Interview de M. Charles Pasqua, président du RPF, dans "Le Figaro Magazine" du 28 juillet 2001, sur la violence urbaine exercée contre les forces de l'ordre. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Charles Pasqua, président du RPF, dans "Le Figaro Magazine" du 28 juillet 2001, sur la violence urbaine exercée contre les forces de l'ordre.

Personnalité, fonction : PASQUA Charles, RIZET Dominique.

FRANCE. RPF, président

ti : Une bombe dans une caserne de police en Corse a succédé à deux attaques de commissariats à l'explosif en région parisienne, pratique semble-t-il courante à en croire le témoignage d'un jeune policier. La violence urbaine ne connaît plus de limites puisqu'elle vise directement les forces de l'ordre. L'ex-ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, président du Conseil général des Hauts de Seine, commente pour nous ce nouveau défi lancé à l'Etat, en définit les causes et propose des mesures d'urgences.

Le Figaro magazine : Au vu de ce qui s'est passé la semaine dernière, en Corse et en Seine Saint Denis, ne sommes-nous pas en train d'approcher d'une situation insurrectionnelle ?


Charles PASQUA : Pas encore, mais si nous ne faisons rien, nous irons vers ce type de situation. On relate toujours ce qui se passe dans les banlieues qui font parler d'elles, mais la situation est un peu la même partout. Dans les Hauts de Seine, nous avons moins de problèmes qu'en Seine Saint Denis parce que nous avons réagi et fait un certain nombre de choses. Mais il n'en reste pas moins que nous avons eu, à Villeneuve la Garenne, il y a quelques mois, des affrontements à coups de fusils entre bandes. Si l'on veut analyser la situation actuelle, il faut faire une radiographie de la société, aller un peu plus en profondeur. Je pense qu'on ne peut pas lutter contre la violence et l'insécurité si l'on ne prend pas le problème à la racine.


Dans quelle situation se trouve donc notre pays ?


C'est simple. Tous les corps qui servaient à encadrer la société française ont été contestés, battus en brèche et finalement, ils ne jouent plus leur rôle. C'est le fait de la religion qui a perdu en grande partie ses fidèles, c'est le fait des syndicats qui ont perdu leurs adhérents, c'est le fait des partis politiques qui ont de moins en moins de militants, mais c'est aussi le fait des familles qui éclatent, et, enfin, celui de l'école. Une école dans laquelle on n'enseigne plus l'essentiel, c'est-à-dire le civisme et la morale, où personne ne dit aux jeunes ce qui est autorisé, ce qui est permis et ce qui est interdit. C'est une société qui se délité et nous sommes entrés dans la voie de la décadence. On ne résoudra pas ces problèmes en quelques mois ou même en quelques années. Il faut prendre le problème à la base, c'est-à-dire dès l'école primaire.

Quelles solutions préconisez-vous ?


Il faut redonner aux enseignants, non seulement le respect d'eux-mêmes, qui permettra ensuite aux élèves de les respecter, mais aussi leur donner les moyens matériels et moraux. Il faut ensuite redéfinir un type d'éducation qui en soit une. Dans mon département, je suis obligé d'assurer le rattrapage scolaire de tous les enfants dès l'âge de 6 ans jusqu'à la fin de la 4ème. Chaque année - à l'aide de programmes que nous avons définis avec l'Education nationale mais que nous payons nous-mêmes - nous rattrapons 25 000 enfants parce que nous nous sommes aperçus qu'à l'entrée en 6ème, 30 à 40 % des enfants ne peuvent pas suivre. Le système scolaire est en train de former des futurs bataillons d'exclus.


Rééduquer les jeunes ?


Oui. Il faut rappeler à tous les jeunes que la république, ce n'est pas l'anarchie ni la pagaille. La république, c'est un régime d'autorité et un type d'organisation de la société qui a comme mission essentielle d'assurer l'égalité des chances en donnant à chacun l'instruction à laquelle il a droit et en permettant ensuite à chacun de monter aussi haut que possible. C'est tout cela qu'il faut rappeler et, dans le même temps, prendre des mesures de façon à rétablir la sécurité et l'ordre : on ne doit pas accepter un certain nombre de débordements. De même qu'on doit commencer l'enseignement des valeurs civiques à l'école, on doit aussi rappeler à tous qu'il ne peut y avoir de société digne de ce nom si les sanctions ne viennent pas justement permettre de faire comprendre ce qui est autorisé et ce qui ne l'est pas. Il faut une justice efficace, dynamique.

L'arsenal juridique français est-il encore adapté ?


