Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à des radios françaises dont Europe 1, à "Abu Dhabi Television" à Islamabad le 2 novembre 2001 et conférence de presse sur l'objet de sa visite au Pakistan dans le cadre du conflit en Afghanistan, de la recherche d'une solution politique pour ce pays et de la mobilisation contre le terrorisme, sur le rôle du Pakistan et de l'Onu. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à des radios françaises dont Europe 1, à "Abu Dhabi Television" à Islamabad le 2 novembre 2001 et conférence de presse sur l'objet de sa visite au Pakistan dans le cadre du conflit en Afghanistan, de la recherche d'une solution politique pour ce pays et de la mobilisation contre le terrorisme, sur le rôle du Pakistan et de l'Onu.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Tournée en Inde et au Pakistan de M. Hubert Védrine, les 1er et 2 novembre 2001 : visite au Pakistan le 2

ti : Interview aux radios françaises, à Islamabad, le 2 novembre 2001 :

Q - Monsieur le Ministre, on se posait un certain nombre de questions hier : à quel le point le Pakistan est-il déstabilisé, le général Musharraf tiendra-t-il ses engagements, dans quelle mesure, est-ce qu'il en a la volonté ? Est-ce qu'à ces questions vous avez, ce matin, un début de réponses ?

R - Je verrai le président Musharraf dans l'après-midi. J'ai, avant, une longue séance de travail puis un déjeuner avec le ministre pakistanais des Affaires étrangères. J'ai déjà vu au dîner d'hier plusieurs ministres dont le ministre de l'Intérieur et j'ai eu un entretien avec M. Brahimi, le représentant spécial de Kofi Annan. Je crois que l'engagement du Pakistan dans la coalition anti-terroriste est clair et net et il faut partir du principe que les dirigeants pakistanais connaissent encore mieux le Pakistan que nous de l'extérieur. Donc je crois que leur engagement est clair. Ils comprennent ce que cela signifie, à quoi ça les engage, quelle est la logique de cette prise de position. Leur résolution me paraît claire. Ils sont d'ailleurs dans une position stratégique.

Et c'est aussi pour ça que je suis venu, parce que la France est très active depuis plusieurs semaines dans la recherche d'une solution politique, et nous avons absolument besoin des Pakistanais pour qu'émerge un accord entre les Pachtounes d'un côté, qui sont les plus proches des Pakistanais mais aussi les Tadjiks, les Ouzbeks, les autres Arabes de l'Alliance du nord et encore d'autres minorités. Il faut que les Pakistanais aident à ce que certains veto soient surmontés, de même qu'on le demande à d'autres pays voisins. Il faut que les uns et les autres soient constructifs. Dans toutes ces affaires, le Pakistan est essentiel, c'est le sens de ma visite à Islamabad aujourd'hui.

Q - Est-ce que M. Brahimi partage votre forme d'optimisme ?

R - Ce n'est pas encore de l'optimisme parce que la situation n'y prête pas, ni le contexte militaire, ni le contexte humanitaire qui est terrible. C'est tout un peuple qui est quand même martyr, pas depuis 3 semaines, depuis 20 ans. La situation ne peut pas rendre optimiste, mais nous apercevons ce que nous avons à faire dans ce contexte. M. Brahimi est lui-même convaincu de l'engagement des Pakistanais et mesure m'a-t-il dit, un début de mouvement de la part des différents groupes afghans, de la part des différents pays voisins. Il était donc à Islamabad hier soir où nous nous sommes vus, il partait ce matin en Iran et j'ai l'impression que ça commence un peu à bouger et que le fait que chaque groupe d'Afghans ou chaque pays voisin de l'Afghanistan doit commencer à penser au-delà de ses intérêts immédiats, à l'intérêt qu'il y aurait à avoir un Pakistan en paix, facteur de stabilité dans la région plutôt que l'inverse, cette idée commence lentement à émerger. Et, naturellement, je suis là pour la soutenir.

Q - Est-ce que les Pakistanais évoluent également sur ce qui était encore hier leur franche hostilité à la participation des Tadjiks de l'Alliance du nord à un futur gouvernement afghan ?

R - Il me semble, mais je le vérifierai avec le président Musharraf, que les Pakistanais acceptent mieux qu'avant la participation des différentes composantes de l'Alliance du nord, de même que, du côté des autres si je puis dire, l'Alliance du nord, les Iraniens, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, la Russie, on comprend évidemment aujourd'hui que les Pachtounes doivent avoir dans l'Afghanistan de demain toute la place qui leur revient, légitimement, et les autres aussi, et que d'ailleurs dans ce processus de transition, l'ancien roi peut jouer un rôle utile. Donc ces idées que nous avons exprimées dès le 1er octobre dans le plan français pour l'Afghanistan, je crois, commencent à cheminer mais il ne faut pas se dissimuler qu'il y a encore d'énormes obstacles à surmonter et beaucoup de chemin à parcourir.

Q - D'un point de vue humanitaire, les ONG vous ont alerté sur la situation à l'intérieur du pays, à l'intérieur de l'Afghanistan. Est-ce qu'il peut y avoir une évolution de la position pakistanaise sur l'ouverture des frontières ?

