Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à la télévision "Al Jazeera" à Paris le 26 octobre 2001, sur la situation en Afghanistan et la participation française aux opérations militaires, la lutte contre le terrorisme et le plan français pour l'Afghanistan, les répercussions dans le monde arabo-musulman, le Proche-Orient et l'appui et le soutien réservés au commandant Massoud en France lors de sa tournée en Occident. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à la télévision "Al Jazeera" à Paris le 26 octobre 2001, sur la situation en Afghanistan et la participation française aux opérations militaires, la lutte contre le terrorisme et le plan français pour l'Afghanistan, les répercussions dans le monde arabo-musulman, le Proche-Orient et l'appui et le soutien réservés au commandant Massoud en France lors de sa tournée en Occident.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Ma première question, bien sûr, c'est la situation en Afghanistan. Quelle est votre position concernant les frappes américaines et britanniques et pourquoi la France est en fait un peu loin de cette participation active à ces frappes ?

R - L'action est essentiellement américaine. Elle a été reconnue comme légitime par le Conseil de sécurité tout de suite après les événements tragiques du 11 septembre. Le monde entier a souhaité, et c'était d'ailleurs l'intention du président Bush et de M. Powell, que la réaction soit ciblée sur le système Al Qaïda et sur le système taleban sans lequel le système terroriste n'aurait pas connu ce développement. Donc, il faut assumer cela. Evidemment, ce n'est jamais agréable, mais c'est une réaction qui a été menée dans l'intérêt général de l'ensemble des pays du monde, y compris de nombreux pays arabo-musulmans qui peuvent être confrontés à la menace du terrorisme.

Il n'empêche qu'il faut tout de suite penser à la suite et nous sommes très actifs, nous Français, comme nous l'avons montré dans un plan récent pour l'Afghanistan et en ce qui concerne la situation humanitaire immédiate et le devenir politique de l'Afghanistan. Mais on ne peut pas opposer l'action militaire inévitable contre le système terroriste et d'autre part l'avenir politique de l'Afghanistan, cela forme un tout.

Q - Auparavant, le président Chirac a dit sa solidarité totale avec les Etats-Unis, on a même parlé d'une participation active française sur le plan militaire. Mais aujourd'hui, est ce que l'on peut parler d'une position française neutre à propos de ce conflit ?

R - Non, bien sûr que non. Personne n'est neutre à propos de ce conflit. D'ailleurs, tous les gouvernements du monde se sont déclarés engagés dans la lutte contre le terrorisme. Donc il n'y a pas de gouvernement neutre ou alors c'est tout à fait nouveau. D'autre part, l'ensemble des pays membres des Nations unies sont engagés par le texte du Conseil de sécurité qui a jugé que les Etats-Unis étaient en état de légitime défense, donc de légitime riposte au titre de l'article 51 de la Charte des Nations unies.

Il y a donc des actions militaires compte tenu des pouvoirs de nuisance et de destruction qu'a atteint ce système terroriste. Mais naturellement, cela ne suffit pas. Les Américains le disent, les Européens le disent, mais cela ne suffit pas, il faut également traiter les problèmes de façon politique, mais il ne faut pas opposer les deux. Il n'y a absolument pas de neutralité, ni de la France ni de n'importe quel autre pays que je connaisse.

D'ailleurs, tous les gouvernements arabes ou musulmans, quasiment tous, se sont dit également engagés dans la lutte contre le terrorisme. Et d'ailleurs c'est normal, parce que si l'on regarde le bilan de ce terrorisme, que je n'ose même pas appeler islamiste parce que vraiment utiliser le terme d'islam par rapport à cela est tellement faux, honteux, choquant qu'il faut trouver un autre terme, ce sont quand même les populations arabo-musulmans qui en ont souffert.

Q - Mais la France ne préfère pas s'engager vraiment militairement ?

R - Non, il y a eu des participations de bateaux, des facilités aériennes, il peut y avoir des participations aériennes sur d'autres plans, ce n'est pas un problème.

En réalité, les Etats-Unis se sont organisés pour agir seuls fondamentalement, même s'il y a eu quelques participations marginales d'autres pays.

Q - Les Américains n'ont pas demandé l'aide d'autres pays ? L'aide sur le plan logistique ?

