Discours de M. Charles Josselin, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, sur la coopération décentralisée, l'action internationale des collectivités locales comme moyen de maîtriser la mondialisation, le terrorisme international, l'effet de la mondialisations sur les relations internationales et sur les relations Nord-Sud et les inégalités du monde, Paris, le 22 septembre 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Discours de M. Charles Josselin, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, sur la coopération décentralisée, l'action internationale des collectivités locales comme moyen de maîtriser la mondialisation, le terrorisme international, l'effet de la mondialisations sur les relations internationales et sur les relations Nord-Sud et les inégalités du monde, Paris, le 22 septembre 2001.

Personnalité, fonction : JOSSELIN Charles.

FRANCE. Ministre délégué à la coopération et à la francophonie

Circonstances : Festival de la ville - citées unies de France, à Paris, le 22 septembre 2001

ti : Monsieur le Président,
Cher Bernard Stasi,
Cher Louis Le Pensec,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,


Je voudrais vous dire tout l'intérêt que je prends à participer à cette rencontre. Je remercie la mairie de Créteil pour son accueil et je redis à M. Dupuy, maire adjoint, le plaisir que j'ai à retrouver le préfet des Côtes d'Armor que le président du Conseil général que j'étais alors a bien connu et apprécié.

Assez content de voir aussi l'orientation qu'il a fini par prendre, qu'il avait déjà d'ailleurs quelque part.

Je voudrais essayer, malgré ou à cause de l'actualité, de mettre en perspective notre réflexion sur ce thème dont je mesure toute l'importance : l'action internationale des collectivités locales et la citoyenneté comme réponse à la mondialisation, non pas pour s'y opposer, ce serait un combat perdu d'avance, mais au moins pour l'apprivoiser, la maîtriser ; éviter qu'elle conduise finalement à notre perte à tous.

Parce qu'elles étaient l'incarnation la plus éclatante du capitalisme planétaire, les tours jumelles du World Trade Center ont, dans leur effondrement, marqué évidemment d'une date singulière, l'histoire encore récente de la mondialisation et déjà certains utilisent le 11 septembre comme une autre borne à rapprocher de cet autre effondrement que fut celui du mur de Berlin. Chacun voit bien que si ce fut dans les deux cas l'effondrement d'un mur en pierre pour l'un, en béton et en acier pour l'autre, ce sont deux événements qui s'opposent complètement dans leur fondement, dans leur motivation, mais qui l'un et l'autre en effet peuvent être considérés comme des bornes historiques désormais.

Rien ne sera plus comme avant, c'est ce que l'on entend volontiers affirmer au cours de ces derniers jours, c'est une formule qui peut se comprendre, s'il s'agit par exemple, de l'abandon par les Américains de ce sentiment d'invulnérabilité, de sanctuarisation en quelque sorte du territoire américain. C'est en effet vérifié en ce qui concerne le sentiment d'effroi qu'ont pu éprouver en direct, autre phénomène mondial celui-là évident, celui de la médiatisation, trois, quatre milliards d'hommes et de femmes aux quatre coins du monde. Mais je crois qu'il ne faudrait pas oublier qu'après le 11 septembre les mêmes tendances lourdes sont à l'oeuvre et c'est bien parce que ces tendances lourdes sont à l'oeuvre qu'il faut que les efforts engagés soient poursuivis, ils peuvent trouver plus de justification encore, c'est vrai, depuis le 11 septembre et c'est là que le rôle des collectivités locales, à l'international, devrait, me semble-t-il, puiser davantage encore de motivations depuis ces événements tragiques.

Je voudrais d'abord dissiper quelques ambiguïtés. Non, le terrorisme international ne se confond évidemment pas avec l'antimondialisation ou ce que l'on appelle les antimondialistes. Même si ceux-ci sont également interrogés, interpellés en quelque sorte par les événements qui viennent de se produire.