Je pense qu'il faut réformer l'organisation de la justice. Notre système judiciaire est ce qu'il est. Nous ne sommes pas dans un système anglo-saxon. On peut le regretter ou s'en féliciter, mais, dans la mesure où nous avons cette organisation judiciaire, il faut qu'elle soit beaucoup plus proche des citoyens. C'est la raison pour laquelle je suis très favorable à la création de maisons de justice, mais ça ne me paraît pas suffisant.

Qu'entendez-vous par " maisons de justice " ?


C'est l'implantation au niveau d'une commune ou d'un groupement de communes d'une seule structure réunissant tous ceux dont le rôle est de contribuer à la sécurité, à la justice et à la paix sociale¿ Une décentralisation du tribunal avec, sur place, un juge ou un substitut du procureur de la République, qui permettrait de prendre un certain nombre de décisions immédiates. Je souhaite même que l'on aille plus loin : il faut aussi des représentants de la police et de tous les services qui peuvent venir en aide aux personnes qui sont agressées et qui ont besoin de soutien psychologique.


Naturellement, l'Etat est totalement incapable de faire ça tout seul. De même qu'il ne joue pas son rôle dans le domaine de la sécurité, l'Etat n'assume pas ses responsabilités depuis 1995 et surtout 1997 : la loi que j'avais fait voter, qui portait sur la réforme de la police et permettait, notamment, de recruter un certain nombre de personnels administratifs pour envoyer dans les quartiers difficiles des policiers expérimentés, a été abandonnée. Nous en payons les conséquences aujourd'hui. Dans le même temps, il faut regarder les choses telles qu'elles sont : les enfants d'immigrés de la deuxième génération - on sera bientôt à la troisième - sont français, mais on ne leur a pas expliqué ce que c'était que la France. Nulle part on ne leur a inculqué qu'être français, c'est un honneur, que ça se mérite, qu'on a à la fois des droits mais aussi des devoirs et qu'on a des responsabilités. Personne ne leur a parlé avec chaleur de ce qu'est ce pays. Mais pour leur parler avec chaleur, encore faut-il être soi-même pénétré de ces valeurs.

Vous pensez qu'ils ne respectent pas la France ?


Je pense qu'ils ne savent pas trop ce que c'est la France. Ils ne savent rien. Ils sont en France. Ils sont français parce qu'à leur naissance ils étaient sur ce territoire. Leurs parents souvent ne s'occupent pas d'eux, ne leur ont rien inculqué du tout et l'école n'a pas joué son rôle. Bien sûr, on ne peut pas parler d'une façon globale. Ceux qui cassent sont une minorité. Il y a aussi tous ceux qui travaillent, vont régulièrement à l'école, tous ceux qui réussissent¿ tous ceux d'ailleurs que la société aurait le devoir de protéger parce qu'il faut d'abord protéger ceux qui travaillent. C'est vrai que, en tout jeune, il y a un petit fond de violence ; c'est normal, mais ce qu'il faut, c'est leur donner la possibilité d'exprimer ce surcroît de vitalité ailleurs que dans les cités, ailleurs qu'en cassant des voitures.


C'est la raison pour laquelle je pense qu'il faut un véritable encadrement. Dans les Hauts de Seine, nous avons ouvert des parcs et des terrains de sport et recevons, cette année, plus de 140 000 jeunes avec un encadrement sportif et culturel pour pratiquer des activités qu'ils ne pratiquent jamais et apprendre un minimum de discipline et de règles.

Vous suggériez, il y a quelques années, la création de gardes nationales et de gardes de réserve pour faire face aux flambées de violence ?


Oui, et c'est encore parfaitement réalisable. C'est à la loi de le prévoir. S'il y avait demain, en même temps, des évènements violents dans un certain nombre de villes, nous ne disposerions pas de suffisamment de forces pour y faire face, car le maintien de l'ordre est un exercice difficile. Il y faut des gens expérimentés. L'idée de garde nationale que j'avais eue consistait à faire en sorte que les appelés qui faisaient leur service dans la police ou la gendarmerie pouvaient être organisés en unités de réserve et destinés à renforcer les effectifs dont nous disposons actuellement en cas de nécessité. Cela se fait aux Etats-Unis.

La police se plaint de ne pas avoir assez de moyens. Qu'en pensez-vous ?