R - Très peu de choses. Peu de choses en fait, quelques facilités à quelques pays, ce n'est pas fondamental. Il y a d'ailleurs beaucoup de pays qui étaient prêts à participer mais presque pour des raisons techniques en fait, ou logistiques. C'est plus facile pour les Etats Unis d'agir seuls, ils sont habitués à travailler comme cela. Quand vous bâtissez des coalitions militaires, cela pose des problèmes d'organisation pratique.

Donc, il n'y a pas de différences. Ce qui compte, c'est la position de fond et oui, nous sommes engagés dans la lutte contre le terrorisme. La réaction était légitime mais nous pensons au peuple afghan qui a tellement souffert depuis une vingtaine d'années, bien avant les actions militaires immédiates. C'est un peuple qui est épouvantablement frappé depuis très longtemps, il y avait déjà des millions de réfugiés, de personnes déplacées, de gens victimes de la fin, de la sécheresse, avant les opérations actuelles.

Le monde entier doit avoir un projet pour l'Afghanistan pour demain et nous Français, nous avons fait des propositions. D'abord, nous faisons beaucoup d'efforts humanitaires, comme beaucoup d'autres pays en ce moment et là-dessus, il faut encore renforcer l'aide parce qu'elle n'est pas suffisante. Il y a un problème d'accès à la population, le système taleban empêche même l'acheminement des aides. Ce sont des actions qui ont lieu à la périphérie, on peut atteindre quelques villes qui ne sont pas très loin des frontières. Mais il y a un gros effort à renforcer sur le plan humanitaire maintenant et puis il y a une solution politique. Nous, nous défendons pour l'Afghanistan une solution dans laquelle toutes les composantes de la nation afghane se rassemblent pour rebâtir un avenir.

Q - Pourquoi à votre avis, par exemple les pays arabes surtout l'Arabie Saoudite, là où vous allez vous rendre prochainement, et l'Egypte, les deux grands pays arabes aujourd'hui, ne peuvent pas rejoindre la même alliance ou la même coalition de la guerre du Golfe. On parle vraiment de certains embrasements dans le monde arabe ou musulman ?

R - Ce n'est pas tout à fait comparable parce que les Etats-Unis n'ont pas cherché à composer une coalition militaire. Quand M. Powell parle d'une coalition, c'est la coalition politique, engagée dans la lutte contre le terrorisme avec de très nombreux pays arabes, je le répète, qui ont vraiment des raisons de s'engager contre le terrorisme, mais également la Chine, comme on l'a vu au Sommet de Shanghai, mais également l'Inde, la Russie, tous les pays européens, les pays africains. Il y a eu l'initiative du président Wade très remarquée en ce qui concerne la participation des pays africains dans la lutte contre le terrorisme, c'est cela la coalition.

Il y a l'action militaire proprement dite qui est essentiellement américaine, il y a la coalition politique. Lutter contre le terrorisme c'est une tâche de longue haleine, parce qu'il faut lutter à la fois contre des idéologies qui alimentent le terrorisme, des financements, naturellement lutter contre des situations qui alimentent tout cela. Et là, nous sommes tout à fait engagés et je crois que l'Arabie Saoudite, si je note bien les déclarations, et l'Egypte, puisque vous me parlez de ces deux pays, sont clairement engagés dans la lutte contre le terrorisme.

Q - Vous croyez que l'Arabie Saoudite peut vraiment jouer un rôle, surtout qu'elle reconnaît apparemment le régime des Taleban, surtout dans cette crise ?

R - Plus maintenant.

Q - Oui, plus maintenant, mais avant elle le reconnaissait. Peut être joue-t-elle un rôle primordial pour essayer de trouver une solution politique ?

R - Je pense que, de toute façon, l'Arabie est un pays qui joue un rôle considérable, qui est extrêmement important et du point de vue français nous attachons un très grand prix à la consultation politique entre les dirigeants saoudiens et nous-mêmes. Dans cette phase où il faut réfléchir, non seulement aux répercussions, mais à cette crise terrible sur l'ensemble de la région, à la solution politique pour l'avenir de l'Afghanistan puis sur d'autres sujets, il est important pour nous d'avoir cette consultation.

Q - Votre homologue américain M. Colin Powell a parlé d'un rôle d'administrateur en Afghanistan des Nations unies. Là, par exemple, on peut trouver un rôle plus avancé pour la France prochainement si le régime taleban est renversé, il y a un nouveau gouvernement qui peut se substituer là bas ?

R - Nous avons été les premiers, je crois, à présenter un plan pour l'Afghanistan, tel que le volet humanitaire, le volet politique et le volet reconstruction économique pour demain, essentiellement d'ailleurs agricole et puis il va falloir s'occuper de la question des mines.