Non, le terrorisme international ne se confond pas avec la lutte des classes. Ce n'est pas avec l'ambition de faire progresser les Droits de l'Homme encore moins les droits de la femme que ceux qui semblent aujourd'hui identifiés comme étant probablement à l'origine de ces événements se mobilisent. Ce n'est pas en clair un combat contre la démocratie, c'est bien l'inverse qui est en train de se produire et cela aussi devrait inciter les élus à se mobiliser davantage aussi sur cette ligne antiterroriste, tant qu'il est important également de le rappeler.

Mais il est vrai - et sur ce point que je voudrais peut-être développer un peu mon propos. Il est vrai que le terrorisme peut se nourrir de ces tendances lourdes que j'évoquais à l'instant.

En tout cas, s'il était besoin de justifier l'intérêt des élus locaux pour l'international, il ne suffit que de voir l'intérêt que les citoyens, que leurs citoyens accordent aujourd'hui et de plus en plus à l'international. On a parlé depuis ces dernières années en effet de l'éruption de la société civile sur la scène internationale, les événements récents nous invitent à y réfléchir davantage encore car j'observe que les critiques dont cette société civile est porteuse, ce sont radicalisées et il est vrai que le rejet de la mondialisation est devenu un thème en soi et un thème qui mobilise bien au-delà des professionnels de la contestation. Ce n'est pas un hasard d'ailleurs si ce tournant se produit en phase de ralentissement conjoncturel. Je disais cela avant, que dire aujourd'hui de ce ralentissement conjoncturel après les effondrements que l'on peut pressentir au moins de certains secteurs d'activité qui risquent de "plomber" l'ensemble de notre vie économique.

Mais il est vrai que les promesses de la prospérité avaient fait tourner les têtes. Le jugement porté sur l'économie de marché est aujourd'hui plus froid, il s'y ajoute d'ailleurs un effet de balancier, il était parti très loin dans son sens il y a dix ans après l'effondrement des systèmes planifiés ; aujourd'hui, un contre coup se fait sentir et l'esprit public marque vis-à-vis de la logique libérale un mouvement de recul qui somme toute n'est pas surprenant. Et je suis de ceux qui prennent au sérieux la contestation qui s'exprime, qui d'ailleurs en pointait les contradictions.

La contestation dénonce l'absence de régulation d'un côté et de l'autre, elle s'en prend aux rares institutions capables de contribuer à un effort de régulation, encore faudrait-il sans doute s'entendre sur le fonctionnement de ces institutions et l'on pense là plutôt au Fonds monétaire international, à la Banque mondiale, dont on peut d'ailleurs regretter que la décision ait été prise - pouvait-on faire autrement- d'annuler leurs assemblées générales qui devaient se tenir d'ailleurs à la fin de la semaine prochaine, car c'est quand même bien dans ces lieux là aussi où il faudrait parler du monde et de l'actualité du monde.

En tout cas, ce serait une erreur d'en rester là, car la force d'une contestation n'est pas forcément tributaire de sa cohérence, elle repose avant tout sur la vigueur des aspirations qu'elle défend. Or, la critique de la mondialisation s'alimente à trois sources différentes, mais trois sources qu'elle parvient en quelque sorte à faire converger.

Le premier chef de critiques réside dans l'inégalité que la mondialisation porte en elle. Il est vrai que cette inégalité est une constante de l'histoire des échanges, sauf quand leur essor n'est pas assorti de précautions, de correctifs puissants voire de redistribution, mais en l'espèce la situation est particulièrement grave, ce sont des pays entiers qui sont soumis au jugement sans appel des marchés avec une vulnérabilité que l'on peut observer tous les jours et je suis prêt à parier que les premières victimes de l'effondrement dont nous parlions à l'instant, vont être à nouveau et plus largement encore les pays du Sud.

L'écart des conditions de vie est tel que les conséquences humaines peuvent être irrémédiables, je songe aux générations perdues, au sida, aux conflits, la liste hélas est longue.