R - Les Pakistanais font déjà énormément. Compte tenu des précautions que nous prenons pour gérer en Europe, à juste titre, les mouvements de population, on ne peut pas donner des leçons aux Pakistanais. Il y a quand même au Pakistan et en Iran depuis des années et des années près de 4 millions de réfugiés. Il est évident qu'avec l'arrivée de réfugiés supplémentaires, pour des raisons qu'on peut comprendre, qui ne sont pas liées qu'aux erreurs de frappes mais aussi à la sécheresse, ils y regardent à deux fois compte tenu de l'équilibre interne médical du pays. Alors certes, on peut leur demander s'ils peuvent faire un effort supplémentaire mais il faut leur demander avec le respect et la considération pour l'effort énorme qu'ils font déjà depuis très longtemps.

Les organisations humanitaires font un travail extraordinaire en Afghanistan, je voudrais leur rendre hommage ici. Ce sont des gens qui travaillent depuis longtemps en Afghanistan et qui ont une passion pour ce pays. C'est très compréhensible. Ils ont maintenu, alors que ce n'est pas évident, un minimum de contacts avec les responsables taleban, notamment dans les régions pour pouvoir accéder aux populations et d'ailleurs ils nous ont demandé avant le 11 septembre de maintenir, nous, en tant que diplomatie française, aussi un minimum de contacts, sans quoi ils n'auraient pas pu travailler. Ca fait parfois l'objet d'incompréhensions en France ou d'interprétations polémiques, mais c'était la condition sine qua non pour que l'aide puisse arriver à 90 % de la population qui est en zone taleban. Aujourd'hui ils sont évidemment très préoccupés, parfois bouleversés par la situation des réfugiés, des déplacés, de la famille, mais je leur ai dit qu'ils représentaient à eux tous un potentiel extraordinaire et irremplaçable pour la reconstruction du pays quand la phase militaire sera dépassée, quand on aura trouvé la solution politique, ce qui finira par arriver à eux tous à condition de se mettre à côté des Afghans, à les accompagner, à ne pas trancher les choses à leur place. Ils représentent un potentiel de redémarrage de ce pays tout à fait extraordinaire. Ils connaissent les gens, ils connaissent les régions, ils connaissent les tribus, ils connaissent les habitudes, ils connaissent les pratiques agricoles. Même sur des plans qui paraissent étonnants comme le planning familial, ils m'ont expliqué que dans l'Afghanistan d'aujourd'hui, il y avait un blocage des populations par rapport à ça et qu'on pouvait donc travailler mieux et vite dans un contexte politique différent. Dans le plan d'avenir pour l'Afghanistan sur le plan économique, il y a l'aspect agricole, il y a le déminage, il y a l'accueil en ville des nouveaux arrivants, mais il y a aussi ce potentiel international de dévouement, de générosité, d'expérience qu'il faut mettre au service de l'Afghanistan de demain et je le demanderai à M. Brahimi, qui y a pensé naturellement, et je crois qu'il faut vraiment l'intégrer dans le plan général.

Q - Justement, dans le plan français, est-ce que vous avez pu définir avec M. Brahimi, une ébauche de ce que pourrait être l'aide des Nations unies au moment de la fondation d'un gouvernement transitoire ?

R - Le plan français est un cadre évolutif que nous enrichissons au fil des contacts et des éléments nouveaux qui apparaissent. Dans ce plan, nous avons dit depuis le début que l'ONU devait jouer un rôle clé. Maintenant, c'est à M. Brahimi de nous le dire. Alors M. Brahimi est en train de réfléchir à ce que peut apporter l'ONU. Il est en même temps soucieux par son expérience passée qu'on ne mette pas l'ONU dans une situation impossible. M. Brahimi est en même temps soucieux par son expérience antérieure de faire un rapport remarquable sur les opérations. M. Brahimi réfléchit à ce que l'ONU peut apporter de mieux. D'un côté, tous les pays, la France mais les Etats-Unis aussi, souhaitent que l'ONU joue un rôle important dans le processus politique de demain. D'un autre côté ni M. Brahimi, ni Kofi Annan, ne souhaitent qu'on dise "débrouillez-vous", que ce soit une solution absolument impossible et qu'après on se lamente comme toujours sur le fiasco de l'ONU si tout ça n'a pas marché. On peut le comprendre. Il faut trouver la meilleure combinaison entre le réflexe des groupes afghans pour qu'ils pensent "Afghanistan" en général et non pas quelques tribus, un réflexe positif des pays voisins pour qu'ils voient ce qu'ils peuvent apporter, l'aide de tous les grands pays de la coalition qui doit se transformer, de coalition anti-terroriste en coalition pour demain et le rôle de l'ONU qui peut apporter la légitimité par les résolutions du Conseil de sécurité et un appui d'un processus afghan. Depuis le début, nous n'avons jamais pensé à imposer aux Afghans une solution politique préfabriquée. Nous travaillons à créer des conditions dans lesquelles le peuple afghan pourra reprendre le contrôle de son propre destin et c'est à l'ONU d'arranger tout ça.

Q - Une dernière question sur l'aspect militaire : est-ce que vos interlocuteurs pakistanais s'inquiètent du peu de réussite jusqu'à présent de la campagne de frappe américaine ?

