Interview de M. Raymond Forni, président de l'Assemblée nationale, à France-inter le 26 septembre 2001, sur la nécessité du dialogue entre les religions après les attentats aux Etats-Unis et sur son regret de ne pas avoir aidé le commandant Massoud dans sa lutte contre les taliban. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Raymond Forni, président de l'Assemblée nationale, à France-inter le 26 septembre 2001, sur la nécessité du dialogue entre les religions après les attentats aux Etats-Unis et sur son regret de ne pas avoir aidé le commandant Massoud dans sa lutte contre les taliban.

Personnalité, fonction : FORNI Raymond, PAOLI Stéphane.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. PS

Circonstances : Réunion des chefs des principales religions à l'Assemblée nationale le 26 septembre 2001

ti : S. Paoli La politique et la religion devront-elles désormais répondre ensemble aux questions dramatiquement posées par les attentats de New York et Washington ? La France, de tradition laïque et républicaine, aujourd'hui multiculturelle et multiconfessionnelle, a décidé d'engager le dialogue avec les représentants des principales confessions. Ainsi, R. Forni, président de l'Assemblée nationale, recevra-t-il aujourd'hui le cardinal Billé, président de la Conférence des évêques, le Dr Boubaker, recteur de la grande mosquée de Paris et représentant de la Consultation des musulmans de France, J. Sitruk, grand rabbin de France et le pasteur de Clermont, président du Conseil de la Fédération protestante de France. Des présidents de groupe politique de l'Assemblée participeront aussi à cet entretien. La politique et la religion : faut-il poser la question d'un nouveau rapport, aujourd'hui ?

- "Dans ces circonstances, il me paraît que tous les efforts qui peuvent être faits par les uns ou par les autres, qu'ils soient politiques ou religieux, dans le sens de plus de fraternité entre les hommes, sur laquelle reposent finalement un certain nombre de nos valeurs communes, tous ces efforts doivent être recherchés. C'est pourquoi j'ai souhaité qu'à l'Assemblée, dans un lieu symbolique, celui de la démocratie, des religions puissent exprimer leur point de vue face à ces événements, et que nous le fassions, de surcroît, dans un contexte de rassemblement, puisque j'ai convié l'ensemble des groupes parlementaires à cette discussion que nous aurons, dès ce matin, à l'Hôtel de Lassay. C'est une démonstration que je souhaite faire que toutes les bonnes volontés sont évidemment les bienvenues, d'où qu'elles viennent."

Mais, est-ce que c'est un signe d'évolution dans la réflexion politique, aujourd'hui. Vous le dites vous-même : quel lieu symbolique que l'Assemblée ! C'est là que se tient le débat républicain. Et dans cet espace, vous faites venir des représentants de grandes confessions. C'est un fait nouveau et peut-être un fait important ?

- "Oui et sans remettre en cause les principes républicains, notamment la laïcité. Il ne s'agit pas de confondre. D'autres sont déjà venus à l'Assemblée nationale, des commissions ont déjà auditionné des responsables des grandes religions qui, en France, sont au nombre de quatre. C'est peut-être dans la manière dont a été organisée cette manifestation, à savoir une rencontre commune et non pas séparée de chacun de ceux que nous auditionnerons ce matin. Dans ce dialogue qui va se nouer à l'Assemblée, dont je souhaite qu'il se prolonge au-delà, dans toutes les villes de France, partout où le dialogue est nécessaire, pour éviter que des groupes ne soient marginalisés, que des religions ne soient rejetées, pour éviter au fond ce qui est en train de se passer, malheureusement, aux Etats-Unis où l'on a vu des agressions, des mises en cause, notamment de musulmans, parce qu'il y a évidemment la tentation de l'amalgame, de la simplification : terroriste musulman, donc musulman tous pareils, montrés du doigt, pourchassés, traqués, si j'ose dire, d'ores et déjà sur notre planète. Pour éviter cela, il me semble que cette démarche de fraternité, que cet appel que nous lançons est quelque chose de tout à fait utile."

Mais avez-vous la crainte, aujourd'hui, que la religion et la culture deviennent des lignes de fracture, pas simplement dans la société française. On se pose aussi la question aujourd'hui aux Etats-Unis, et d'ailleurs, on se la pose généralement en Europe - en Angleterre et en Allemagne ?