Sur le plan politique, nous avons donc défendu tout de suite l'idée qu'il fallait trouver un accord politique entre les Pachtouns, les Ouzbeks, les Tadjiks, les Azeris et les autres. Nous pensons que l'ancien roi pourrait jouer un rôle utile de symbole pendant cette transition. Enfin, c'est aux Afghans d'en décider.

Et nous avons un dialogue très intense avec les Pakistanais, les Iraniens, les Ouzbeks, les Tadjiks, les Russes. Nous étions mardi à Moscou, le Premier ministre M. Jospin et moi-même. Nous avons parlé de ces questions avec le président Poutine. Et bien, nous cherchons tous à aller dans le même sens, c'est à dire de permettre aux Afghans de retrouver la maîtrise de leur destin. Alors que l'histoire a été tellement tragique pour eux depuis longtemps maintenant.

Donc, nous ne cherchons pas à imposer une solution, nous cherchons à créer les conditions dans lesquelles les Afghans pourront prendre en main leur destin. Dans ce contexte, l'ONU est appelée à jouer un rôle fondamental, d'abord en légitimant un certain nombre de décisions par des textes du Conseil de sécurité, peut être en allant plus loin, en fournissant une participation ou un support pour l'autorité de transition, en contribuant à la sécurisation du pays.

Q - Vous croyez que c'est actuellement la seule solution politique que l'on voit à l'horizon pour éviter plus de bombardements, ou des opérations militaires ?

R - Non, ce sont deux choses distinctes. Je sais que les actions militaires sont très mal perçues, mal vécues, mal ressenties.

Q - Surtout qu'elles touchent actuellement des civils ?

R - Oui, mais excusez-moi de le rappeler, le terrorisme touche énormément de civils, non seulement à New York mais dans beaucoup de pays arabes et musulmans depuis des années et des années. Il ne faut quand même pas oublier cet élément.

D'autre part, les civils qui ont été maltraités par ce qui s'est passé en Afghanistan, ont commencé à l'être longtemps avant ces frappes. Il y a eu des guerres étrangères, fratricides, les conséquences abominables du régime des Taleban sur la vie du peuple afghan, les femmes et les hommes de ce pays, il ne faut pas commencer le récit des malheurs uniquement aux frappes.

Q - Des erreurs arrivent pendant la guerre. Que pensez-vous des erreurs américaines reconnues par le Pentagone, par exemple l'ambassade de Chine en Yougoslavie ?

R - Oui, je sais bien, cela peut arriver. Dans toutes les guerres malheureusement, je le regrette infiniment, il y a des dérapages, des erreurs. C'est déjà bien qu'ils le reconnaissant par rapport à cela.

Mais l'objectif ce n'est pas cela. Il faut quand même dire la vérité. La vérité, c'est qu'il y a un système terroriste insupportable pour tout le monde aussi bien pour le monde arabo-musulman que pour le monde américain ou européen ou pour les autres, ou pour les Russes ou les Chinois. Le niveau de nuisance, de haine absurde, l'invocation de l'islam par des terrorismes de ce type, devraient révolter le monde arabo-musulman. Il devrait y avoir d'un bout à l'autre du monde arabo-musulman des condamnations sur le fait que l'on ose invoquer l'islam qui est une religion de tolérance, de perfectionnement personnel, enfin une grande religion naturellement. Que l'on ose invoquer l'islam à propos d'actions de ce type, c'est quelque chose d'effrayant.

Donc, à un moment donné, compte tenu du degré de nuisance atteint par ce système terroriste, l'action militaire est inévitable. C'est triste dans certains cas, pour certaines conséquences, mais le système taleban a tellement favorisé ce système, imbriqué les choses, que cette action doit être menée et c'est cette action qui a été considérée comme légitime, je le répète, cela n'arrive pas souvent, par le Conseil de sécurité, l'article 51 de la Charte des Nations unies.

Pour le moment, ce n'est pas une action qui est menée contre l'Afghanistan, c'est une action qui est menée en Afghanistan parce que c'est là où sont les installations.

Q - Mais cela peut être inutile, surtout qu'il n'y a pas de sites, des objectifs, des cibles à viser. L'essentiel, c'est comment capturer Ben Laden, le trouver, le localiser, c'est cela ?

