Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, en réponse à des questions sur la position et l'action de la France après les attentats perpétrés aux Etats-Unis le 11 septembre et sur la situation internationale, au Sénat le 10 octobre 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, en réponse à des questions sur la position et l'action de la France après les attentats perpétrés aux Etats-Unis le 11 septembre et sur la situation internationale, au Sénat le 10 octobre 2001.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel.

FRANCE. Premier ministre

ti : Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs les sénateurs,


Vous comprendrez que je ne puisse répondre à chacune des interpellations, interrogations, suggestions qui ont été faites, sinon ce débat nous entraînerait trop loin, et peut-être lasserais-je votre patience, surtout m'exprimant une deuxième fois. Je n'engagerai pas non plus un débat général de politique internationale auquel certains nous conviaient - je pense notamment à la fin de l'intervention de monsieur Arthuis. Je laisserai les discussions budgétaires se dérouler, le moment venu, lors des examens qui y procéderont.


Je me contenterai, pour commencer mon intervention, de vous dire que si chacun s'est exprimé avec sa conviction, avec sa sensibilité, parfois même avec sa vision de la République, qui nous est commune, j'ai quand même, personnellement, senti - j'espère ne pas interpréter trop largement vos expressions et vos propos - que sur l'essentiel, l'analyse de l'après 11 septembre, la position qui doit être celle de la France, selon vous, il y avait entre tous ceux qui se sont exprimés, une grande convergence de vues et je m'en félicite. C'est cette même convergence de vues que nous faisons prévaloir au sein de l'exécutif.


Je répondrai donc à un certain nombre de questions qui ont été posées, et je dirai, en réponse d'abord au président de votre commission des Affaires étrangères et de la Défense, monsieur de Villepin, que vous savez bien, comme l'a, d'une autre façon, rappelé madame Borvo, que pour la France, pour la diplomatie française, le rôle des Nations unies reste tout à fait essentiel. Certains textes, certaines conventions sur le terrorisme, aux Nations unies, résultent directement de propositions de la France. Nous nous sommes efforcés, à chaque fois que c'était possible, et notamment quand l'emploi de la force pouvait être invoqué, de faire que cela soit le cas dans le cadre des Nations unies. Nous nous réjouissons d'ailleurs que ce soit sur la base d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, considérant que la paix était menacée et que le droit de légitime défense des Etats-Unis était reconnu, que cette intervention, finalement, a lieu. Donc, toutes les initiatives qui pourront être prises par la diplomatie française pour faire en sorte que l'ONU joue pleinement son rôle, par exemple dans la recherche d'une solution politique en Afghanistan, croyez bien que tout cela aura l'appui de la France et en tout cas du Gouvernement.


De la même manière, monsieur le président, vous savez bien qu'en ce qui concerne la question israélo-palestinienne, la position de la France - du président de la République, de moi-même, du ministre des Affaires étrangères, qui a été à plusieurs reprises dans la région - a toujours été une position active, déterminée en faveur de la paix. A chaque fois que nous avons pu faciliter le dialogue, à chaque fois que nous avons pu rappeler les acteurs, quand ils étaient emportés par la passion, à l'esprit de responsabilité, nous l'avons fait. Nous l'avons fait à l'époque de F. Mitterrand, et nous le faisons encore maintenant.


Alors, évidemment, nous nous sommes efforcés de faire partager cette position constante par nos partenaires européens. On peut dire maintenant que sur des approches qui étaient plutôt celles de la France, il y a maintenant une conviction européenne commune, et on l'a vu par la présence des ministres des Affaires étrangères européens se succédant à Jérusalem ou dans les Territoires palestiniens. L'évolution qui semble ou qui peut paraître se dessiner du côté des Etats-Unis, après leur période de retrait, est positive et nous invitons à nouveau tous les acteurs - mais c'est vrai particulièrement le Premier ministre Sharon - à retrouver la voie du dialogue par la recherche du cessez-le-feu et par la reprise du dialogue politique.


