cette campagne sera heureuse et grave, et j'espère entraînante, à l'image de la France humaine que nous souhaitons construire. Ce sera difficile : tout le monde nous le dit et nous le prédit, et nous le redit. Mais c'est formidable parce que c'est difficile ! Quand un pays attend quelque chose de nouveau, pour ceux qui le portent, qui l'ont rêvé, et qui veulent le bâtir de leurs mains. Ce pays nouveau, nous l'avons dans le c¿ur, dans les tripes et dans l'âme. Et si nous savons parler du fond du c¿ur, du fond des tripes et du fond de l'âme, la France n'hésitera pas, ce pays nouveau, elle nous demandera de le construire.

(Source http://www.udf.org, le 4 septembre 2001)

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