- "Je le crains, parce que notre pays, pour ne parler que de lui, est un pays divers. Les origines de ses habitants sont multiples. C'est ce qui fait dans une certaine mesure la richesse de notre pays : c'est sa diversité. Comme vous le savez, je suis moi-même issu de l'immigration et je comprends parfaitement que d'autres, dans les situations dans lesquelles nous sommes plongés depuis le 11 septembre, peuvent se sentir mal à l'aise, peuvent avoir des difficultés à comprendre la réaction des Français en général, de ceux qui, peut-être par un excès de rapidité, portent un jugement définitif sur les événements qui se déroulent de par le monde. Et il me semble que la responsabilité des politiques, dans une situation comme celle-là, rejoint finalement la volonté exprimée par les religieux, c'est-à-dire cet appel, je le répète, à la fraternité, à la compréhension réciproque mutuelle. Les religions ont déjà commencé, il y a longtemps, à se rapprocher l'une de l'autre. Les manifestations oecuméniques existent depuis de très nombreuses années. C'est le moment d'accélérer ce dialogue. Et dans une certaine mesure - sans confusion des genres aucune -, que le politique puisse donner le signal de cette accélération, c'est dans tous les cas le voeu que je forme. Cette manifestation, je le répète, qui est ouverte à tous, en tous les cas qui est publique, permettra sans doute, ailleurs qu'à Paris, ailleurs qu'à l'Assemblée nationale, de réagir de la même manière par ce rassemblement que je n'ose pas qualifier d'oecuménique, mais le rassemblement de toutes les bonnes volontés. Prenez l'exemple de Marseille. Il y a quelques jours, J.-C. Gaudin, parce que c'est une tradition à Marseille, qui est une ville ouverte sur le monde, a rassemblé les responsables religieux, a parlé aux responsables religieux. Cela se passait dans une église. Il y avait là les musulmans, les protestants, les juifs. Je souhaite tout simplement que ce qui est fait à Marseille se fasse ailleurs, et que nous ayons plus d'ouverture d'esprit. Parce que, dans une période difficile, l'ouverture d'esprit est évidemment quelque chose de tout à fait nécessaire, sinon cela conduit tout droit au racisme, à la xénophobie, à l'exclusion de l'autre, et nous serions grandement responsables si nous ne participions pas justement à l'ouverture d'esprit de nos concitoyens."

Le président de l'Assemblée que vous êtes sent que ce mouvement est partagé, qu'il est transcourant au sein même de l'Assemblée, que de la droite à la gauche, on se pose ce même type de questions ?

- "Oui. La preuve, tout le monde sera là, tous les groupes politiques seront représentés."

Tous seront présents, ce matin, à l'Assemblée ?

- "Tous les groupes politiques seront représentés, soit par leur président de groupe - J.-L. Debré sera là - ou par ceux qui exercent des responsabilités au sein du bureau. C'est une période difficile : difficile parce qu'il y a les journées parlementaires des groupes qui sont organisées un peu partout en France, pour certaines d'entre elles annulées à la suite des événements notamment de Toulouse. Moi-même, je serai à cette manifestation oecuménique à Toulouse, cet après-midi. Donc, les choses sont difficiles, mais tous les groupes seront présents ce matin, à 11h00. Cela montre bien que c'est une même volonté qui nous anime. Et si nous avons réagi, et si nous réagissons communément, c'est parce qu'il y a quelques signes qui peuvent paraître inquiétants, qui se sont manifestés au lendemain des événements du 11 septembre. Je souhaite, non pas dissiper le malentendu, mais en tous les cas, apporter ma contribution à cette fraternité qui, je le répète, est le socle de la République. Et préserver cette fraternité, préserver ce socle commun, c'est quelque chose qui nous évite de dériver vers le communautarisme, la constitution de groupes qui seraient un peu à l'écart, dans des ghettos à la fois culturels ou religieux. Nous devons éviter cette dérive et cela me paraît être une manière - il y en a sans doute d'autres, mais celle-là en est une."

Vous avez déjà témoigné votre tristesse, mais j'imagine aussi, peut-être, votre accablement : je pense à Massoud, qui vous avait rendu visite le 4 avril dernier à l'Assemblée. Voilà un homme que peu de monde a écouté ?

- "Je dois dire que j'ai un peu honte que nous n'ayons pas été suffisamment attentifs aux propos de Massoud, lorsqu'il est venu, en avril dernier, en France. Vous évoquiez, il y a quelques instants, la situation en Afghanistan. Il nous avait parlé de cela. Il nous avait parlé de la misère, de la pauvreté, de la famine. Il nous avait dit que le seul moyen de lutter contre les taliban n'était pas de procéder à des frappes ou à des opérations militaires de grande envergure : c'était de donner les moyens à ceux qui avaient une certaine conception de la liberté dans tous les domaines - liberté des peuples, liberté religieuse - de leur donner les moyens de lutter contre ces fanatiques qui s'appellent les taliban. Cet appel n'a pas été entendu. C'est sans doute un des grands moments que j'ai vécus, cette rencontre avec le commandant Massoud, qui avait un charisme exceptionnel, qui était un homme d'une intelligence remarquable. Nous l'avons écouté, nous en avons parlé bien entendu. Je me souviens de conversations que j'ai eues après ce passage à l'Assemblée, avec H. Védrine. Nous avons essayé de trouver les moyens chez nous, en France. Nous avons constaté que l'Europe réagissait peu, une fois de plus. Sans doute l'avons-nous regretté. Et on est sans doute peut-être un peu trop rapidement passé à autre chose, sans se rendre compte qu'en avril dernier, c'était finalement l'annonce de ce qui se passerait en septembre, quelques mois plus tard. Avec le recul, je trouve cela un peu dramatique et j'ai envie de me considérer, dans une certaine mesure, comme responsable, parce que je n'ai peut-être pas crié suffisamment fort et transmis le cri que nous avait porté Massoud jusqu'à nous."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 27 septembre 2001)

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