Interviews de Mme Ségolène Royal, ministre déléguée à la famille, à l'enfance et aux personnes handicapées, à RTL le 4 septembre 2001 età France 2 le 6, sur la rentrée scolaire, les effectifs d'enseignants, la violence à l'école, la pédophilie et la réforme du droit de la famille, notamment sur l'autorité parentale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de Mme Ségolène Royal, ministre déléguée à la famille, à l'enfance et aux personnes handicapées, à RTL le 4 septembre 2001 età France 2 le 6, sur la rentrée scolaire, les effectifs d'enseignants, la violence à l'école, la pédophilie et la réforme du droit de la famille, notamment sur l'autorité parentale.

Personnalité, fonction : ROYAL Ségolène, ELKRIEF Ruth, LABORDE Françoise.

FRANCE. Ministre délégué à la famille, à l'enfance et aux personnes handicapées

ti : RTL - le 4 septembre 2001

R. Elkrief Plus de 12 millions d'élèves se préparent à retourner dans les écoles, les collèges et les lycées demain et après-demain. Vous en parlez, bien sûr, comme ministre à la Famille, et vous dites aux parents : "L'école a besoin de vous." Est-ce une manière de reconnaître qu'ils n'y étaient pas les bienvenus ces derniers temps ?

- "En tout cas, c'est une façon d'améliorer les choses. Et le partenariat entre les différents adultes qui sont chargés de l'éducation des enfants et des adolescents, les enseignants d'une part, et les parents de l'autre, chacun dans son rôle bien sûr. Mais je crois qu'aujourd'hui, on voit bien que l'éducation des enfants et des adolescents c'est un enjeu difficile à réussir. Il faut leur donner envie de grandir, de devenir adultes."

Vous ne craignez pas qu'il y ait un dialogue de sourds entre les enseignants et les parents ? Il y a un récent sondage qui indique que les parents pensent que les profs aiment bien leur métier mais ils sont là aussi pour la sécurité de l'emploi, et pas mal de profs pensent que les parents démissionnent un peu devant l'éducation de leurs enfants ...

- "Je crois que ça a beaucoup changé, en bien. D'abord, parce que les enseignants sont aussi parents, ils sont confrontés aux mêmes problèmes à l'égard de leurs adolescents et donc ils ont aussi compris que l'éducation c'était une responsabilité d'adultes, d'adultes consistants. Je crois qu'aujourd'hui, y compris quand on observe tous les problèmes de délinquance ou de comportement, on voit que les adolescents eux-mêmes sont en demande d'avoir des adultes référents. Car il y a une concurrence très rude à l'éducation transmise par les adultes. Il y a d'abord les pairs - p. a. i. r. s. - la cour de récréation, le quartier, la télévision, les médias. Et donc plus que jamais il faut que les adultes tiennent bon, se parlent, que les parents sachent qu'ils sont chez eux, dans le système scolaire et que les enseignants ont besoin d'eux."

Et que vous faites concrètement pour cela ? Je pensais à M. Vuaillat, qui était la patronne du SNES - le Syndicat d'enseignants pendant 17 ans -, et qui, dans un livre récent proposait "une sorte de maison des parents dans les collèges" pour que les parents rencontrent un peu les enseignants. C'est possible ça ?

- "Oui. Ma priorité à cette rentrée c'est d'affirmer l'égalité parentale. C'est-à-dire, de rappeler aux pères et aux mères qu'ils sont tous les deux responsables de l'éducation des enfants. 81 à 90 % des femmes qui assistent aux réunions de parents d'élèves, ce n'est pas tout à fait normal, il faut que les deux parents soient là. Dans les quartiers les plus difficiles, je crois qu'il y a longtemps que les enseignants ont compris que pour réussir l'éducation d'un enfant c'était plus facile d'être deux que tout seul. Donc, cette égalité parentale, fait appel aussi, pour que l'école cesse de marginaliser les pères, notamment dans les foyers séparés ou divorcés, ça va rentrer concrètement en application puisque les pères et les mères recevront, tous les deux les bulletins de notes, seront associés tous les deux aux décisions d'orientation de leurs enfants, seront invités tous les deux à venir à l'école quand il y a des signes de difficulté scolaire pour leurs enfants. Je crois que cette mutation-là est très importante."

Que conseillez-vous aux parents qui sont très inquiets devant la violence à l'école ? On entend un peu des rengaines là-dessus, des mesures diverses et variées mais chaque année c'est quand même le problème. Le fait divers tragique, à Béziers, ce n'est évidemment pas dans l'école c'est dans les quartiers difficiles, mais il y a résurgence et une présence très forte de la violence. Que conseillez-vous aux parents, comment se conduire ?