R - Vous avez raison de dire cela, mais pour que ces opérations puissent avoir lieu, pour aller capturer et détruire le réseau Al Qaïda, il faut pouvoir y aller. Donc, dans un premier temps, il fallait quand même des opérations. C'est peut être regrettable, mais c'est inévitable. C'est logique si l'on veut bien réfléchir à cela. Il y avait quand même des terrains d'aviation, des casernes, des terrains d'entraînement, des n¿uds de communication, toutes sortes de choses. Cela devait être fait comme cela.

Alors, évidemment, nous souhaitons tous que cela soit rapide.

Q - Parce que, quand même, beaucoup de déclarations dans le monde arabe souhaitent que cette guerre ne traîne pas beaucoup, surtout si cela risque l'embrasement, la déstabilisation de certains régimes dans les pays du Golfe, par exemple ? Parce qu'il y a un décalage entre la rue et certains régimes.

R - Je sais bien. Je crois que ce sont des régimes solides, dirigés par des gens responsables qui ont pris la position qu'il fallait prendre et que le terrorisme a atteint un niveau insupportable pour tout le monde.

Donc, ils prennent une décision courageuse, il faut l'expliquer aux opinions publiques. Encore une fois, ce n'est évidemment pas des actions contre le monde arabe ou le monde musulman, nous sommes du même côté par rapport au terrorisme. Ce n'est même pas une action contre l'Afghanistan. On cherche à libérer le peuple afghan, le libérer de cette emprise, de ce système taleban qui est effrayant, du système terroriste qui s'est installé là et qui utilise ce malheureux pays. Je crois que notre projet pour l'Afghanistan peut être compris et je le dis à tous vos téléspectateurs arabo-musulmans.

Je crois que cette démarche doit être soutenue. Nous voulons créer les conditions après cette épouvantable tragédie pour que le peuple afghan puisse reprendre son destin en main. Mais il faut que l'ensemble de ceux qui ont de l'influence - à commencer par les voisins, les pays limitrophes - sur les Afghans aient une action très responsable aussi.

Q - On a beaucoup entendu que ces frappes aériennes ou bien ces frappes américaines et britanniques peuvent être étendues à d'autres pays arabes. Est-ce que vous croyez que cette possibilité est toujours d'actualité ou bien les frappes doivent être limitées ?

R - Cette discussion est partie d'un certain nombre d'interventions publiques aux Etats-Unis et, d'autre part, l'ambassadeur des Etats-Unis aux Nations unies avait dit que les Etats-Unis se réservaient la possibilité de frapper des infrastructures d'Al Qaïda à d'autres endroits éventuellement. Mais vous avez pu noter que, jusqu'ici, le président Bush a été tout à fait clair, que M. Powell a été tout à fait clair et qu'ils mènent une action contre le système Al Qaïda et le système taleban en Afghanistan et qu'ils ont écarté jusqu'ici toute autre hypothèse.

Donc au jour d'aujourd'hui, je constate ce qui est fait et ce qui est fait reste dans la logique de ce qui a été jugé légitime par le Conseil de sécurité.

Q - On passe brièvement au Moyen-Orient avec ce qui se passe actuellement, la tragédie qui se passe dans les Territoires palestiniens et l'on remarque un certain changement dans la position américaine, on voit clairement que dans les déclarations, il faut qu'il y ait un retrait immédiat israélien. Qu'est ce que vous pensez de ce changement américain ? Vous croyez que les Etats-Unis peuvent vraiment tirer des leçons aujourd'hui de leurs erreurs dans la région envers le Moyen-Orient ?

R - Je trouve à la fois courageuses, utiles et importantes les déclarations américaines des dernières semaines, à la fois du président Bush et de M. Powell. Il est très important que le président Bush ait parlé d'un Etat palestinien, parce que l'on peut voir la situation immédiate, urgente, qui est épouvantable ; épouvantable en ce qui concerne les conditions de vie des palestiniens et terrible en ce qui concerne l'insécurité dans laquelle se sentent les Israéliens, tout cela rend la relance d'un processus de paix extrêmement difficile. Donc, il faut en sortir, là il y a des actions urgentes à mener et vous avez pu noter les déclarations françaises très claires dans lesquelles nous demandons au gouvernement israélien de retirer l'armée israélienne des zones A, les zones clairement palestiniennes au titre des accords qui ont été réoccupées. Cela ne peut conduire à rien, en fait.