R - Je ne crois pas qu'on puisse parler du peu de réussite parce qu'il n'a jamais été dit que ce serait court, facile et, d'autre part, les Américains ont expliqué qu'ils estimaient devoir détruire les infrastructures dont pourraient se servir le réseau Al Qaïda ou le système de pouvoir du Mollah Omar. C'est une phase préalable, peut-être pénible à vivre par certains côtés, notamment à cause de la façon dont les Taleban manipulent un peu les cibles, mais c'était une phase inévitable et aucun dirigeant à ma connaissance même dans le monde arabo-musulman ne conteste qu'il fallait passer par cette phase. Il n'y a pas de raison de parler d'échec, par exemple tous les aérodromes dont pouvaient se servir les terroristes ont été détruits. Il n'y a pas d'échec à cet égard. Tout le monde souhaite que ces objectifs ayant été atteints, les Américains puissent passer à d'autres formes d'actions toujours aussi nécessaires pour poursuivre les responsables principaux de ces réseaux. Les dirigeants arabes et musulmans eux-mêmes comprennent la nécessité de cette chronologie, même s'ils la souhaitent plus rapide.

Q - Une petite réaction sur les dernières menaces de Ben Laden dans un courrier adressé hier à Al Jazeera je crois ?

R - Ca fait partie d'une guerre qui a de multiples aspects, y compris la guerre de propagande et la tentative de Ben Laden et de son réseau de mobiliser le monde arabo-musulman comme si c'était un affrontement entre le monde arabo-musulman et les Etats-Unis, voire même le monde occidental tout entier. C'est exactement ce dont nous ne voulons pas depuis le début et on a dit dès la première seconde que ce n'était pas une action contre le monde musulman, ce n'est pas une action contre l'Afghanistan, c'est une action EN Afghanistan parce que c'est là où les réseaux se sont installés, ce n'est pas contre le pays. Nous avons combattu avec toute l'énergie dont nous sommes capables ce calcul diabolique et il ne faut pas tomber dans ce piège. Nous avons à démontrer de mille façons, diplomatique, et culturelle et humaine même, que justement ce n'est pas cet affrontement, que Ben Laden n'arrivera pas à enclencher cette espèce de clash de civilisations qui est sans doute son calcul ultime et nous le déjouerons.

Q - Michel Peyrard

R - Sur Michel Peyrard, je voudrais simplement dire que, depuis la première minute, nous suivons cette affaire constamment. Ca veut dire en fait par notre ambassadeur ici, par d'autres réseaux d'informations, nous rassemblons tout ce qui est utile de savoir pour hâter sa libération. A Paris, M. Genestar est tenu informé plusieurs fois par jour par mon directeur de cabinet et je vais naturellement parler de cette question dans tous mes entretiens aujourd'hui, rassembler tous les éléments dont j'espère qu'ils nous permettront d'avoir un résultat rapide, mais je ne peux pas en dire plus là aujourd'hui.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 novembre 2001)
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Interview à Europe 1 à Islamabad, le 2 novembre 2001 :

C'est très important pour nous de venir au Pakistan et pour moi de rencontrer ici le président Musharraf et son gouvernement parce que le Pakistan occupe une position stratégique sur le plan militaire mais également sur le plan politique, et nous comptons sur le Pakistan pour aider à faire émerger un accord entre les Pachtounes qui sont proches des Pakistanais, mais aussi les autres, qu'ils aient une attitude active et constructive pour l'élaboration de cette solution politique.

Q - (Sur les ONG en Afghanistan)

R - Oui, ce sont des gens tout à fait formidables qui travaillent en Afghanistan, souvent depuis longtemps, qui ont une vraie passion pour ce pays et ce peuple, ce que je comprends très bien. C'est un pays qui est véritablement martyrisé depuis 20 ans par toutes sortes de guerres et de catastrophes naturelles. Leur souci terrible, c'est qu'aujourd'hui en plus des réfugiés, des déplacés, des gens atteints par la famine, c'est un peuple entier qui est dans une situation de précarité et d'urgence. Alors nous avons vu avec eux ce qu'on peut faire dans l'immédiat et nous avons commencé à réfléchir avec eux à ce qui pourrait être fait demain dans un Afghanistan en paix, ce qui est quand même notre objectif principal pour commencer à aider les Afghans à construire ou à reconstruire leur pays.

Q - (Sur l'afflux de réfugiés en Iran et au Pakistan)

R - Oui, c'est vrai mais il faut faire ça avec en même temps un respect de la situation de ces pays. Si les dirigeants européens se trouvaient à la place des dirigeants iraniens ou pakistanais, ils feraient eux-mêmes attention aux équilibres internes de leur pays. D'ailleurs, une partie des organisations pensent qu'il faut en priorité aider les gens à rester chez eux et militent plutôt pour qu'on arrive à trouver des moyens d'accès plus efficaces et qu'on essaie de permettre aux agriculteurs de travailler là où ils sont. Il faut donc agir en fait sur tout l'éventail. C'est vrai qu'il faudrait ouvrir davantage l'accès des camps de réfugiés à l'extérieur mais il faut aider plus à l'intérieur en attendant que l'on puisse aider l'ensemble du pays à redémarrer parce que ça ce sont des mesures simplement dans l'urgence et dans la guerre.

Q - (Sur les frappes aériennes touchant les populations civiles)

R - Il est évident que les Taleban ont essayé de mettre des installations militaires auprès de cibles, les Taleban n'ont pas montré un grand souci de la population afghane, en fait. Même si c'est pénible à vivre dans cette phase, je voudrais dire ici qu'aucun gouvernement au monde, même les gouvernements arabes ou musulmans, n'a remis en cause la légitimité et la nécessité de la riposte américaine et la nécessité absolue de casser les réseaux terroristes Ben Laden et taleban. Maintenant, c'est naturellement pénible, surtout quand on ne voit que les images des éventuelles bavures des frappes, et qu'on ne voit pas les images de l'océan de malheur qui a frappé les Afghans par ailleurs, y compris du fait des Taleban. Ca devait être fait. Nous espérons tous que les frappes ayant atteint, on peut le supposer, leurs objectifs militaires, les Américains puissent passer rapidement à une autre forme d'action au sol plus ciblée encore sur les responsables des réseaux et que, par ailleurs, les solutions politiques émergent vite. C'est important aussi et c'est là-dessus que nous travaillons, nous, en priorité.