A propos de l'Afghanistan, monsieur le président, je veux vous dire que le plan proposé par la France s'adresse non seulement à nos partenaires européens, mais à l'ensemble de la communauté internationale. Il vise à susciter une coordination des efforts, tant sur le plan humanitaire qu'en vue d'une solution politique qui ne soit pas préfabriquée, mais qui parte de la réalité très particulière de l'Afghanistan, et qui permette à ce peuple, enfin, à ce peuple martyrisé, effectivement, de reprendre le contrôle de son destin.


Il a été présenté au Conseil des Affaires générales le 8 octobre, et il a été reçu avec un vif intérêt et avec une commune détermination à agir de nos partenaires européens, pour que l'Europe joue tout son rôle dans la mobilisation internationale.


En ce qui concerne la coopération policière et judiciaire en Europe, vous avez raison d'insister sur le fait qu'il est essentiel que les décisions prises par le Conseil extraordinaire du 21 septembre, des chefs d'Etat et de gouvernement à Bruxelles, pour renforcer la lutte contre le terrorisme, puissent produire des effets les plus rapides possibles, les négociations pour que l'Union se dote d'une définition commune du terrorisme et d'un mandat d'arrêt européen - cela a été évoqué aussi par d'autres - ont déjà commencé et un Conseil des ministres européen de la Justice a été convoqué, spécialement à cet effet, le 16 octobre prochain. Les Quinze se sont fixés comme objectif de parvenir à un accord sur ces deux instruments pour le début du mois de décembre, et j'ai bon espoir que la volonté commune d'efficacité permette de parvenir à ce résultat.


Je ne reviens pas sur le gel des avoirs. Nous l'avons décidé immédiatement. Lundi, les Quinze ont décidé de rejoindre la France dans le gel immédiat de ces avoirs et vous savez par ailleurs que nous sommes engagés dans la ratification de la Convention des Nations unies sur la répression du financement du terrorisme, dont nous sommes à l'origine, puisque je crois, ce débat viendra dans votre assemblée dès demain.


En ce qui concerne - vous avez évoqué beaucoup de problèmes, monsieur le président, et c'est bien légitime dans votre responsabilité - les capacités de transport aéroporté de la France, je voudrais vous dire que la négociation A-400M - dont je voudrais rappeler qu'elle n'a été possible, cette perspective de construire un gros avion porteur, comme la perspective de construire un grand avion de transport civil, que parce que nous avons réussi à faire émerger au niveau européen, après avoir opéré les restructurations et les rapprochements nécessaires en France, la très grande entreprise de l'aéronautique et de l'espace, EADS, qui peut porter ce type de projet, et donc voilà un domaine dans lequel, je crois, nous avons bien travaillé - cette négociation A-400M a franchi un pas important lors du dernier round, ces jours derniers, puisque nous pouvons espérer que les discussions sur le prix permettent que le Gouvernement allemand considère que les questions qu'il avait soulevées ont obtenu réponse et qu'il donne son accord définitif. En tout cas, sachez que nous travaillons étroitement dans cette direction.


Quant à l'Europe de la défense, les travaux de perfectionnement de la force de réaction rapide avancent bien sous la présidence belge. Ils doivent déboucher, au Conseil européen de Laken, en décembre, sur une déclaration constatant que l'Union européenne est opérationnelle pour gérer une crise. D'ailleurs, le fait que les Etats-Unis aient indiqué officiellement qu'ils jugeaient appropriée une conduite par l'Union européenne des opérations de maintien de la paix en Macédoine et aussi en Bosnie, dans un proche avenir, montre bien que les Etats-Unis au moins sont plus conscients - mais je ne pense pas à vous, monsieur le président, en disant cela - de la réalité des progrès accomplis depuis plusieurs mois par la France, président et Gouvernement réunis, pour construire une Europe de la défense, que quelques uns, me semble-t-il, si j'en juge par les interventions que j'ai entendues notamment à la fin.


