Interview de M. François Hollande, Premier secrétaire du PS, à Europe 1, le 27 septembre 2001, sur la lutte contre le terrorisme, la campagne pour l'élection présidentielle et la Corse. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Hollande, Premier secrétaire du PS, à Europe 1, le 27 septembre 2001, sur la lutte contre le terrorisme, la campagne pour l'élection présidentielle et la Corse.

Personnalité, fonction : HOLLANDE François, CHABOT Arlette.

FRANCE. PS, premier secrétaire

ti : A. Chabot Aux Etats-Unis et en France, monte la crainte d'attentats biologiques, bactériologiques ou chimiques. Dans ce domaine, s'il y a des menaces, le Gouvernement doit-il tout dire aux citoyens ou, au contraire, garder un certain secret pour ne pas créer de panique ou de trop fortes inquiétudes ?

- "Le caractère insensé de ce qui s'est produit à New York oblige le gouvernement français, mais aussi tous les gouvernements, à une vigilance absolue, à une attention redéployée par rapport à tous les risques : le risque chimique, le risque d'attentat... Même si nous ne sommes pas aujourd'hui menacés directement, nous pouvons l'être. Donc, il faut à la fois prendre des mesures, prendre des précautions et, en même temps, dire la vérité sur l'importance de la menace, tout en ne créant pas un effet de panique qui serait dommageable, qui serait finalement le voeu même de ceux qui ont posé les bombes, hier, ou qui ont fait des attentats à New York."

Quand le Gouvernement réunit un Conseil de sécurité intérieure et ne dit rien sur les nouvelles dispositions qui ont été prises, on se dit que cela doit être grave si on ne nous dit rien ?

- "On ne doit dire que ce qui est effectif. Il est normal que le Gouvernement prépare des choix, prépare des décisions, notamment pour la prévention des risques ou pour la mise en oeuvre d'un certain nombre de dispositifs de sécurité. Il doit y travailler. Le moment où il a pris sa décision, il doit la donner. Avant, cela ne sert à rien sinon à faire des supputations. Il est important que le pays sache qu'il est gouverné - il l'est -, qu'il est protégé - il doit l'être. Mais en même temps, que le Gouvernement prenne les mesures justes, appropriées."

L. Jospin, dans une interview à Ouest-France, dit aujourd'hui qu'il n'y a pas de réticence de la France dans la bataille à mener contre le terrorisme en liaison avec les Américains. Mais, au fil des jours, on a l'impression qu'à gauche, il y a de plus en plus de réticences. Est-ce que c'est une espèce d'anti-américanisme, habituel et traditionnel dans la culture française, qui resurgit ?

- "Contre le terrorisme, il ne doit pas y avoir la moindre réserve de qui que ce soit, puisque nous sommes tous concernés, nous l'avons vu. La bataille qui est engagée contre les terroristes - ceux qui ont fait les actes de New York, ceux qui les ont couverts, ceux qui les ont financés -, c'est une bataille sans doute de longue haleine, à laquelle la France doit prendre sa part, mais à laquelle elle doit être associée. La position du gouvernement français, des autorités françaises et de la France, c'est celle-là."

Est-ce que c'est aussi celle de tout le Parti socialiste ? Vous allez vous réunir aujourd'hui aux Journées parlementaires. Tout le monde est d'accord là-dessus ?

- "Mais bien sûr que c'est celle-là, c'est-à-dire à la fois solidarité dans la lutte contre le terrorisme, action mondiale contre le terrorisme - ce qui suppose d'ailleurs que les institutions internationales jouent leur rôle -, nécessité que la France soit partie prenante, mais aussi principe d'association à toutes les décisions qui devront être prises. Il ne serait pas compréhensible qu'il y ait des actes, y compris de riposte, sans que la France puisse en être informée et partie prenante, si elle en décide."

Certains à gauche font une différence : solidarité à l'égard du peuple américain, mais pas solidarité à l'égard de ses dirigeants. Etes-vous sur cette ligne ?

- "Nous devons être solidaires des Américains, à la fois du peuple et des gouvernants, mais demander aux gouvernants américains de mener la bataille qu'ils veulent engager, à juste raison, contre le terrorisme, avec le monde entier. C'est d'ailleurs, pour l'instant, leur position. Veillons quand même que ce soit effectif dans les faits."