Q - (Sur l'inquiétude générée par les manifestants pro-Taleban au Pakistan)

R - Oui, parce que certains d'entre eux sont sensibles aux appels du Mollah Omar, mais encore une fois, le président Musharaf connaissant le Pakistan encore mieux que nous, il a pris ses responsabilités, il a fait son choix et nous, nous devons faire prévaloir ce choix, aider le Pakistan à jouer tout son rôle positif dans cette affaire sans que par ailleurs ça ait des répercussions négatives sur des relations entre le Pakistan et l'Inde. C'est pour cela que je suis passé en Inde avant, parce qu'on ne peut pas se permettre d'avoir en plus une résurgence en ce moment du problème du Cachemire. Il faut se concentrer sur l'objectif principal et j'ai ici l'impression forte et positive du rôle du Pakistan.

Q - (Sur Michel Peyrard)

R - Je n'ai rien à annoncer, mais je peux vous dire que nous poursuivons nos efforts constamment et que je vais m'y employer là aussi pendant tout mon séjour ici.

Merci bien.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 novembre 2001)
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Interview aux medias français à Islamabad, le 2 novembre 2001 :

Q - Monsieur le Ministre, vous venez de rencontrer le président Musharraf. Pensez-vous qu'il est en mesure de tenir fermement son pays face aux répercussions de la guerre contre les Taleban ?

R- Après avoir eu des entretiens à Islamabad avec le président Musharraf et avec ses ministres, j'ai le sentiment que le cap pris par le Pakistan est vraiment pris, qu'ils sont logiques avec l'orientation prise par le président, ils voient ce que cela signifie et je pense qu'ils vont persévérer.

Deuxièmement - je ne veux pas trop m'aventurer, car il est toujours délicat d'apprécier dans des voyages rapides - mais, à partir des éléments dont je dispose, je crois que le président Musharraf, qui connaît bien son pays, a le sentiment d'être beaucoup plus soutenu qu'on ne le pense, nous, depuis l'Europe.

Q - Pourtant ce qu'on voit ce sont des manifestations de religieux dans les rues.

R - Naturellement, les manifestations sont faites pour être vues. Il s'agit d'en apprécier exactement la portée. La dernière fois qu'il y a eu des élections au Pakistan, les partis qui se réclamaient de ce type d'idéologie ont fait moins de 10 %. Alors à un moment donné, sous le coup de l'émotion, par certaines images - puisque malheureusement dans ces affaires, on ne voit que les images des victimes civiles d'actions de bombardement, et on ne voit pas l'aspect militaire qui est réel, qui se poursuit méthodiquement - à un moment donné, il peut y avoir des manifestations dans certains partis politiques religieux ou chez les étudiants. L'appréciation des autorités pakistanaises est que cela ne représente pas le sentiment majoritaire de ce pays.

Q - Quel jugement a porté le général Musharraf sur les divisions au sein de sa propre armée, puisqu'on sait très bien que certains officiers sont hostiles à sa politique ?

R - Je ne sais pas d'où vous tenez cette information. Il parle avec tranquillité, c'est un homme de sang froid, il a l'air d'avoir la situation en main et il n'a pas de doute sur le fait que l'orientation prise est conforme à l'intérêt du Pakistan, et maintenant et à long terme ; il se sent donc naturellement obligé de l'expliquer à son pays pour convaincre. Pour cette raison, il souhaite naturellement que les actions militaires aériennes puissent atteindre rapidement tous les objectifs militaires prévus, pour pouvoir passer à d'autres phases. Il est très actif sur le plan politique mais aussi - c'est aussi pour cela que j'étais aujourd'hui à Islamabad et que j'ai rencontré l'envoyé spécial de Kofi Annan - tout cela doit se combiner de façon à arriver rapidement a une solution pour l'avenir de l'Afghanistan. Ils ne parlent pas, ici, comme des dirigeants inquiets.

Q - Pour rester justement sur l'aspect politique, sur l'après-Taleban ?

R - Les entretiens avec M. Brahimi et avec les autorités pakistanaises me donnent le sentiment que certains obstacles commencent à être surmontés. Il y a moins de veto les uns par rapport aux autres, des Pachtounes par rapports aux autres ethnies, des gens de l'Alliance du Nord par rapport aux Pachtounes. Les pays voisins, à commencer par le Pakistan, me semblent adopter une démarche constructive, tout en reconnaissant que c'est aux Afghans de construire le processus de rassemblement. Je crois que, petit à petit, les choses commencent à avancer.

Q - Une question sur les réfugiés. Avez-vous abordé le sujet ? Beaucoup d'humanitaires demandent qu'on ouvre les frontières.