Voulez-vous quelques exemples récents ? L'Afrique désormais reçoit moins de 1 %, on était encore sur le chiffre de 1,2 %, les dernières statistiques sont sans appel, c'est autour de 0,9 % de l'investissement mondial dont bénéficie - si je puis dire - le continent africain et en réalité, autre effet de la mondialisation, c'est l'incroyable concentration sur un nombre très limité de pays de l'investissement industriel. En réalité, il y a deux pays qui aujourd'hui reçoivent l'investissement étranger - comme on dit- y compris le nôtre, ce sont les Etats-Unis et la Chine, et la Chine vient de recevoir l'an dernier à elle seule 20 fois plus que tous les pays de l'ASEAN réunis, ce qui ne manque pas d'inquiéter ces pays déjà si fragiles comme l'Indonésie, la Thaïlande, ou les Philippines. Ils n'intéressent plus, puisque désormais l'on peut investir en Chine. On choisit bien sûr le plus gros marché.

A ce déséquilibre dans l'espace s'ajoute une angoisse pour l'avenir, la dégradation de la planète ajoute aux inégalités entre contemporains un préjudice aux générations futures et le rejet d'un mode de développement économiquement destructeur est évidemment pour la mondialisation une autre source de critique, mais c'est là, si j'ose dire, une critique durable.

Mais le durcissement des critiques contre la mondialisation procède aussi d'un réflexe naturel, sain celui-là, de défense contre la diffusion à l'échelle mondiale d'un modèle se voulant universel et ce phénomène pose en soi problème pour les démocraties pluralistes que nous sommes.

Bref, le marché a besoin de contrepoids, la mondialisation a besoin de contrepoint, ils sont en train de se trouver, les relations internationales n'en sortiront pas indemnes et les grandes conférences internationales s'en ressentent déjà, elles s'en ressentaient déjà avant, que dire depuis les événements que nous évoquions à l'instant.

Vous vous souvenez qu'au lendemain de l'échec de Seattle, certains crurent y voir un simple accident, nous savons maintenant que l'ébranlement était beaucoup plus profond, certains analystes considèrent les événements de Seattle comme l'équivalent d'un mai 68 mondial. Il aura eu en tout cas le même écho dans la jeunesse et je suis convaincu que dans les prochaines années nous assisterons au niveau de la société internationale à une remise en cause des bases de consensus analogues à celles qui s'étaient produites dans les années 70 à l'intérieur des sociétés européennes.

En tout cas, ce qui est clair, c'est que le recours à des arguments d'autorité dans les relations avec le monde en développement appartient à une époque révolue ; et quelle que soit la nature de nos arguments, fussent-ils pétris des meilleures intentions. Je tire cette conviction de mes très nombreux contacts avec les responsables des pays du Sud, à l'occasion de visites bilatérales que j'y effectue, comme dans le cas d'ailleurs des instances multilatérales où je suis amené à représenter notre pays, j'en ai eu une preuve encore éclatante à Durban, il y a quelques jours, où je conduisais la délégation française à cette conférence contre le racisme et j'ai pu vérifier l'extraordinaire difficulté qu'il y avait, simplement à préserver le dialogue avec les autres.

Laissez-moi vous dire d'ailleurs ma conviction aussi que nous avons eu raison de rester et de préserver ainsi justement les chances de garder en quelque sorte, nous Européens avec en particulier avec les pays africains. J'ai été de ceux d'ailleurs qui ont regretté que certaines délégations aient fait le choix de partir avant même que la Conférence ne commence, comme si elles avaient déjà condamné à l'échec la Conférence avant même son début.

En tout cas, ce changement dans la relation, l'abandon du principe d'autorité doit être totalement intégré dans notre relation et je vous le dis à vous qui avaient des relations avec les autres pays du monde et ceux qui reprochent à la France de ne plus avoir de politique africaine, je l'entends parfois encore, cultivent en fait la nostalgie, il faut qu'ils rejoignent l'histoire d'aujourd'hui.

Il y a un peu moins d'un an, en septembre 2000, le Sommet du Millénaire avait dressé le constat des inégalités du monde, je n'y insiste pas, c'est celui de la misère qui afflige, dans un monde qui n'a jamais été aussi riche, une bonne moitié de l'humanité.