En ce qui concerne enfin la question de la réserve opérationnelle que vous avez évoquée, c'est un vrai problème, monsieur le président. Nous en parlions d'ailleurs encore tout récemment avec le ministre de la Défense.


La loi du 22 octobre 1999 est venue consacrer la création et la montée en puissance d'une réserve militaire reconstituée dès lors que le service militaire a été suspendu. Elle sera composée d'une part d'anciens militaires d'active assujettis pendant cinq ans à une obligation de disponibilité, et d'autre part, de militaires ayant souscrit un contrat d'engagement spécial dans la réserve. La réserve, vous le savez, doit compter à terme 100 000 personnels, dont la moitié pour la gendarmerie nationale.


Alors, il est vrai que nous sommes loin de cet objectif, même si nous sommes dans une phase de montée en puissance, nous sommes actuellement à 22 000 réservistes. Je voudrais vous dire qu'il est prévu d'accélérer le rythme de constitution de cette force de réserve, l'objectif étant d'atteindre 50 % de cet effectif théorique pour l'ensemble des forces armées d'ici trois ans. Mais je rappelle que ce n'est pas simplement un problème de volonté politique de la part du Gouvernement, ni de moyens budgétaires - encore que certains puissent être nécessaires - c'est aussi un travail de conviction que nous devons mener, les uns et les autres, auprès de nos compatriotes, de tous ceux qui sont susceptibles de s'engager dans cette réserve.


Je suis d'accord avec ce qu'a dit le président C. Estier en rappelant la légitimité de l'intervention des Etats-Unis. Elle a été affirmée par le Conseil de sécurité des Nations unies. C'est là une dimension de droit international. Mais elle est évidente aussi lorsque l'on pense comment ce peuple, cet Etat, ont été frappés en leur coeur même, de façon terrifiante, par ces attentats terroristes, et nous ne pouvions pas nous attendre à autre chose qu'à une réaction des Américains, que nous jugeons légitime, notamment dans la forme qu'elle prend aujourd'hui. Mais j'y reviendrai peut-être, à propos d'autres interventions.


C'est vrai, monsieur le président Estier, qu'on voit là, sans doute, la fin du mythe de l'invulnérabilité du territoire des Etats-Unis, même si déjà des attentats les avaient frappés. Je crois qu'on peut espérer que nos amis américains en tirent des leçons que, même lorsqu'on est la première puissance mondiale, surtout peut-être quand on est la première puissance mondiale, on n'a pas la possibilité de faire un retrait du monde. Que lorsqu'on a une telle influence sur le monde, on peut craindre aussi que le monde, en retour, vienne exercer son influence chez vous. Et donc, je crois - je ne sais pas comment l'administration américaine tirera la leçon de cette expérience si dramatique - mais je pense que cela pourrait montrer à nos amis américains que c'est bien dans la vision d'un monde multipolaire, que c'est bien en prenant leur place et toute leur place du multilatéralisme, qui doit présider à la complexité du monde, qu'ils pourront être pleinement entendus comme puissance, c'est-à-dire d'assumer leur devoir de responsabilité.


Je n'ai pas le temps de développer ici, plus avant, ces réflexions. Je crois pour autant qu'il va y avoir, après le 11 septembre, une série d'interrogations sur l'évolution du monde. Ce conflit, comme vous l'avez dit, ne ressemble pas à ceux qui l'ont précédé. C'est pourquoi d'ailleurs - et j'y reviendrai tout à l'heure - les formes de l'engagement de notre pays seront diverses, et c'est pourquoi les modalités de votre information et de votre consultation le seront également.