R - Je crois qu'il faut d'abord rappeler que le Pakistan a fait par rapport aux réfugiés d'Afghanistan un effort absolument considérable. Il n'y a aucun autre pays au monde, proportionnellement - à part peut-être l'Iran, aussi à cause des réfugiés d'Afghanistan - qui ait accueilli une telle proportion de réfugiés sur son sol, et qui les aide depuis tant d'années, avec une assistance, disons limitée, de la communauté internationale. Aujourd'hui, il est normal de demander aux Pakistanais ce qu'ils estiment pouvoir faire en plus, mais il ne faut pas oublier cet effort considérable accompli. Les Pakistanais me répondent qu'ils sont prêts à faire un peu plus en ce qui concerne l'accueil de réfugiés afghans chez eux, surtout si les organismes compétents, comme le HCR et le PAM, peuvent également apporter un renfort, mais qu'il ne faut pas penser qu'à cela, qu'il faut également renforcer tous les moyens de faire arriver l'aide dans le pays, éventuellement juste à côté de la frontière, mais plus fondamentalement dans le pays, parce qu'il faut penser à la suite. Après, c'est le retour des réfugiés, leur réinstallation, le redémarrage de l'activité agricole, et moins les gens seront partis, plus ce sera facile de faire redémarrer ce pays. Ils sont donc prêts à agir avec nous, avec la communauté internationale sur les deux plans, et je crois que c'est une bonne réponse.

Q - Sur les Taleban. Avez-vous évoqué le sujet, l'état du régime ? Le président Musharraf a l'air quand même bien placé pour avoir des informations sur le régime taleb. Est-ce qu'il est patient, fort...?

R - Il n'a pas l'air d'avoir de doutes sur l'issue. Les choses peuvent paraître longues et compliquées mais, après tout, personne n'avait dit que ce serait court et facile. Il est convaincu qu'il y a beaucoup de Pachtounes qui, à un moment donné, ont pu se rallier au régime taleb parce qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Les Pakistanais sont assez au courant de dissensions qui ont existé à plusieurs reprises à l'intérieur du régime taleb, sur l'affaire des Bouddhas, sur des questions sociales, sur d'autres sujets...Quand on voit les choses de près, qu'on entre un peu plus dans le détail qu'on ne peut le voir depuis l'Europe, cela veut dire que l'espérance que nous avons de voir émerger des Pachtounes représentatifs est une espérance fondée. Maintenant, plus vite cela ira, mieux cela vaudra.

Q - Une dernière question sur Michel Peyrard. Le sujet a-t-il été abordé ?

R - Le sujet a été abordé. J'ai remercie les Pakistanais pour ce qu'ils ont fait, puisque depuis le début ils nous aident de toutes sortes de façons. J'ai évidemment dit au président Musharraf qu'en France nous sommes très attentifs au sort de Michel Peyrard. Je ne veux pas donner d'informations supplémentaires, parce que tant que cela n'est pas conclu, il vaut mieux ne pas trop en parler. Mais sachez que nous sommes très mobilisés. J'ai constaté que les autorités pakistanaises l'étaient pleinement, avec tous les moyens dont elles disposaient.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 novembre 2001)
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Interview à Abu Dhabi Television à Islamabad, le 2 novembre 2001 :

Q - Monsieur le Ministre, Russes et Américains, hier, ont exprimé leur désir de voir les Taleban exclus complètement d'une éventuelle coalition gouvernementale en Afghanistan. La France est-elle partisan de cette idée ?

R - Les Russes et les Américains ont dit qu'ils n'imaginaient pas que des responsables du mouvement taleb fassent partie de la solution future, et personne ne l'imagine. Le mouvement taleb, cela veut dire le système de pouvoir du mollah Omar et les responsables taleban. Mais, à la suite des malheurs multiples de l'Afghanistan, des guerres extérieures, des guerres internes, quand les Taleban ont ramassé le pouvoir en apportant une sorte de tranquillité, il y a toutes sortes de gens qui se sont ralliés aux Taleban parce qu'ils n'avaient pas d'autre solution, parce qu'ils étaient épuisés par les guerres civiles, parce qu'ils ont cru que cela apporterait une amélioration. Et puis, simplement, parce que les Taleban sont des Pachtounes, et que, dans le système ethnique et tribal de l'Afghanistan, ils voulaient être gouvernés par des Pachtounes, et non par des Tadjiks ou des Ouzbeks. Il y a les responsables politiques du mouvement, le mollah Omar, ceux qui ont mené cette politique, qui ont coopéré activement avec Ben Laden et qui ont appliqué la politique que l'on sait par rapport au peuple afghan, les femmes... et puis il y a l'ensemble des gens, des Pachtounes. Un des enjeux de la recherche de la solution politique actuelle, c'est de faire réémerger, dans ce monde pachtoune qui est très vaste - l'ancien roi d'Afghanistan est issu d'une des grandes tribus pachtounes, par exemple - des responsables pachtounes qui n'ont été taleban qu'à un moment donné, par circonstance, mais qui n'ont pas eu de pouvoir dans le système taleb et qui attendent leur heure pour réapparaître. Tout l'effort que nous faisons, dans le processus politique, ici à Islamabad, et ailleurs depuis Paris ou New York, c'est justement de hâter le moment où l'on va voir des Pachtounes disant : "Nous allons être la composante pachtoune de demain dans cette coalition a trouver entre les Pachtounes, les Tadjiks, les Ouzbeks, les Hazaras et les autres".

Q - Mises à part les quelques réserves que la France a déjà exprimées tout à fait au début quant au mécanisme de cette coalition internationale, est-ce que votre soutien aux Etats-Unis est inconditionnel ?