- "Je crois que le principal problème de violence à l'école c'est le racket. C'est contre cela qu'il faut vraiment lutter avec force. Le racket à la porte des établissements scolaires. Donc, je crois qu'il faut là aussi une présence d'adultes, de toutes formes d'adultes. Il faut aussi que les enseignants puissent être là aussi, en présence, à l'entrée des établissements scolaires, les chefs d'établissements aussi. Quand ils le font il y a beaucoup moins de violence aux abords des établissements scolaires. Il faut qu'il y ait des contrats locaux de sécurité autour de chaque collège et de chaque lycée, là où ..."

Que les policiers puissent entrer dans l'établissement ?

- "Pourquoi pas. Il faut du travail de coopération en tout cas, entre ceux qui incarnent la loi et puis ceux qui sont chargés de la faire respecter. Et puis il faut lever la loi du silence ; il faut que les parents soient très attentifs à la parole des enfants parce que ceux qui sont victimes de racket subissent d'abord un sentiment de honte. Et en levant la loi du silence, je crois qu'on arrive à faire reculer ce véritable fléau. Il y a d'autres formes de violences aussi : il y a des violences psychologiques à l'école, il y a des violences ..."

Le harcèlement moral en quelque sorte ...

- "Oui, il y a tout un travail qui a été fait pour améliorer les systèmes de notation d'élèves. Il y a des mots qui blessent parfois plus durement que des armes. Donc, il y a tout ce travail de respect de l'élève. En contrepartie, on pourra exiger des enfants qu'ils respectent les adultes et aussi tous les problèmes de violence entre les adolescents. Donc, je lance prochainement une campagne sur la lutte contre toutes les formes de violences sexuelles ; il y aura une grande action à la télévision. Une campagne que nous sommes en train de préparer par rapport à ce problème-là, qui est aussi bien souvent couvert par la loi du silence."

Vous savez que la gauche va être très attendue sur cette question de la violence. Elle est évidemment très présente dans la campagne électorale qui s'annonce, elle sera très attendue. Croyez-vous que vous donnez assez les moyens d'y faire face ? Car les critiques commencent à fuser ...

- "D'abord, on a levé tous les tabous. Je veux dire par là que toutes les formes de violences on en parle, toutes les violences scolaires étaient cachées auparavant. Qui a soulevé toute la question de la pédophilie pour lutter contre cela ? Qui a lancé les campagnes de lutte contre le racket ? Qui a mis en place les conseils de sécurité autour des établissements scolaires ? Qui a mis en place les structures internes et la relance de l'éducation civique et de l'éducation citoyenne ? C'est ce Gouvernement qui a fait tout cela. Donc, je crois que nous avons déjà le courage de regarder les choses en face. Cela dit, je pense que l'agressivité est en train de monter, c'est évident, et que cela interpelle toute la société, c'est-à-dire : comment une société d'adultes est capable de remettre un certain nombre de normes, de limites, de critères. Il y a beaucoup d'enfants qui sont laissés à eux-mêmes, dès la pré-adolescence. Je crois que le problème crucial c'est le créneau d'âge des 8-12 ans. Parce que, si, là, les enfants ne sont pas tenus, en effet, lors de l'adolescence c'est très difficile de "les reprendre" si j'ose dire."

Je reviens sur Béziers parce qu'évidemment cela frappe les esprits. Comment expliquez-vous qu'il puisse circuler des armes dans les quartiers difficiles aujourd'hui en France ?

- "Je n'ai pas de réponse à cette question-là. C'est clair que le problème se pose. Je sais que D. Vaillant y réfléchit beaucoup, qu'il y a des systèmes qui ont été mis en place dans certains quartiers des Etats-Unis sur la restitution des armes. Peut-être faut-il imaginer des solutions comme celle-ci pour qu'il y ait un contrôle beaucoup plus étroit de la circulation des armes à feu."

Parlons politique, car vous êtes un des ministres les plus populaires du Gouvernement. Aujourd'hui, J.-P. Chevènement va déclarer sa candidature. Est-ce que cela va être "l'homme providentiel de la gauche" c'est comme cela qu'il veut se présenter ?

- "En tout cas c'est son choix. Il a la liberté de se présenter bien évidemment. Ce qui est clair, c'est que J.-P. Chevènement a accompli avec nous un long chemin, puisqu'il est resté trois an au Gouvernement. Donc, je connais son honnêteté intellectuelle ; je sais qu'il n'oubliera certainement au cours de cette campagne aussi, de valoriser le bilan du Gouvernement de L. Jospin."

Vous êtes peut-être un peu optimiste ...

