Déclaration de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, sur l'enseignement de l'éducation civique, juridique et sociale en lycée professionnel, Caen le 21 septembre 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, sur l'enseignement de l'éducation civique, juridique et sociale en lycée professionnel, Caen le 21 septembre 2001.

Personnalité, fonction : MELENCHON Jean-Luc.

FRANCE. Ministre délégué à l'enseignement professionnel

Circonstances : Lancement officiel de l'éducation civique, juridique et sociale en lycée professionnel à Caen le 21 septembre 2001

ti : Monsieur le Directeur,
Madame la Rectrice,
Cher(e)s Professeur(e)s,
Cher(e)s jeunes gens,

Déplacement à Caen
Rubrique ECJS

Je suis très heureux ce matin de me trouver à vos côtés pour le lancement officiel de l'Éducation Civique, Juridique et Sociale (ECJS) en lycée professionnel. Je voudrai d'abord vous dire l'émotion qui m'assaille après la projection du film " Espérance " que nous avons regardé ensemble. Je crois que vous ressentez comme moi le choc de ces images. C'est une bonne et forte entrée en matière pour ce que nous avons à faire aujourd'hui.

Je suis venu à Caen pour mettre en place officiellement l'ECJS dans l'enseignement professionnel. Au moment où je vous parle mon directeur de cabinet accomplit la même démarche à Strasbourg.

Pour moi, l'introduction de l'ECJS dans les lycées professionnels constitue une nécessité absolue. D'autant plus, après avoir vu ce film. Il nous montre clairement que l'histoire est l'affaire de tous. Elle est tragique et il faut se préparer à en être acteur. C'est dans notre coeur et dans notre raison, c'est au plus profond de nous même, dans l'intimité de nos espérances, dans la force de notre engagement et de nos convictions que nous trouverons les clés nous permettant de répondre aux situations difficiles. Oui vraiment, il faut que cette sagesse soit acquise par nos élèves.

D'ailleurs, il me faut reconnaître que dans de nombreux établissements, les chefs d'établissement ainsi que les équipes pédagogiques, avaient déjà commencé à explorer cette voie. Nous n'avons fait que généraliser une bonne pratique. Nous l'avons préparée dans l'enseignement professionnel avec un sérieux tout particulier. La mission du Professeur René Revol a permis que le contenu et la mise en ¿uvre de cette Éducation Civique, Juridique et Sociale soient définis directement avec les équipes pédagogiques sur le terrain.

Alors, justement qu'est-ce que l'ECJS ?

Il s'agit d'apprendre à former une conviction au contact des autres, passer de l'émotion à la raison, du péremptoire et de l'opinion qui surgit de soi-même comme une certitude dont on ne sait plus très bien d'où on l'a tirée, à la compréhension raisonnée de ce que l'on croit juste, qui peut être expliquée aux autres, et, partant partagée, voire remise en question. M'adressant tout particulièrement aux représentants des médias présents parmi nous, je veux répondre immédiatement aux deux objections exprimées à l'occasion de la décision de généraliser cet enseignement dans les lycées professionnels.

l'ECJS ne serait pas un apprentissage professionnel !

Sans doute l'éducation civique est-elle intéressante, mais elle ne servirait à rien dans la formation professionnelle des jeunes à la recherche d'une véritable qualification. Telle est la remarque qui m'a été faite. Répondons. Dans une équipe au travail, lorsque son talent, son savoir-faire sont mis au service du collectif, c'est un " plus " que d'être capable de passer de l'application des ordres reçus sans aucune réflexion, ou de l'aboiement de ces mêmes ordres à autrui, à un véritable échange, à une écoute attentive qui augmente la capacité de chacun à une meilleure compréhension de ce qui est demandé et surtout ainsi à une véritable participation améliorant la qualité du travail fourni. De ce point de vue, pour moi l'ECJS contribue efficacement à l'acquisition d'une authentique qualification professionnelle.

L'ECJS " n'apprendrait " rien.

Pour beaucoup, à l'école, au lycée, à l'université, c'est la transmission des savoirs disciplinaires qui compte d'abord. Ici il ne s'agit pas d'une discipline. Il s'agit d'apprendre à argumenter, c'est-à-dire à construire sa pensée. Que personne ne vienne dire cependant, surtout après la projection du film " Espérance ", au c¿ur des événements tragiques que nous vivons dans l'actualité depuis les attentats de New-York, que le fait d'éduquer la génération des jeunes français à argumenter, à faire le tri entre émotion et raison, à dialoguer, à construire sa conviction en confrontant des informations qu'il faut toujours recouper et ne jamais rien croire sur paroles est inutile ! Appliquez cet état d'esprit à l'instant que nous vivons en ce moment. Si jamais mon propos vous convainc, que ce soit les yeux ouverts, et surtout pas parce que c'est moi qui l'ait dit, qui suis dans la lumière et à qui personne ne pourra répondre quand j'aurai terminé ce discours.

L'ECJS est en définitive une action méthodique de construction de soi.

La mission de l'école :

Est-ce bien là la mission de l'École ? Permettez-moi de vous rappeler ce qu'elle est, et qui peut se résumer en trois mots : éduquer, former, qualifier.