Et l'élément nouveau est moins ce constat que sa traduction politique en position de négociation et en dissensus exprimé dans les enceintes internationales et il y au moins deux facteurs qui rendent inéluctables une résurgence du conflit, et je suis heureux de voir que cette affirmation - que j'exprimais il y a déjà quelques mois - est aujourd'hui un des thèmes d'actualité de la part des commentateurs de la vie du monde. Le premier facteur : il tient aux effets psychologiques de la mondialisation, ce terme met l'accent sur l'unité de la planète, le fameux village planétaire, il rend moins acceptable le gouffre qui traverse l'humanité, car ce qui n'est pas nouveau, l'inégalité n'est pas nouvelle, j'ai dit qu'elle s'accentuait, ce qui est nouveau c'est que cela se sait maintenant et l'effet de la mondialisation médiatique créait en réalité la torsion la plus forte car je le répète, les plus pauvres savent comment vivent les plus riches.

Le deuxième facteur s'inscrit davantage dans les relations inter-étatiques classiques. Il tient au refus des pays du Sud d'être liés par des engagements qui leur apparaissent contraires aux exigences de leur développement.

Je ne pense pas seulement au climat et à l'environnement. Dans ces domaines, nous leur demandons une vertu, donc pour notre part et à un stade de développement comparable, nous aurions été bien incapables.

Je songe à un phénomène plus général qui peut aller jusqu'à affecter des engagements déjà signés par les pays du Sud dans des domaines divers. C'est vrai des négociations commerciales : les pays du Sud ont consenti à Marrakech des textes qu'ils refuseraient farouchement d'accepter aujourd'hui. Je pense à la protection de la propriété intellectuelle, à l'introduction de règles sur l'investissement. Quant à la réussite de la prochaine réunion ministérielle de Doha, je la souhaite bien sûr, mais j'ai peine à croire que nous parviendrons à lancer un nouveau cycle de négociations commerciales sans rouvrir à un moment ou à un autre des dossiers, tels que ceux-là.

Préparons-nous en tous cas à voir le Sud défendre très chèrement ses intérêts.

Préparons-nous aussi à un débat sur le réalisme des règles ; le simple fait de l'incapacité des Etats du Sud à mettre en oeuvre les normes qui leur sont imposées, sont un troisième filet d'acide versé sur le cours ancien des choses et vous-mêmes qui savaient la réalité des pays d'Afrique, d'Asie du Sud ou même d'Amérique latine, vous savez bien ce problème de capacité administrative mais aussi de soutenabilité politique et il frappe des réalités d'une partie des prescriptions internationales. Mais aussi d'ailleurs, les politiques parfois préconisées par les grandes institutions que j'évoquais à l'instant.

Les sacrifices exigés par les plans d 'ajustement structurel du Fonds monétaire international, par exemple, seraient déjà presque insoutenables politiquement pour des démocraties comme les nôtres. Alors - à des moments d'histoire où la démocratie est à peine apprivoisée - obliger les pays à réduire de 30 ou 50 % le nombre des fonctionnaires par exemple, même si cela peut se justifier, j'allais dire en bonne économie, ou en bonne gouvernance, lorsque l'on sait qu'un fonctionnaire fait vivre entre 50 et 100 personnes dans ces pays, on voit assez socialement le choc que ceci peut représenter et l'on comprend les difficultés que certains rencontrent à respecter les conditionnalités que l'on pose à l'aide au développement.

Bref, on exige des pays du Sud qu'ils adoptent du jour au lendemain des formes d'organisation que nos propres pays ont mis des siècles à bâtir. Mais c'est aussi probablement là un des effets pervers de la mondialisation des esprits.