R - Nous n'avons fait aucune réserve sur quoi que ce soit. Nous avons rappelé depuis le début - ce sont d'ailleurs les termes de l'article 5 de l'Alliance atlantique - qu'il y a des cas dans lesquels la solidarité est engagée entre Alliés, et le choc du 11 septembre a été tellement violent que cela a provoqué un mouvement de solidarité bien au-delà de l'Alliance atlantique. Mais dans le même article 5, il est dit que chacun détermine librement les modalités de sa solidarité. Nous sommes dans cette attitude, qui est parfaitement claire, parfaitement solidaires, depuis le début, qui n'a pas changé. Mais solidarité, cela ne veut pas dire aveuglement ou abdication de la volonté. Nous sommes solidaires d'une politique à laquelle nous contribuons, et nous sommes engagés dans la lutte contre le terrorisme, non pas parce que nous sommes solidaires de façon mécanique, mais parce que c'est notre lutte, et c'est notre intérêt, comme c'est l'intérêt de tout le monde. Il y a eu plus de victimes du terrorisme dans le monde arabo-musulman depuis dix ans que dans le monde occidental et, donc, nous pouvons être solidaires les yeux ouverts.

Q - Monsieur le Ministre, vous étiez en Inde, vous êtes actuellement au Pakistan. Est-ce que vous êtes porteur d'une quelconque initiative européenne concernant le conflit frontalier entre l'Inde et le Pakistan ?

R - Cela ne se présente pas du tout comme cela. Les Indiens refusent même idée que le Cachemire soit un sujet indo-pakistanais. A fortiori, ils récusent en principe toute approche internationale, même des Américains, de l'Europe ou d'un pays en particulier. Il n'empêche que dans les problèmes entre l'Inde et le Pakistan, il y a évidemment le Cachemire. Et il y a d'autres problèmes. Nous avons, nous, Français, un dialogue stratégique intense avec l'Inde ; nous parlons avec eux, nous les écoutons, nous connaissons leurs arguments. Nous avons une relation étroite en même temps avec le Pakistan, donc c'est possible, mais il n'y a pas de médiation, il n'y a pas d'initiative. On pourrait en faire, mais elle tournerait court le lendemain matin, parce qu'elle serait récusée. Le mieux qu'on puisse faire, je crois, mais c'est utile malgré tout, c'est d'écouter les Indiens en confiance, d'écouter les Pakistanais en confiance, et de dire ce que j'ai dit à Delhi, ce que j'ai dit à Islamabad, qui est que nous les appelons, les uns et les autres, à la retenue ; que dans cette période, il faut qu'ils fassent preuve de sang froid, qu'il ne faut pas que les répercussions de l'affaire afghane détériorent les relations entre eux. Je pense qu'un Afghanistan pacifique et stable est dans l'intérêt commun et du Pakistan et de l'Inde et je ne peux que souhaiter que le dialogue reprenne vraiment entre les deux pays.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 novembre 2001)
Conférence de presse à Islamabad, le 2 novembre 2001 :


Mesdames, Messieurs,


J'arrive au terme de ma visite au Pakistan. Les raisons de ma venue sont évidentes, la France souhaite apporter son soutien aux autorités pakistanaises dans cette phase difficile. Nous apprécions la clarté et le courage des options arrêtées par le président Musharraf et par son gouvernement. Nous avons, en France, des le 1er octobre, fait des propositions concernant l'Afghanistan aussi bien pour une solution politique que sur la reconstruction du pays après.

Sur tous ces points, le travail avec le Pakistan est essentiel, ainsi que sur les questions humanitaires, bien sûr. Les autorités pakistanaises, à commencer par le président Musharraf, me semblent avoir pris une option claire et elles sont engagées, par cette politique, de façon logique et cohérente. En ce qui concerne la recherche d'une solution politique, on voit bien que cela se heurte encore à de nombreux obstacles.

Pour progresser, il faut que les différents groupes afghans pensent à l'avenir de l'Afghanistan en tant que pays, et pas uniquement aux intérêts à court terme de tel ou tel groupe. De toute façon, il faut que chaque pays voisin, tout en défendant ses intérêts - c'est normal - travaille à ce qu'apparaisse un Afghanistan en paix et stable. Il ne faut pas revenir aux calculs à courte vue et aux guerres fratricides qui ont eu pour l'Afghanistan les conséquences que l'on sait ces dernières années. C'était une des causes des malheurs du peuple afghan. Malgré toutes ces difficultés, j'ai été encouragé par les entretiens que j'ai eus ici, à Islamabad.

J'estime que le Pakistan joue un rôle constructif et utile pour la recherche de cette solution. Sur le plan humanitaire, le Pakistan fait déjà un effort colossal. Il est normal qu'on demande au Pakistan s'il ne peut pas faire encore plus, compte tenu des circonstances actuelles. Mais je le souligne ici, il ne faut pas oublier l'effort considérable qui a été fait par le Pakistan depuis tellement longtemps par rapport à beaucoup de réfugiés afghans, comme d'ailleurs l'Iran l'a fait, aussi. Nous souhaitons quand même que le Pakistan puisse faire encore un peu plus. Je crois qu'ils y sont prêts mais je suis d'accord avec les autorités pakistanaises pour dire aussi que plus on arrivera à aider les populations sur place, mieux cela sera pour l'avenir. En réalité, la situation humanitaire de l'ensemble du peuple afghan est telle que l'on ne peut pas choisir une méthode plutôt qu'une autre ; il faut agir par toutes les méthodes en même temps. Le travail pour une solution politique de la question afghane se poursuivra, la France agit en coopération étroite avec ses partenaires européens et, naturellement, avec M. Brahimi que j'ai vu hier soir dès mon arrivée et qui travaille intensément à l'enclenchement d'un processus de rassemblement des Afghans et pour préparer un gouvernement de coalition.