Mais en même temps, je viens de rappeler il y a deux jours notre position de fond qui est claire et simple : c'est que seule la création d'un Etat palestinien viable, vivant à côté d'un Etat d'Israël, dont il respecterait absolument le droit légitime à la sécurité - de même qu'Israël devra respecter le droit légitime à la sécurité de l'Etat palestinien -, seule cette solution permettra de sortir de ce drame, de cette tragédie, de cette espèce d'abîme dans lequel s'enferment les Israéliens et les Palestiniens.

C'est la position de la France depuis 1982. C'est devenu la position de l'Union européenne, et nous nous en réjouissons, depuis 1999. C'est ce que nous commençons à entendre des responsables américains. C'est important parce qu'il faut aider ces deux peuples, sinon ils se lancent dans un engrenage où ils ne peuvent que se déchirer.

Nous appelons à la constitution, une sorte de coalition mondiale de bonne volonté, de tous les pays qui veulent créer au Proche-Orient et la paix et la sécurité.

Alors, il y a les Européens, notamment la France, les Etats-Unis, je crois la Russie, de nombreux pays arabes qui ont d'ailleurs fait des plans, je pense aux propositions de la Jordanie, de l'Egypte. Naturellement, les Nations unies. Il faut que tous ceux qui dans le monde jugent cette situation intolérable, se rassemblent, et qu'ils arrivent à réenclencher au lieu d'un processus de mort et de destruction, un processus de paix.

Q - Ce qui est grave aujourd'hui, c'est que les Israéliens ne répondent pas même aux Américains. Qu'est-ce que vous pensez de cette position israélienne, s'agit-il d'un bras de fer entre les Américains et les Israéliens ?

R - Les appels américains pour un retrait urgent, c'est également ce que nous disons et je pense que les Israéliens devront effectuer ce retrait parce que c'est une voie sans issue. Ils s'en rendent compte, je vois ce que dit M. Simon Peres aussi qui est important. Je crois que de toute façon, ces actions ne peuvent pas être poursuivies, elles ne doivent pas l'être et qu'il faut complètement renverser la tendance. L'action américaine de ces jours-ci qui est très proche de ce que font les Européens, est très importante. Il faut s'accrocher à ce petit fil d'espérance.

Q - (Sur le rôle de la Libye)

R - Il y a une volonté manifeste de la Libye, depuis un certain temps, d'être réadmise dans la communauté internationale. D'ailleurs, le Conseil de sécurité avait il y a quelques temps suspendu les sanctions qui avaient frappé la Libye et on voit qu'il y a une politique libyenne qui va dans ce sens.

Donc, nous sommes très heureux d'entendre le colonel Kadhafi s'exprimer dans ce sens. Mais en fait, le monde entier s'exprime comme cela. Et cette notion de légitime défense a été encore une fois reconnue par l'ensemble des membres des Nations unies, cela veut donc dire que la Libye veut se comporter aujourd'hui comme un membre de la communauté internationale confrontée à un péril commun.

Q - Et cela peut aider la Libye à s'intégrer plus dans la communauté internationale. Aujourd'hui, on parle de suspension des sanctions, mais après cela peut-être des levées décisives des sanctions contre la Libye ?

R - C'est certainement l'objectif de la Libye, bien sûr.

Et puisque vous me parliez du Forum méditerranéen, je voudrais dire qu'il permet à des pays méditerranéens d'Europe et aux pays de la rive nord de l'Afrique de dialoguer très franchement.

C'est un Forum informel, donc nous ne sommes pas tenus par des négociations et nous nous disons franchement les choses. C'est très important en ce moment parce que devant tous ces périls qui existent, devant les risques d'engrenage, d'amalgame, que nous avons-nous en France, combattu avec beaucoup d'énergie et contre tous ceux qui pour des raisons folles voudraient enclencher des affrontements de civilisation, il y a une réponse : c'est le dialogue, dialogue des civilisations, des cultures, la coopération.


Q - C'est votre politique de toujours ?

R - Nous en France, nous n'avons pas attendu le 11 septembre pour dire ces choses là, de même que nous n'avons pas attendu le 11 septembre pour découvrir la situation tragique du Proche-Orient, naturellement. Mais c'est plus nécessaire que jamais, donc nous attachons beaucoup d'importance à ces rencontres et à ces enceintes, où l'on peut mettre en pratique cette politique qui est un antidote, je crois, à quelques idées folles.

Q - Et le ministre de la Coopération, M. Josselin était en Libye et au Soudan. Pourquoi avez-vous choisi ces deux pays en cette période exactement ?