Je suis d'accord avec monsieur B. Seillier, lorsqu'il exprime le souhait que ne soit pas étendu le champ de l'intervention, telle qu'elle est cadrée aujourd'hui et, naturellement, je partage - peut-être pas tout à fait avec la même définition de la nation, peut-être pas exactement avec les accents qui ont été les siens - l'idée que la France doit rester une nation, un partenaire de la Communauté internationale, un pays profondément européen dans sa culture et dans ses engagements, mais en même temps, un pays qui n'a pas renoncé à son identité nationale, qui n'a pas renoncé à ses choix de politique économique et sociale, à son modèle de fonctionnement, à sa vision de la République.


Monsieur de Raincourt a abordé, en formulant la remarque suivante, la question de l'association du Parlement aux décisions que prend l'exécutif. Et il a dit : "je regrette que le Parlement soit plus largement tenu à l'écart que ses homologues."


J'ai constaté, notamment après mon intervention d'hier à l'Assemblée nationale, que c'était cette question du vote qui avait un peu polarisé le point de vue d'un certain nombre d'observateurs et de commentateurs. Je vais y revenir avec un peu de netteté et de clarté.

Cela pose un problème de forme et de fond. Le problème de forme, c'est que notre Parlement, nos Assemblées, sont un peu différentes des assemblées d'autres pays européens, dans la mesure où le régime de la Vème République n'est pas un régime parlementaire au sens où il serait exclusivement parlementaire ; ce qui est par exemple le cas de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne fédérale ou de la Suède. C'est un régime qui est à la fois présidentiel et parlementaire - faut-il le rappeler aux parlementaires ?


Je ne suis pas de ceux qui ont bâti le système de la Vème République. Nous n'avons pas non plus révisé notre Constitution. Donc, quelles sont les possibilités qu'elle offre - et je reste là sur la forme ? Moi, je suis un peu, avec le Gouvernement, chargé de la relation avec le Parlement. Je l'exprime, je la ressens et j'y réponds. C'est à moi de régler ces problèmes, donc je le fais à l'Assemblée nationale comme au Sénat. Mais puisque l'on aborde ces questions, soyons quand même très clairs : le président de la République ne considère pas qu'il soit possible - je ne dirais pas souhaitable, parce là j'interprèterais peut-être sa pensée - de voter sur ces questions qui nous sont posées au Parlement telle qu'est la Constitution.

Il a quelques arguments : l'article 35 de la Constitution dit que "la déclaration de guerre est autorisée par le Parlement". Voudriez-vous que nous vous consultions pour demander si nous devons déclarer la guerre à l'Afghanistan ? Nous ne faisons pas la guerre à l'Afghanistan, nous ne faisons pas la guerre au peuple afghan : il y a des opérations en Afghanistan contre un certain nombre d'objectifs.


Il existe une autre possibilité : c'est l'article 49-1 qui peut trouver une autre expression sous la forme de l'article 49-4 au Sénat, où l'on demande l'approbation d'une déclaration de politique générale. L'article 49-1, à l'Assemblée nationale, dit que le Gouvernement sollicite la confiance, il engage la responsabilité du Gouvernement sur une déclaration de politique générale. Cela a d'ailleurs été employé par M. Rocard, au moment de la guerre du Golfe. Mais la décision de la guerre du Golfe était une décision globale, immédiate qui entraînait tout le reste, dans un conflit global.


Je reviendrai tout à l'heure à la question du fond.


Donc, allons-nous utiliser ces possibilités ? Je voudrais vous dire très clairement que cela ne me gêne nullement, mais est-ce que vraiment la confiance au Gouvernement sur une déclaration de politique générale, dont je suis convaincu que telle que je la rédigerais elle aurait l'approbation de toute la majorité et peut-être même de l'opposition, croyez-vous vraiment que cela répondrait à la question qui nous est posée d'une part, et d'autre part, est-ce que l'opposition ne me dirait pas : "Est-ce que vous ne cherchez pas un autre avantage ? ".