Là aussi, le choc en retour est prévisible et je n'exclus pas qu'il arrive à ces engagements juridiques ce qu'il est arrivé aux engagements financiers des pays du Sud, - je fais là référence à la dette - un beau jour nous nous entendrons dire qu'ils ne sont plus soutenables et je ne suis pas sûr que les conférences internationales suffisent, même si elles peuvent produire des textes prenant en compte toutes les données du problème, et je pense à ce qui va se préparer pour lutter contre le terrorisme. Adopter un texte, c'est bien, le mettre en oeuvre, l'appliquer c'est mieux, mais c'est beaucoup plus difficile et l'on voit aujourd'hui tout le corpus du droit international fragilisé par le décalage incroyable entre ceux qui signent et ceux qui appliquent.

Ce n'est pas forcément toujours par mauvaise volonté, simplement parce qu'ils n'ont pas les moyens administratifs, judiciaires, policiers, de faire le nécessaire. Mais ce que je dis là ne doit pas dispenser au contraire les pays du Nord de faire un effort particulier. J'espère que tel grand pays du Nord trouvera dans l'actualité récente des raisons d'être enfin acteur du combat engagé contre le blanchiment. Mais je pourrais dire de même pour la lutte contre la diffusion des petites armes. C'est le même pays qui a très largement empêché que la conférence des Nations unies sur le même sujet - à laquelle je représentais également la France - puisse conclure et donner un peu d'espoir à ces pays, notamment africains, où les petites armes sont celles qui causent les plus gros dégâts.

Bref, il ne faudrait pas que la difficulté reconnue aux pays du Sud à prendre leur part dans le combat multilatéral soit une excuse pour certains pays du Nord à ne pas l'engager vraiment. L'unilatéralisme de certains est un frein à la maîtrise de la mondialisation. Je pourrais dire de même d'Internet où là encore ce sont certains pays qui - au nom de la liberté du consommateur considérait comme référence absolue- ôtent aux Etats la possibilité de réguler un outil qui aujourd'hui nous le savons est le mode de communication facile que les terroristes emploient et vis-à-vis duquel en l'état actuel de la législation internationale, nous sommes à peu près désarmés.

Alors quelles conséquences générales peut-on tirer de tout cela ? D'abord, il y a une conclusion, une conséquence qu'il ne faut pas tirer, c'est celle qui consisterait à n'être plus nous-mêmes, à abandonner justement nos convictions en matière de Droits de l'Homme, de développement social ou d'environnement. Un tel abandon nous enfermerait dans une impasse, il serait d'ailleurs refusé par nos propres sociétés et il serait incompris de nos concitoyens les plus engagés dans la solidarité internationale, ce que vous connaissez bien, il serait refusé, je crois, par les jeunes générations et au Sud, c'est important d'y insister, il condamnerait ceux qui combattent pour le progrès parfois au péril de leurs vies.

S'il est bien quelque chose dont la mondialisation a besoin, c'est de valeurs collectives, la solidarité, les Droits de l'Homme, le développement durable en font partie ; tourner le dos à la relation d'autorité du passé, ce n'est pas renoncer à l'influence, c'est la faire passer par un effort accru de persuasion, d'information et dans ce domaine aussi, la coopération décentralisée a un rôle important à jouer.

Dans ce à quoi nous devons consentir, ce pourquoi nous devons militer, c'est une relance du débat redistributif avec le Sud. Les conseilleurs que nous sommes devront être - pour être entendus - aussi des payeurs et à une échelle supérieure à celle que nous avons connue. Je veux croire que la crise dans laquelle nous entrons ne va pas avoir comme première conséquence une nouvelle baisse de l'aide publique au développement.

Il sera intéressant de voir et de comparer les futurs chiffres de l'aide publique au développement avec par exemple le niveau des aides reconnues à l'industrie aéronautique et au transport aérien, même si je ne mets pas en doute le besoin de soutien de ces secteurs. Vous verrez, il sera intéressant de comparer, singulièrement, en ce qui concerne les chiffres outre-Atlantique.

Je parle d'APD, ce n'est pas seulement l'aide publique au développement dans sa forme classique qu'il faut mobiliser, cet effort doit emprunter des voix diversifiées. Je veux par exemple évoquer la différenciation des règles, savoir adapter les règles aux possibilités et aux besoins de pays inégaux en richesse et en capacité.