Naturellement, nous souhaitons tous que l'ONU joue un rôle, fournisse un cadre légitime, apporte un soutien dont le détail devra être précisé mais, comme le dit M. Brahimi à juste titre, ce sont les Afghans eux-mêmes qui doivent entrer dans ce processus et se mettre d'accord entre eux. Notre rôle, nous pays amis du peuple afghan, est de contribuer à recréer les conditions dans lesquelles ce peuple pourra reprendre le contrôle de son destin. Voilà en quelques mots les conclusions que je tire.

Q - Monsieur le Ministre, vous arrivez d'Inde. Nous sommes inquiets ici, au Pakistan, par la rhétorique indienne, par l'augmentation de l'armement indien de l'autre côté de la frontière et sur la ligne de contrôle. Nous avons l'impression que par ses actions et par ses paroles, l'Inde multiplie les problèmes pour le Pakistan. Ne pensez-vous pas que ces problèmes pourraient affaiblir le rôle du Pakistan dans la coalition mondiale contre le terrorisme. Vous avez également rencontré M. Singh à Delhi. Est-ce que vous avez amené un message aux autorités pakistanaises de leur part et quel est-il ? Enfin, vous aviez proposé vos services en tant que médiateur sur la question du Cachemire. Qu'en est-il ?

R - La France a, avec l'Inde, depuis plusieurs années, un dialogue stratégique, ce qui ne l'empêche pas, vous pouvez le constater, d'avoir une relation étroite avec le Pakistan. Le dialogue avec l'Inde fait que je sais très bien qu'ils ne veulent pas de médiateur, sur quoi que ce soit. Donc, je n'ai pas proposé d'être médiateur, je connais trop leur position. J'ai dit à Delhi et je peux redire ici que, dans cette phase délicate, nous souhaitons de la part des autorités indiennes et pakistanaises beaucoup de sang-froid et beaucoup de retenue. Il y a évidemment des problèmes importants entre l'Inde et le Pakistan, à commencer par le Cachemire et quelques autres. Nous souhaitons qu'ils soient traités par le dialogue, donc nous souhaitons que ce dialogue reprenne. J'ajoute qu'un Afghanistan pacifique et stable me parait être dans l'intérêt commun de l'Inde et du Pakistan.

Q - Vous vous êtes lancé dans la lutte contre le terrorisme. Que pensez-vous de l'usage des bombes a fragmentation et des tapis de bombes, et qu'en est-il de l'aspect politique ?

R - Les actions militaires sont toujours pénibles à vivre, surtout si l'on ne montre que les malheureuses victimes civiles et certaines erreurs de bombardement. Mais je voudrais dire qu'il ne faudrait peut-être pas oublier le 11 septembre. D'autre part, ce n'est pas parce qu'il n'y a pas d'images de l'effet militaire des bombardements que ceux-ci n'ont pas de justification. Le Conseil de sécurité a estimé légitime une réaction américaine, à condition que ce soit ciblé sur les réseaux terroristes de Ben Laden et le système de pouvoir du mollah Omar. Cela reste le cas, même s'il y a des erreurs de tir qui sont humainement regrettables, et qui sont peut-être dues à la façon dont les Taleban localisent certains équipements militaires. Nous souffrons pour tout civil afghan qui est victime de ces frappes, mais il ne faudrait peut-être pas oublier que les malheurs du peuple afghan n'ont pas commencé avec ces actions militaires. Cela fait vingt ans que le peuple afghan est martyrisé de mille façons. Et ce n'est pas parce que l'on ne voit pas les images de ces vingt ans de malheur sur les télévisions qu'il faut les oublier maintenant. A nos yeux, la légitimité d'une réaction n'est pas remise en cause, elle était nécessaire et, au bout du compte, cela devrait permettre de redonner un nouvel avenir au peuple afghan.

Q - Pensez-vous que des Taleban pourraient se retrouver dans le gouvernement large, de coalition, qui sera établi plus tard et quels sont les résultats des efforts qui sont actuellement faits ?

R - Il me parait tout à fait invraisemblable que les responsables du mouvement taleb qui ont exercé le pouvoir avec le mollah Omar puissent participer au pouvoir dans l'Afghanistan nouveau. Mais ce qui me parait non moins évident, c'est que dans l'Afghanistan de demain, les Pachtounes doivent avoir toute leur légitime représentation. Alors, comment traduire cela exactement ? Eh bien, ce sera aux Afghans de le faire, à l'intérieur du processus politique que nous essayons d'enclencher.