Il est donc bien évident que l'article 49-1 ne me parait pas être directement fait pour autoriser ou ne pas autoriser, pour donner son point de vue ou ne pas donner son point de vue, sur un engagement de la France dans des opérations.


Donc, je ne comprends pas très bien pourquoi certains focalisent sur cette question, d'autant que la forme rejoint le fond.


J'ai trouvé que Mme Borvo s'est exprimée sur ce sujet de façon plus nuancée que M. Arthuis, par exemple.


J'en viens à la question de fond. Au moment de la guerre du Golfe, il s'agissait de savoir si la France participerait à une opération - sous l'égide des Nations unies d'ailleurs -, mais qui était une véritable opération de guerre dans un conflit frontal où nous étions prêts à engager l'ensemble de nos moyens.


Pendant le conflit du kosovo, il s'est agi aussi de décider si oui ou non, nous participerions à ce conflit. Et nous avons pris cette décision, le Parlement ayant été informé et consulté - termes que j'ai moi-même suggéré - au-delà de l'information et nous avons, au fond, accepté que nous nous engagions dans ce conflit.


Là, le problème est que nous sommes et que nous pouvons être sollicités pour intervenir de façons diverses, ponctuelles, changeantes. Il serait très difficile par un vote pour lequel nous n'avons pas l'outil constitutionnel et qui devrait être une sorte de tout ou rien, de vous associer vraiment à des prises de décisions précises que, par ailleurs, nous avons à faire.


C'est bien pourquoi, au-delà d'un débat de principe, je préfère de beaucoup chercher à vous associer de façon aussi précise que possible et notamment, en donnant à vos présidents de groupe parlementaire et à vos présidents de commission, les informations précises dont ils ont besoin sur ce qui nous est demandé, sur ce que nous sommes prêts à faire. Si, à partir de ces éléments, tels ou tels débats de principes s'engageaient, il serait toujours temps de le poser.


Je voulais vraiment qu'on comprenne bien comment cette question est posée : quelle est l'attitude du Président, quelle est celle du chef de Gouvernement qui, lui, est chargé de la relation avec le Parlement et que l'on ne croit pas qu'il y ait sur cette question, ni sur le fond ni dans la forme, chez moi, le moindre embarras.


Je répondrais à M. de Montesquiou que notre diplomatie ne se conçoit pas comme un arbitre mais plutôt comme un acteur et par ailleurs comme un bon partenaire de la communauté internationale. Je rappellerais à propos de l'Afghanistan que le ministre des Affaires étrangères a reçu le commandant Massoud à Paris ; que nous sommes certainement un des pays, une des diplomaties qui a gardé le plus grand contact avec l'alliance du Nord ; que c'est souvent parce que les responsables de l'Alliance du Nord, et directement le commandant Massoud lorsqu'il a rencontré H. Védrine, nous ont dit : "Vous ne pouvez pas et vous ne devez pas couper tout lien avec le régime des taliban parce que sinon vos ONG ne pourront plus intervenir en Afghanistan et la souffrance de notre peuple sera plus grande.", que nous avons maintenu ces liens avec un régime qui, par ailleurs, n'est pas reconnu.


Enfin, la France n'a jamais, et particulièrement pas mon Gouvernement, manifesté la moindre complaisance à l'égard des taliban, pas plus d'ailleurs, à quelque époque que ce soit, à l'égard de M. Ben Laden. Je crois donc que, pour ce qui nous concerne, nous sommes au clair.


Je répondrais simplement à M. Caldaguès, qu'il ne faut avoir aucune complaisance pour le terrorisme, que la France n'a jamais été un sanctuaire pour le terrorisme. Elle a pu parfois avoir sur son sol - elle a peut-être encore sur son sol - des "éléments dormants", comme on dit, elle ne saurait se sentir comme à l'abri ou épargnée par le terrorisme. Mais en tout cas, elle mène une lutte constante, déterminée et on l'a vu ces dernières semaines, efficace de coopération entre la justice et la police de façon à démanteler ces réseaux, à renseigner nos partenaires. Ils nous en ont d'ailleurs - y compris le FBI - porté témoignage.