C'est vrai pour les règles commerciales qui doivent prévoir des discriminations positives en faveur des pays pauvres, voire des pays à revenus intermédiaires, et l'Union européenne a donné l'exemple : la modernisation des Accords de Lomé et l'initiative "tout sauf les armes" qu'elle a prise en faveur des pays les moins avancés sont un pas dans la bonne direction.

Le deuxième type d'efforts repose sur des mécanismes financiers d'un type nouveau, je pense aux nouveaux fonds qui sont en train d'apparaître pour financer ce que l'on appelle les biens publics mondiaux. 2001 marque un tournant, puisque l'année aura vu à la fois les Accords de Bonn sur le climat et le lancement d'un fonds mondial de lutte contre les maladies transmissibles.

La montée en puissance de ces mécanismes d'un type nouveau est également manifeste dans le cas de la dette. Ce que nous allons mettre en oeuvre, en faveur des pays pauvres très endettés, est un mécanisme à décaissement rapide qui augmentera fortement les sommes consacrées à la lutte contre la pauvreté et au développement de ces pays ; la France là aussi est en pointe parce qu'elle va au-delà des volumes d'annulation décidés au niveau multilatéral.

Et je voudrais dire à cet égard l'opportunité qui se présente - me semble-t-il pour les collectivités que vous êtes dans le cadre de la coopération décentralisée - de profiter des marges de man¿uvre que les pays qui vont bénéficier de ce désendettement vont avoir, cela se compte par centaines de millions chaque année, pour engager avec eux des politiques nouvelles dans les domaines que vous savez, que vous maîtrisez, qu'il s'agisse des transports, de l'écologie urbaine ou des grands classiques que sont la santé ou l'éducation.

Je vous le dis et mes services sont prêts à préparer avec vous en quelque sorte une relance à rebond de votre coopération décentralisée en profitant de cette opportunité et dans les pays - qui ne sont pas si nombreux, mais tout de même - qui vont bénéficier dans les deux ans qui viennent - il y en a quand même une bonne vingtaine- de cet effacement de la dette.

Et puis il y a un troisième type d'efforts à côté des efforts matériels, qui vous concernent aussi directement : c'est le besoin d'un dialogue politique plus intense. Alors, il peut paraître surprenant que je vous invite au dialogue politique, je crois pourtant que vous l'avez dit tout à l'heure, qu'à cette sensibilité citoyenne à l'international doit correspondre la responsabilité des élus de participer en quelque chose au dialogue politique international.

Bien sûr avec vos correspondants, avec ceux que vous rencontrez, peut-être aussi par le biais des relations qui sont les vôtres avec les organisations non-gouvernementales.

Je voudrais juste dire un mot à cet égard pour souligner la responsabilité qui me semble être la vôtre dans le besoin de mise en ordre par les ONG elles-mêmes d'une constellation qui a fait la preuve à Durban, il y a encore quelques jours de l'extraordinaire diversité bien sûr, mais parfois des manipulations auxquelles certaines n'échappent pas, de l'absence de transparence, bref, il y a besoin que la société civile gagne en responsabilité si elle veut revendiquer le rôle que nous sommes prêts à lui reconnaître sur la scène internationale et je pense que les villes qui ont des relations avec cette société civile peuvent aider à identifier mieux ceux qui méritent davantage de considérations, parce que plus responsables.

C'est un élément auquel je voulais vous rendre attentifs.

Je voudrais revenir peut être plus précisément à cette question de votre implication dans cette réponse à la mondialisation.

Je voudrais d'abord faire observer qu'il y a une montée de la revendication identitaire qui, de toute évidence, est une sorte de contrepoint à la mondialisation dans laquelle certains ont peur de perdre en quelque sorte leur âme. Ce qui est préoccupant, c'est de savoir autour de quoi on est en train de refabriquer de l'identité ? La religion ? La remontée du fait religieux est tout à fait considérable et l'on peut penser que c'est la conséquence de ce que d'aucun appelé la béance idéologique qui a suivi l'effondrement du mur de Berlin alors même que le libéralisme a montré ses limites pour répondre à ces grandes questions qui nous interpellent comme celle notamment de l'inégalité du monde et dans cette béance là, le fait religieux est en train de se redévelopper et la montée de l'Islam en est la meilleure illustration.