Et cela mérite une clarification à gauche ? Est-ce qu'il doit y avoir un sommet de la majorité plurielle pour définir une position commune ? Parce que vos amis, des Verts au PC, ont l'air d'être un peu du côté de l'extrême-gauche pour faire un texte commun. Cela vous dérange ?

- "J'ai le sentiment qu'au delà des forces politiques qui, aujourd'hui, ont leur rôle à jouer, mais qui doivent être à l'unisson du pays, que le peuple français est sur la ligne qu'a définie le Gouvernement et le président de la République : à savoir que nous sommes concernés, nous sommes solidaires, nous sommes engagés, mais en même temps, nous devons garder notre libre arbitre, notre choix fondamental de participation, et nous devons garder la maîtrise de nos propres décisions."

Les experts économiques sont beaucoup moins optimistes que le Gouvernement sur les perspectives de croissance pour 2002 et 2003. Ils disent, pour l'année prochaine, 1,8 %. Le Gouvernement s'accroche à 2,5 %. Est-ce que, là aussi, on n'est pas trop optimiste et on ne se cache pas la vérité, encore une fois, aux Français ?

- "Chacun doit faire son travail. Les économistes font des prévisions. Les politiques, ceux qui sont en mesure de faire des choix qui doivent peser sur la vie économique et sociale, doivent affirmer des volontés. Et la volonté du gouvernement français, de la majorité, du Parti socialiste, c'est de faire que nous puissions préserver notre croissance au mieux, dans la situation qui est aujourd'hui connue, qui est une situation ambiguë, contrastée. D'un côté, il y a un choc - un attentat - qui vient dans un contexte de ralentissement économique aux Etats-Unis, et puis de l'autre, il y a quand même des réactions - américaines - de relance budgétaire, des autorités monétaires en Europe et aux Etats-Unis qui accompagnent le processus de reprise économique, des prix de pétrole qui sont aujourd'hui à la baisse. Donc, il y a un contexte macro-économique qui est lui-même ambigu et contrasté. Eh bien, il faut agir et cela veut dire être à la fois volontaire, en capacité à tout moment de corriger, d'adapter, de prendre des décisions."

Le "patriotisme économique" demandé par L. Fabius, et encore aujourd'hui par le Premier ministre, c'est la méthode Coué ?

- "Qu'est-ce que cela veut dire le "patriotisme économique" ? Cela veut dire que, face à un coup qui a été porté à l'économie mondiale et à la population, nous devons réagir avec responsabilité, sérénité et dignité - et donc, volonté."

"La responsabilité de tout le monde", dit L. Jospin.

- "Cela veut dire que chacun a sa part - bien sûr les gouvernements, qui doivent éclairer l'avenir, affirmer des volontés, prendre les bonnes décisions et protéger les populations et l'économie. Et puis, nous avons chacun, comme citoyen, un certain nombre de choix à faire. Qu'est-ce qu'a dit le président Bush, aux Etats-Unis : "Ne changez rien, la vie continue, faites vos choix de consommateur, d'épargnant, d'investisseur, en fonction du coup qui a été porté." Cela veut dire : ne changez pas vos attitudes et vos comportements. Nous devons dire la même chose en France et en Europe. Nous sommes dans une situation économique qui est elle-même hésitante. A nous de nous comporter comme des citoyens qui essayent de préserver leur intérêt."

D'un mot - je ne voudrais pas être anxiogène -, mais les chiffres du chômage qui paraissent, demain, ne sont pas bons. E. Guigou demande d'autres moyens pour lutter contre le chômage. Ce n'est pas bon signe.

- "Nous sommes dans un ralentissement depuis plusieurs mois. Il y a un choc qui a été provoqué par les attentats. On savait que les chiffres du chômage ne seraient pas bons. Comment faut-il réagir ? Je vous l'ai dit : par une politique de croissance, par une politique de correction, chaque fois que cela est nécessaire, et aussi par une politique de création d'emplois - c'est ce qu'a demandé E. Guigou, par rapport aux emplois-jeunes, par rapport aux stages de formation, par rapport aux contrats emploi-solidarité. Elle a raison : il faut se battre. Dans une bataille, il faut se battre, il ne faut pas rester inerte."