Enfin, sans faire allusion à d'autres terrains de l'actualité, vous savez bien que les magistrats spécialisés ou non - mais tous ceux qui ont à mener une lutte contre le terrorisme - peuvent le faire totalement, en toute indépendance avec le concours plein et entier - et c'est d'ailleurs la loi - de la police. Le Gouvernement veille à leur en donner les moyens.


Ont été évoqués par plusieurs d'entre vous - notamment par M. Arthuis à qui je crois avoir répondu sur la question du vote solennel -, des éléments de la politique de Défense. Peut-être pourrais-je rajouter là quelques points encore : les principes et les options stratégiques de notre politique de défense restent solides, comme l'a dit d'ailleurs M. Villepin, même si on doit garder la réflexion ouverte. Il ne faut qu'en fonction des événements, de façon trop impulsive, trop impressionniste, tout d'un coup, on donne des à-coups trop violents dans notre politique de défense, que l'on en modifie les priorités. Cela avait d'ailleurs été un des thèmes de mon intervention à l'IHEDN. Les réponses cohérentes à la menace terroriste sont en direction de la protection intérieure et du renseignement ; le Gouvernement y a déjà travaillé dans la durée et il continue à le faire sur tous les terrains. L'Europe de la Défense - j'ai essayé d'en donner quelques preuves - se justifie plus que jamais.


J'avais dit que je n'aborderai pas les questions budgétaires ; disons simplement en passant que la loi de programmation militaire 97-02 sur les effectifs a été pleinement respectée en 2002, et sur l'équipement réalisée à 94 % pour 6 budgets successifs ; je crois que c'est un chiffre de réalisation sans précédent depuis 30 ans. Nous maintenons le cap en 2002 et nous avons la volonté de faire face aux besoins nouveaux qui sont avérés. Je ne reviens pas sur la réserve mais je dis un mot des missiles de croisière : les commandes sont confirmées et en cours de réalisation, les financements ont été mis en place toutes ces dernières années et les livraisons à l'armée de l'air sont prévues en 2003. C'est ce que me confirmait le ministre de la Défense. C'est d'ailleurs un programme franco-britannique d'un niveau technique supérieur au Tomahawk qui a été conçu dans une période précédente.


Je terminerai, si je ne me trompe pas, par madame Borvo. Je suis, naturellement, totalement d'accord avec elle pour que soit conduite une action résolue, constante, contre les circuits financiers. Nous avons été heureux de voir que, dans des circonstances qui, elles, étaient au contraire celles du désespoir, des changements d'attitude s'opèrent sur un certain nombre de ces dossiers ; mais nous veillerons à ce que cette lutte contre les paradis fiscaux, contre les centres offshore, contre ces circuits financiers opaques, pour réduire l'empire du secret bancaire, que ces luttes soient poursuivies dans la durée. Il n'y a pas de peuples terroristes et le peuple afghan n'est pas un peuple terroriste.


Mais il y a des systèmes oppresseurs et le système des taliban est un système oppresseur, et il y a, en Afghanistan, des réseaux terroristes qui y sont sanctuarisés. Outre que nous ne doutions pas un instant que les Etats-Unis, frappés comme ils ont été frappés, répliqueraient - et ils avaient le droit de le faire et nous avons même pensé qu'ils avaient pris leur temps pour faire, plus qu'en d'autres circonstances, mesurant peut-être la difficulté de la tâche -, nous pensons que cette action en Afghanistan, telle qu'elle est menée, est légitime mais aussi justifiée.