- "En tout cas, ce qui est clair, c'est qu'il y aura de toute façon un rassemblement au second tour. Et que pour bien préparer ce rassemblement au second tour, il faut valoriser ensemble le travail que nous avons fait en commun."

Vous préparez la rentrée avec vos enfants aussi ?

- "Oui, comme tous les parents."

Vous les accompagnerez jeudi matin pour le primaire et demain pour le collège ?

- "Oui. Certains sont grands donc c'est plutôt le recadrage et le réapprentissage d'horaires réguliers qui sont importants."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 4 septembre 2001)


France 2 - Le 6 septembre 2001

F. Laborde Avec vous, nous allons parler rentrée scolaire ce matin, mais pas seulement des bons côtés de la rentrée scolaire, il y a aussi le côté inquiétant. Dans un sondage récent, 80 % des parents se déclarent préoccupés par la violence à l'école et manifestent une certaine inquiétude justement en ce jour de rentrée scolaire. Est-ce que le ministre de la Famille que vous êtes a les moyens de faire quelque chose contre cette violence des jeunes, notamment à l'école ?

- "Oui. Je pense que nous pouvons renforcer la politique familiale - c'est ce que je fais - renforcer l'autorité parentale et dire clairement aux adultes qu'ils doivent travailler ensemble pour bien recadrer les enfants. Si les parents sont inquiets, j'y vois aussi quelque chose de positif. Cela veut dire qu'il y a une prise de conscience. Auparavant, les adultes ne voyaient souvent pas soit certaines violences subies par les enfants, soit sous-estimaient aussi l'agressivité de leurs propres enfants, ou le comportement de certains adolescents. Il y a donc une prise de conscience, et je considère qu'il n'y a pas de fatalité à la montée de la violence chez les mineurs."

Dans cette affaire de l'école maternelle près d'Arras, les enfants ont attendu la rentrée pour parler. Il a fallu qu'il y ait la rentrée pour se rendre compte de cette situation absolument invraisemblable ?

- "Moi qui ai levé les tabous et la loi du silence sur la pédophilie - non sans mal, d'ailleurs, avec souvent beaucoup de réticences, de pressions, d'hostilités - chaque fois qu'un fait de pédophilie est mis à jour, je me réjouis, parce que cela veut dire qu'il y a d'autres victimes potentiels qui ne seront pas victimes. Cela veut dire aussi que les adultes doivent être vigilants, sans voir non plus la violence partout ou la pédophilie partout."

Les papas, les mamans doivent être attentifs à des signes cliniques ?

- "Les adultes, les parents, ou, quand ce sont les parents qui sont auteurs de violences sexuelles, à ce moment-là, les enseignants - parce que l'école est aussi un formidable lieu de protection - doivent observer les changements de comportement, les changements alimentaires : un enfant qui s'arrête de s'alimenter, la chute des résultats scolaires, la façon de s'habiller, les dessins aussi révèlent souvent chez les tout petits des faits de maltraitance très précis."

Est-ce que les instituteurs et les institutrices sont formés à cela ?

- "Maintenant, ils le sont. Ils le sont dans les structures de formation, dans les IUFM, puisque des instructions très fermes existent, qui durent depuis maintenant quatre ans, puisque dès mon arrivée à l'Education nationale, je me suis attelé à ce problème de la violence, éradiqué aussi les phénomènes de bizutage, de violence entre jeunes, et que l'actuel ministre de l'Education a poursuivi toutes ces actions-là, je pense qu'il faut continuer à être extrêmement ferme sur ce dépistage."

Il y a aujourd'hui une réunion importante consacrée à la violence, autour du Premier ministre. Au niveau des familles, qu'est-ce qu'on peut préconiser ? La multiplication des internats pour sortir les enfants - cela avait être un des grands thèmes retenus à un moment donné - est-elle une piste pour laquelle vous êtes favorable ?

- "Il y a d'abord l'exercice conjoint de l'autorité et de la responsabilité parentale, du père et de la mère ; il y a l'attention portée aux pré-adolescents, les enfants de 8-12 ans, parce que c'est un peu, là, que tout se joue. Il faut cadrer les enfants entre 8 et 12 ans, que les parents et les enseignants travaillent main dans la main. Je pense aussi que les premières années de collège sont très importantes, et que les collèges doivent garder les enfants et les faire sortir à des heures régulières. Ce qui ne va pas, c'est les enfants qui sortent à 3 heures, à 4 heures. Les parents ne sont pas là, parce qu'ils travaillent. Le collège les met à la rue, parce qu'il n'a pas organisé d'activités périscolaires. Il faut que les communes, les collectivités locales, les associations, les collèges structurent les enfants autour des horaires réguliers. Et puis, nous multiplions les places d'accueil en internat. Les enfants remuants, ou tout simplement ceux qui n'ont pas le soutien familial suffisamment solide, peuvent trouver des places en internat. Il y a aussi des bourses. Les internats doivent être accessibles à tous les enfants, quelle que soit leur origine."