La campagne présidentielle est entre parenthèses, oui ou non ? Et pour combien de temps ?

- "D'abord, nous n'étions pas en campagne et, heureusement qu'aujourd'hui, la campagne n'est pas ouverte. Elle viendra bien assez tôt. C'est en février ou mars que tout cela démarrera. D'ici là, nous devons, les uns et les autres, là où nous sommes, faire notre travail. Nous, nous sommes au Gouvernement, nous devons faire nos choix."

Tout le monde est-il derrière le Premier ministre et le président de la République qui ne parlent que d'une seule voix ? Il n'y aura pas de fausse note entre eux ?

- "Vous l'avez remarqué depuis le début de ces événements : le président de la République et le Premier ministre ont agi en fonction des intérêts de la France et ont travaillé pour établir une position commune, sans mal, je le crois. Et le Gouvernement prend les décisions qu'il considère comme les meilleures. Le président de la République exprime aussi les positions de la France, là où il est en situation de le faire. Nous devons, les uns et les autres, tenir compte de cette situation pour nous exprimer ou pour nous quereller. Je ne crois pas ce soit d'ailleurs la période. Et quand l'opposition se livre à une espèce d'utilisation de la situation à des fins de politique intérieure, je crois qu'elle ne se fait pas du bien."

Cela veut dire que quand ils disent : "vive J. Chirac, il a gagné l'élection présidentielle", cela vous énerve ?

- "Il y a une part d'exagération, de décalage même - je n'ose même pas dire d'indécence. Nous sommes dans un moment difficile, délicat pour les Français qui sont attentifs, qui s'interrogent, qui sont anxieux - c'est normal. Ils attendent de leurs gouvernants - président de la République, Premier ministre - d'éclairer l'avenir, pas de l'opposition qu'elle essaye d'utiliser un moment, je ne sais d'ailleurs pourquoi, pour anticiper un résultat. Nous verrons bien pour les élections. Ce n'est pas le moment."

Si je comprends bien, aux Journées parlementaires du PS, on n'attaquera pas le président de la République. Ce n'est pas de bon goût, en ce moment ?

- "Aujourd'hui, je pense que les Français ne nous le demandent pas. Et puis, nous-mêmes, nous sommes plutôt attentifs à répondre à un certain nombre d'interrogations plutôt que de nous livrer à des combats, qui viendront sans doute, mais qui sont aujourd'hui déplacés."

Parenthèses présidentielles : les Verts vont sans doute débarquer A. Lipietz. Cela ne vous fera pas de peine ?

- "Je ne sais pas ce qu'ils feront, mais je respecterai leur choix, leur décision. Ce n'est pas au Parti socialiste de dire ce que les Verts doivent faire."

D. Voynet serait la meilleure candidate, non ?

- "C'est à elle de le penser. Moi, je l'avais imaginé, il y a maintenant plusieurs mois. Elle y avait renoncé, elle souhaitait s'occuper de son parti. A. Lipietz a été désigné par les militants Verts. Je les laisse prendre leurs responsabilités."

Vous vous en lavez les mains ?

- "Non, mais si je leur faisais un conseil, ou si je leur adressais une supplique, je ne crois pas que je serais nécessairement compris. Donc, je préfère leur dire : faites au mieux de vos intérêts, ce sont les nôtres. Cela veut dire que ce que vous ferez comptera aussi pour la gauche plurielle."

D'un mot : les responsables de Corsica Nazione interrompent leur soutien au processus de Matignon. Cela vous inquiète ?

- "Le processus de Matignon ne dépend pas des attitudes des uns et des autres. Il est fondé sur deux principes : un, le dialogue avec les élus, tous les élus, parce que nous sommes en République ; deux, le rétablissement de l'Etat de droit, cela veut dire que lorsqu'il y a des assassinats, des faits délictueux, il est normal qu'il y ait des enquêtes, et chacun doit le comprendre. Nous devons discuter avec tous les élus, y compris les élus nationalistes, mais en même temps, justice et police doivent faire leur travail. En Corse comme ailleurs."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 28 septembre 2001)

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