R - Si vous regardez les contacts ou les visites du président de la République, du Premier ministre, de moi-même, de M. Josselin, de M. Moscovici, nous sommes en contact avec tous les pays et nous allons partout.

Et puis après, il y a une sorte de répartition des voyages ou des tâches parce que ce sont des emplois du temps extrêmement compliqués à gérer.

Donc, nous voulions avoir des contacts avec tous ces pays. Il y a quelques jours, j'ai fait un voyage très rapide en Tunisie, Algérie et au Maroc. Nous avons demandé à M. Josselin d'aller en effet en Libye et au Soudan. Je vais en Arabie, nos contacts avec les Egyptiens sont constants, donc c'est une politique d'ensemble qu'il faut souligner, qui est la politique de la France mais qui est je crois plus utile que jamais.

Q - M. Ahmed Shah Massoud est venu en France, il a été reçu ici par vous mais officiellement....

R - Ici même, je l'ai reçu d'ailleurs lors d'un petit déjeuner dans une salle à manger qui est juste à côté d'ici.

Q - Si l'on avait donné l'appui et le soutien nécessaires à l'époque à M. Shah Massoud, ne pensez-vous pas que l'on aurait pu éviter beaucoup de problèmes actuellement dans la région ?

R - Cela dépend qui est "on" dans votre question.

Q - L'Occident, Les pays démocratiques comme la France, les Etats-Unis ?

R - La France est je crois le seul pays.

Q - Le Parlement européen, mais il n'était pas reçu par le président de la République, il n'y avait pas vraiment cet appui nécessaire, je ne sais pas ce que vous en pensez ?

R - Attendez, il y a deux choses dans votre question.

D'abord, ce serait quand même un paradoxe ; alors que la France est le seul pays qui a maintenu un vrai contact avec le commandant Massoud, qui l'a aidé de différentes façons, et que j'ai été le seul ministre d'un grand pays, d'un pays occidental, qui ait reçu le commandant Massoud, ce serait quand même un paradoxe que l'on invente des reproches à faire à la France en particulier par rapport à l'ensemble de ceux qui n'ont rien fait.

Q - Oui, bien sûr, il y a un reproche général à l'Occident, non pas seulement à la France.

R - Je le note, merci.

Mais quand j'ai reçu le commandant Massoud ici, il n'est pas venu avec des reproches, il est venu ici avec de la gratitude, des remerciements ; nous avons réfléchi, je lui ai même posé des questions sensibles.

Vous savez qu'il y a des ONG françaises très actives, à partir de Peshawar, mais elles ne pouvaient travailler pour atteindre les populations qu'en ayant un minimum de contacts avec les Taleban, donc je lui ai dit : est-ce que vous admettez l'idée que pour aider la population afghane qui est si malheureuse, on maintienne un minimum de contacts avec cette population, y compris des contacts diplomatiques à des niveaux modestes ? Et il m'a dit : "oui je le comprends, parce qu'il y a quand même 90 % de la population afghane qui, malheureusement, est sous le contrôle des Taleban".

On a aidé aussi ceux qui étaient dans la zone de l'Alliance du Nord et notamment de Massoud, mais c'était 5 à 10 % des populations.

On a eu une conversation vraie. C'est un homme que je trouvais impressionnant, son combat était un vrai combat pour son pays et j'ai éprouvé une infinie tristesse et un grand accablement quand il a été assassiné malheureusement en plus après les trahisons. Tout cela est terrible.

Si l'on revient à la situation de l'Afghanistan d'aujourd'hui, nous devons aider les Afghans à trouver une bonne combinaison entre eux, pour les Pachtouns, je répète, les Tadjiks, les Ouzbeks et les autres.

Le commandant Massoud était un grand chef, par son rayonnement personnel, par ses caractéristiques, qu'il avait lui seul. Il avait un rayonnement qui débordait certainement cette base tadjik, mais il n'aurait pas pu constituer à lui seul une solution.

De toute façon, même s'il était encore là, et c'est triste qu'il ne soit pas avec nous maintenant, il aurait fallu rechercher une coalition, malgré tout, et il serait très précieux pour peut être jeter des ponts entre l'Alliance du Nord et les Pachtouns qui ne doivent pas être liés naturellement au système de pouvoir du Mollah Omar. Mais il faut trouver cette combinaison entre les différentes forces en Afghanistan.

Cela reste notre objectif.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 29 octobre 2001)

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