Q - (Sur le rôle de l'ONU)

R - Je ne sais pas d'où cela vient. Cela me parait invraisemblable. Sur le plan du principe, la France, comme les Etats-Unis, comme le Pakistan, comme tous les pays qui se sont exprimés, souhaitent que les Nations unies jouent un rôle. Elles l'ont déjà fait par la résolution qui a estimé légitime la réaction américaine. Nous pensons qu'elles devront le refaire à propos du processus politique. Pour répondre exactement à votre question, nous attendrons que M. Brahimi ait pu avancer plus dans sa mission. Les Nations unies peuvent fournir un cadre légitime ou un soutien, un engagement plus ou moins concret, selon les cas et selon les demandes. M. Brahimi y travaille, j'en ai parlé avec lui hier, il fera un rapport au Secrétaire général des Nations unies, celui-ci fera des propositions au Conseil de sécurité, cela produira vraisemblablement une nouvelle résolution. Mais cela dépend de l'état d'avancement du processus politique afghan, parce que tout est lié. Je répète que l'on ne peut pas plaquer en Afghanistan une solution politique toute faite, même si c'est au nom de l'ONU. Il faut que les Afghans le comprennent, le demandent et le soutiennent. Ces dernières années, les Afghans se sont affrontés entre eux ; c'était le résultat des guerres extérieures, mais c'était un résultat qui était là, malheureusement. Nous attendons d'eux qu'ils aient ce sursaut dans l'intérêt de leur pays, qui nous permette de les aider mieux. A ce moment-là, nous répondrons plus exactement à la question du rôle de l'ONU.

Q - Pendant la guerre du Golfe, la France était membre de l'alliance qui a attaqué l'Iraq. Pourquoi, dans les circonstances actuelles, la guerre contre le terrorisme, la France ne s'est pas prononcée de la même façon en faveur de l'alliance ?

R - La France s'est prononcée de façon extrêmement claire en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme, aujourd'hui et demain, et dans la durée. Les Etats-Unis n'ont pas cherché à bâtir une coalition pour l'action militaire. Pour l'action militaire, ils ont préféré agir par eux-mêmes, à quelques renforts près, c'est leur choix. En ce qui concerne la lutte contre le terrorisme, là, on peut parler de coalition, beaucoup de pays sont engagés, la France très activement, et il n'y a naturellement pas que des pays occidentaux, il y a beaucoup de pays arabes et musulmans, ce qui est d'ailleurs normal, parce que quand on regarde les effets du terrorisme depuis une dizaine années, il y a eu encore plus de victimes dans le monde arabo-musulman que dans le monde occidental. Donc, là, il y a une coalition, et nous en faisons totalement partie.

Q - (Sur des problèmes éventuels entre la France et les pays arabes)

R - Permettez-moi de reprendre quelques éléments de votre question. D'abord, il n'y a pas d'escalade. Ce sont des opérations militaires aériennes préalables contre des infrastructures utilisables par le réseau Ben Laden et par le pouvoir taleb. Je répète que cela peut paraître long, mais personne n'avait dit que ce serait court. Deuxièmement, ce n'est pas contre l'Afghanistan, c'est contre des infrastructures utilisables par des terroristes en Afghanistan.

En ce qui concerne le Ramadan, je ne sais pas si cela a un lien direct avec les opérations en cours, c'est une trêve que les terroristes ne respectent guère, et je crois qu'il faut revenir à l'objectif numéro un : après le 11 septembre, il y a eu un sursaut, une réaction mondiale pour casser la capacité de nuisance de ces réseaux terroristes qui avait atteint un point terrifiant. Personne n'a donc choisi le calendrier, sauf ceux qui ont décidé l'attentat du 11 septembre. Maintenant, il y a forcement un moment ou les frappes aériennes auront atteint leur objectif, je crois qu'elles ne sont pas inefficaces, il y aura forcément un moment où l'on passera à autre chose, d'autres formes d'action militaire et, je l'espère, des résultats dans le processus politique. Je ne vois pas pourquoi tout cela affecterait les relations entre la France et les pays arabes. Tous les pays arabes que je connais sont engagés dans la lutte contre le terrorisme, aucun d'entre eux n'a contesté la légitimité d'une réaction américaine. Le dialogue entre la France et les pays arabes est constant. Pour ne citer que mes voyages, j'étais en Arabie saoudite samedi dernier, j'ai été au Maroc deux fois en quelques temps, j'ai fait le tour du Maghreb, nous avons au téléphone tous nos interlocuteurs arabes, et naturellement, c'est le cas du président de la République et du Premier ministre en ce qui les concerne aussi. Je ne sens pas de problème se créer entre la France et ces pays. Au contraire, je crois qu'ils apprécient ce que nous faisons.

Q - Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur votre rencontre avec le président Musharraf, qui parle depuis un certain temps de l'effet négatif de la durée des opérations en Afghanistan. Est-ce que vous en avez parlé, et si oui, en quels termes ?

R - Je ne veux pas parler à sa place. S'il a des commentaires à faire, il le fera. Je me bornerai à dire que le président Musharraf, comme les dirigeants français, serait heureux que les frappes aériennes aient rapidement atteint leurs objectifs militaires pour que l'on puisse passer à la suite. Mais j'ai cru comprendre que cela ne l'amenait pas à considérer que ces actions pouvaient être évitées. Il assume son choix. C'est un choix courageux, c'est un choix clair, c'est un choix fondé sur l'intérêt vrai et à long terme du Pakistan. Chaque fois que l'on a des interrogations à propos de tel ou tel aspect de ces actions, il faut se rappeler que la lutte contre le terrorisme et la destruction des réseaux terroristes sont un intérêt commun à l'ensemble des pays du monde. Cela ne veut pas dire que l'on ne s'occupe pas des problèmes politiques graves qui existent dans le monde, les injustices, les inégalités, les crises régionales... La lutte contre le terrorisme n'a pas fait disparaître tout cela, au contraire. Il faut que l'on mène les deux de front et que l'on soit capable de persévérance.

Je vous remercie.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 novembre 2001)

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