Si elle est maîtrisée, si elle est bien ciblée, si elle frappe les réseaux, si elle les désorganise dans ce qui est quand même un de leur noyau essentiel, et que dans le même temps elle disloque le système des taliban. Si elle donne l'espoir - si nous agissons ensuite avec intelligence - de restaurer la paix civile en Afghanistan, de permettre un certain consensus qui sera forcément, on le sait, inter-ethnique - on ne va pas leur imposer notre modèle démocratique, si un certain consensus s'opère et que la paix peut revenir dans ce pays et que ce peuple cesse d'être martyrisé, alors quelles que soient les conditions dans lesquelles cette décision aura été prise, je pense que ce sera une évolution juste et que l'alternative de la non-frappe, en l'espèce, serait simplement l'impunité du système de Ben Laden et le maintien de l'oppression des taliban sur le peuple afghan, et en particulier, madame, sur les femmes afghanes.


Donc, je n'ai pas, moi, d'interrogations sur cette action telle qu'elle est menée, mais nous devons veiller - je reviens à ce qui a été dit sur plusieurs des bancs ici, dans la majorité comme dans l'opposition, comme je l'ai dit moi-même - à ce que cette réplique soit maîtrisée, à ce qu'elle soit conçue en ayant à l'esprit que nous avons en face de nous un adversaire fanatique mais intelligent et avec une vision qui lui est propre. Alors, je pense - puisque vous m'avez interrogé sur ce point - que l'intervention jusqu'ici est efficace ; contrairement, madame, à ce que vous pensez, elle ne s'accroît pas, elle décroît : elle est reprise mais avec de moindres moyens et nous en donnerons des indications, si c'est nécessaire tout à l'heure.


Sachez aussi que nous veillerons à vous donner une information complète et permanente qui vous permettra de nous faire connaître votre sentiment sur tel ou tel engagement qui pourrait être celui de la France, dans des conditions concrètes, à un moment ou à un autre. Donc, je pense que vous pouvez faire confiance à la volonté des autorités publiques et pour ce qui me concerne, à ma volonté et celle du Gouvernement de conduire cette affaire avec maîtrise. Je voudrais conclure : - pardonnez-moi d'avoir été peut-être à nouveau un peu long et sans doute en même temps n'ai-je pas répondu à toutes vos questions - rien ne doit nous faire oublier, à la fois le sentiment d'horreur et de compassion que nous avons éprouvé le 11 septembre lorsque nous avons assisté, pratiquement en direct, à ces attentats sur New-York et sur Washington ; rien ne doit faire retomber l'indignation que nous avons éprouvée et notre détermination absolue à combattre, dans la durée, le fanatisme et le terrorisme.


Mais nous devons en même temps garder la tête froide, avancer, comme je le disais hier, les yeux ouverts. Nous devons agir avec force, nous devons agir conformément à nos valeurs. Si nous restons unis, tout en restant chacun nous-mêmes, si nous cherchons l'efficacité tout en admettant que, dans des situations complexes, face à des menaces obscures, il y ait place pour le débat et l'interrogation, nous parviendrons , j'en suis convaincu, à isoler le terrorisme et à le battre. Je ne crois pas que, face à ces groupes, les démocraties soient faibles. Certes, elles ont leur mode de fonctionnement, ce sont des sociétés ouvertes, elles s'offrent ainsi parfois aux coups. Mais en même temps, parce qu'elles sont démocratiques, elles ont la force que donne la légitimité des pouvoirs donnés par le peuple. Parce qu'elles ont l'habitude de la souplesse, de la mobilité, du débat, elles ont elles-mêmes face aux épreuves une plasticité, une capacité d'adaptation que n'ont pas les régimes de dictature qui sont durs mais qui cassent quand vient le temps de l'épreuve. Face à l'épreuve, nous ne casserons pas, nous défendrons nos valeurs, nous serons avec nos alliés, nous le serons dans le libre arbitre respecté de ce grand pays qu'est la France et nous le ferons ensemble.


(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 12 octobre 2001)

Rechercher