Elle a raison. Elle n'a pas assez d'effectifs et je crois qu'on va au-devant d'une crise grave parce que le gouvernement a pris des mesures qui ont fait illusion¿ Je reproche au gouvernement Juppé de ne pas avoir, entre 1995 et 1997, continué les recrutements qui étaient prévus pour pouvoir affecter des policiers expérimentés dans les banlieues. Depuis 1995, aucun effort important n'a été fait en direction de la police, en dehors du recrutement de 17 000 adjoints de sécurité (ADS). Or, ces ADS ont la même rémunération que des policiers stagiaires dont ils n'ont ni la qualité, ni les prérogatives et qui, en réalité, ne peuvent être affectés qu'à des tâches secondaires. Il faut savoir aussi que 35 à 40 % des policiers vont partir à la retraite dans les cinq années qui viennent et, si l'on ne procède pas à des recrutements dès maintenant, on le paiera très cher. Et puis, surtout il y a autre chose¿ et c'est en tant que ministre de l'Intérieur à deux reprises que je le dis : pour exercer leur métier convenablement, les policiers ont besoin d'avoir le sentiment qu'ils sont à la fois compris et soutenus par le gouvernement. Ils ont donc besoin d'un ministre de l'Intérieur en qui ils aient confiance, qui soit ferme mais qui, en même temps, défende la police. Ce qui n'est pas le cas.

Que pensez-vous des nombreuses créations de polices municipales ?


Je crois que nous n'éviterons pas, dans un certain nombre de communes, le développement de polices municipales. Dans les Hauts de Seine, nous sommes disposés à aider celles qui choisiront de le faire. Personnellement, je souhaiterais que les polices municipales soient dirigées, non par des fonctionnaires de police ou de gendarmerie en retraite, mais par des fonctionnaires de police encore en activité, de façon à ce qu'il y ait davantage de cohérence. Quant à la police nationale, elle doit être dégagée d'un certain nombre de tâches, notamment les gardes statiques.

Comment faut-il réagir aux incidents qui se produisent dans les banlieues ?


Lorsqu'il y a des incidents violents, il faut réagir avec force. Il n'y a pas à hésiter. Il faut identifier les meneurs. Et lorsqu'il s'agit de mineurs, il faut créer des centres adaptés, les enlever de ces quartiers de façon à leur réapprendre un minimum de règles de vie en société et ne pas les laisser revenir jouer les caïds. Chaque fois qu'un policier ou un citoyen est agressé, il faut que la justice soit exemplaire.

Comment voyez-vous l'avenir ?


Ce qui est dangereux pour nous, c'est que nous avons à l'heure actuelle une France pluriethnique. Il ne faut pas que nous dérivions vers une France pluriculturelle et communautariste à l'américaine, qui est tout à fait à l'opposé de la tradition républicaine. C'est la raison pour laquelle je considère qu'il y a un très gros effort à faire au niveau de l'éducation pour les plus jeunes. Pour les aînés, il faut faire un effort pour remettre tous ceux qui sont en état de travailler au travail et sanctionner quand il le faut.


Pour lutter contre la délinquance, faut-il employer les grands moyens ?


Moi, je suis partisan d'être très sévère. On n'en sortira pas autrement. A l'heure actuelle, ce qui est choquant, c'est que ceux qui sont inquiets sont les honnêtes gens, alors que les voyous sont totalement tranquilles. Il faut que l'inquiétude change de camp. Lorsque les étrangers ne respectent pas nos lois, il faut les mettre en demeure de repartir chez eux.


Qu'est-ce qui vous choque le plus dans le climat actuel ?


Ce qui me paraît plus choquant que tout, c'est la violence à l'école. Elle est inacceptable. Quand un parent d'élève vient frapper un instituteur ou un professeur, son geste devrait être sanctionné par plusieurs mois de prison¿immédiatement.

Le ministère de l'Intérieur ne communique pas sur les violences urbaines, est-ce une attitude responsable ?


Non, ce n'est pas une attitude responsable du tout, et je pense au contraire que pour pouvoir redresser la situation, il faut qu'il y ait une prise de conscience de la part des Français. Or, cette prise de conscience se fera beaucoup plus facilement si l'on connaît la vérité des choses.

Les CRS sont désormais chargés de mission de " fidélisation " dans les banlieues. Que vous inspire ce terme ?


La peur des mots. Ca, c'est typiquement socialiste. Moi, j'appelais cela des opérations de sécurisation. La fidélisation, ça ne veut rien dire.

Que pensez-vous de l'actuelle politique du ministre de l'Intérieur ?


Je ne sais pas trop ce qu'il fait parce que ça ne se voit pas. Je sais que M. Vaillant se préoccupe de son image. Je crois qu'il a tort de s'inquiéter parce que personne ne croit une seule minute qu'il et en charge de la sécurité des Français¿ En tout cas, il n'en a pas donné l'impression.


Propos recueillis par Dominique RIZET


(source http://www.pasqua-2002.org, le 12 février 2002)

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