Pourquoi l'Islam, parce que c'est la religion qui articule le plus étroitement - j'allais dire le temporel et le spirituel - le religieux et le politique. Ce qu'il faut c'est trouver des références identitaires qui mobilisent sans diviser, sans exclure et là je prends le pari que c'est bien l'identité de la ville ou du quartier, de la commune, qui peut fabriquer de l'identité qui rassemble et pas de l'identité qui suscite la division parfois la haine.

Je voudrais dire aussi même si j'ai conscience qu'il faut être prudent quand on compare la fracture Nord/Sud et la fracture sociale chez nous, mais dire tout de même qu'il y a quelques identités là aussi, quelques ressemblances. La fracture Nord/Sud - j'ai pu la mesure là encore à Durban, avec même une connotation particulière - la polarisation autour de la Palestine de toutes les misères du monde, m'a fait dire que vu de Durban, l'Equateur passait justement quelque part au milieu de la Palestine.

Mais la fracture, elle est aussi dans nos villes, dans nos banlieues, mais si je ne confonds pas fracture sociale et cette fracture Nord/Sud, il faut bien reconnaître quand même que parfois ce sont les mêmes qui sont d'un côté et de l'autre. Je veux dire que les populations qui sont le plus en souffrance, qui se sentent exclues, qui éprouvent le sentiment d'humiliation, de frustration, ce sont aussi souvent les populations de migrants. Et cette simple raison là, vaut aussi que l'on prenne en considération l'implication des élus locaux sur la scène internationale.

Et J'aimerais bien que la coopération décentralisée tutoie plus souvent ce que nous appelons le co-développement. C'est à dire l'implication des communautés de migrants dans le développement de leur pays d'origine, pas simple, pas facile, parce que leurs préoccupations est souvent plus de s'intégrer là où ils sont, chez nous, que de se soucier encore du pays dont ils viennent, parfois qu'ils ont fui dans des conditions difficiles, mais c'est pourtant important.

Je crois aussi que vous avez un rôle privilégié dans le travail de mémoire. A Durban, on a beaucoup insisté sur ce besoin d'exorciser le passé, celui de la traite et certaines villes sont plus attentives que d 'autres évidemment à cause de leur propre histoire à cette question et nous avons tous quelque part profité aussi de ces pages, de ces commerces, le colonialisme aussi, sans faire injure à ceux qui ont écrit quelques belles pages d'humanité. Il est vrai que l'on n'a pas encore donné, à cette histoire, la place qu'il faudrait dans nos livres d'histoire mais les collectivités locales dans leur relation qui peuvent être la leur avec les migrants peuvent être acteurs de cette oeuvre de mémoire.

Je crois que c'est important car c'est aussi la manière de redonner de l'identité culturelle cette fois à ces populations qui aujourd'hui se sentent marginaliser sur le bord et qui peuvent, Claude Bartolone, lui-même disait comment, au lendemain des attentats américains, le climat était lourd dans certaines banlieues qui peuvent aussi nourrir au moins le climat à défaut de produire des terroristes.

Je crois qu'il faut aussi en prendre la mesure.

Voilà, moi je crois que c'est plus simplement l'éruption de l'internationale au quotidien de vos citoyens qui vous fait obligation de vous ouvrir au monde. Bernard Stasi voulait bien - et je l'en remercie- dire le rôle que j'ai essayé de jouer pour que votre coopération soit reconnue comme étant une coopération de plein exercice. Je suis convaincu qu'elle participe considérablement à l'influence que la France peut et doit continuer d'exercer pour porter ses valeurs sur la scène internationale. Je crois que l'actualité nous rappelle que ce besoin là n'a jamais été si pressant.

Je vous remercie

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 4 octobre 2001)

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