Cela veut dire que l'école de la République soit ouverte à tous ?

- "Exactement."

Revenons maintenant à la petite enfance. On se rend compte qu'il y a de plus en plus de mamans et de papas qui souhaitent mettre leurs enfants à la maternelle, à 2-3 ans. Seulement, on manque de places et le nombre de crèches est insuffisant. D'où votre idée de classes-passerelles ?

- "C'est un projet de société très important, que tous les enfants de 2 ans puissent accéder à une structure d'accueil, qui commence à les socialiser, qu'on ne force pas les enfants de 2 ans à aller à l'école maternelle quand ils n'ont pas la maturité, parce que c'est mal les faire démarrer dans la vie, que les classes d'école maternelle ne soient pas aussi surchargées qu'elles le sont. Il faut donc multiplier les structures, et les structures intermédiaires entre la famille et la crèche et l'école maternelle."

Il y a cette petite brochure qu'on devrait voir à l'image sur l'accueil de ces petits enfants. Combien sont-ils à peu près en France ?

- "En France, il y a 500.000 enfants sans structure d'accueil et des enfants de 2-3 ans, il y en a facilement 80.000 à 100.000. Déjà, l'année dernière, un fonds spécial a été mis en place. Cette année, il est à nouveau en place : 1 milliard de francs que les collectivités locales peuvent saisir pour cofinancer des structures d'accueil de la petite enfance, avec des modes de fonctionnement souples, des groupes de 15 enfants encadrés par des professionnels de la petite enfance et, en même temps, avec un travail en coordination avec les institutrices d'école maternelle."

Parce que c'est des populations très différentes ?

- "Exactement. Ce qui est très nouveau, c'est que la ministre de la Famille et le ministre de l'Education nationale travaillent ensemble. Cela veut dire que, sur le terrain aussi, il faut décloisonner les structures pour ne penser qu'à l'enfant. Un enfant de 2-3 ans est un enfant qui a besoin de douceur, de souplesse, mais qui commence les apprentissages. Donc, il faut que, de temps en temps, il puisse travailler à l'école maternelle, que la maîtresse d'école maternelle puisse venir dans la classe-passerelle, dans le jardin d'enfants, pour que, progressivement, l'enfant s'habitue à entrer à l'école maternelle."

Et c'est financé par...

- "C'est financé par les caisses d'allocations familiales, par les collectivités locales, les communes. Je compte beaucoup sur la parité, sur les listes municipales. Parce que maintenant, il y a des femmes dans les conseils municipaux. Il faut qu'elles poussent."

Il y a aussi des moyens inégaux : il y a des communes riches et des communes moins riches.

- "Il y a des moyens inégaux. Mais là, les caisses d'allocations familiales interviennent, et nous mettons en place un fonds exceptionnel pour encourager au démarrage. Il faut que les choses se mettent en place. C'est très important pour les familles et puis pour la conciliation, pour les femmes, de la vie familiale et de la vie professionnelle."

Une dernière question : vous lancez, cette année, quelque chose qui va s'appeler "la reconnaissance solennelle." Cela veut dire que, désormais, quand on aura un enfant, le père et la mère seront invités à aller conjointement devant l'officier d'Etat civil ?

- "Oui, c'est une réforme importante, qui fait partie de la réforme du droit de la famille. J'ai renforcé, restructuré l'autorité parentale, renforcé le lien de filiation. A un moment où les couples ont peut-être des histoires plus incertaines, il faut renforcer les liens. Un enfant ne divorce pas d'avec ses parents. Donc, le père et la mère continuent à avoir une responsabilité parentale. Or, plus de 50 % des premiers enfants dans les familles naissent hors mariage. C'est donc important. Il faut rétablir des rites de passage qui font prendre conscience aux parents que mettre un enfant au monde, c'est s'engager dans une responsabilité."

Ce serait une petite cérémonie en mairie devant l'officier ?

- "Voilà, devant le maire ou devant son adjoint, où on relirait aux parents les règles d'état civil de l'autorité parentale, cela conjointement, plutôt que de se faire, comme aujourd'hui, à la-va-vite, dans un guichet administratif. C'est la concrétisation, le rite de passage, la constitution de la famille."

Et une façon de souhaiter "bienvenu" au nouveau né ?

- "Voilà."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 6 septembre 2001)

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