Éduquer doit avoir pour objectifs l'apprentissage des valeurs républicaines, des moyens de l'émancipation et la liberté personnelle pour chaque être humain. Et la première des libertés est celle qui est en chacun de nous. Une personne n'est pas libre quand elle ne sait pas argumenter et raisonner, quand, elle est écrasé par des impressions irrationnelles, sans aucun moyen culturel de vérification des affirmations d'autrui, sans possibilité de penser par lui-même. L'ECJS est, de fait, un acte de libération permettant de former des jeunes citoyens actifs.

Je le dis avec force à tous ceux qui croiraient que parce qu'il s'agit d'enseignement professionnel, une telle préoccupation serait secondaire. Voies d'élite de l'Éducation nationale, les lycées professionnels maintiennent ce grand pays qu'est la France à son niveau de perfection dans la production et donc dans sa puissance matérielle. Ils se doivent donc de former aussi les citoyens de demain, c'est à dire les personnes capables de décider par qui, et comment notre pays sera gouverné et aussi d'être capables elles-mêmes de gouverner. Parmi vous ici présents, certains dans 20 ans seront à ma place. Vous ne le saviez pas encore ? Je vous l'annonce...

Qu'est ce qu'être Français ?

Nous voulons éduquer, former des citoyens parce qu'il y va de l'identité de notre patrie : si vous le permettez, compte tenu des circonstances de l'actualité, je voudrai rappeler ce que cela veut dire. Nous sommes nombreux parfois à confondre l'amour de notre pays avec celui de nos terroirs, de nos paysages, des odeurs, des couleurs, des folklores auxquels nous sommes attachés. Mais la France, c'est pourtant autre chose de plus que cela.

La France ce n'est pas l'évidence de son territoire - ses frontières ont changé dans l'histoire de la République-, ni même une langue : plus de 40 nations, 140 millions d'êtres humains de par le monde, en possèdent l'usage en commun. Aussi, ce n'est pas parce nous parlons français que nous sommes français. Être français n'est pas non plus l'appartenance à une culture religieuse particulière comme cela existe dans de nombreux pays. Quatre religions co-existent chez nous et nous avons payé cher le droit à la tolérance : il aura fallu voici 4 siècles, plusieurs guerres pour apprendre à vivre ensemble en refusant la domination d'une religion sur les autres. La France n'est pas non plus une couleur de peau, les Français au contraire sont de mille et une couleurs, de toutes les couleurs du monde, nous rendant ainsi moins uniformes, et c'est tant mieux.

Ce qui unit notre peuple, ce qui fait notre patrie, c'est la République. C'est à dire le fait que notre union s'inscrit dans une communauté légale fondée par le vote de lois applicables à tous et décidées en connaissance de cause. Éduquer et défendre la citoyenneté, apprendre à raisonner, à se forger des convictions dans l'esprit des Lumières, c'est tout simplement apprendre à être français. Si nous ne le devenions pas de cette manière, alors nous nous diviserions comme le font tant d'autres peuples. Nous entrerions dans des cycles de méfiance, de rejets, de haine qui verraient la fin de ce que nous sommes et marqueraient le début d'horreurs aux conséquences terribles que l'histoire et l'actualité nous présentent sans cesse.

Les valeurs de la République

C'est pourquoi, j'ai voulu marquer de la manière la plus solennelle et symbolique que l'Éducation Civique, Juridique et Sociale est un acte éducatif fondamental auquel l'enseignement professionnel doit donner toute son importance. Et c'est bien que nous le fassions tous ensemble aujourd'hui, les professeurs, les autorités de l'État, le gouvernement, vous les jeunes. J'ai voulu que ce soit fait de cette façon et plus particulièrement aujourd'hui, jour anniversaire de la fondation de notre première république, lendemain de la victoire de Valmy. Ce 20 septembre 1792, mes amis, comme ils nous ressemblaient d'une certaine manière, ces patriotes, unis par un même idéal ! On y trouvait toute sorte de gens, les français de l'époque, ne parlant pas les mêmes langages, n'ayant pas les mêmes croyances, n'utilisant pas les mêmes poids et mesures...Face à eux, les armées coalisées de ceux qui voulaient que rien ne change : des rois, des serfs et le despotisme comme système politique.

Je ne vais pas vous raconter cette bataille. Mais je me souviens de certaines de mes lectures passées. Ainsi, le texte enthousiasmant de Goethe, le grand poète allemand, qui, témoin visuel, décrit les combattants sur les collines. Pas tous très bien armés, certains mêmes sans aucune arme, mais qui, forts de leurs valeurs républicaines, de leur volonté de liberté et de citoyenneté, les français d'alors criaient sous le canon " vive la nation, vive la nation ". Ce n'était ni un cri de guerre, ni un cri de haine. C'était un cri de liberté et d'espérance. Goethe raconte qu'ils criaient si fort que, malgré les bruits de la bataille, " la terre en tremblait ". Et il a utilisé cette expression : " de ce jour date un autre moment de l'histoire du monde ".

Ce n'est ni vous ni moi qui avons mené ce combat, ni souvent même nos propres ancêtres. Mais nous sommes les héritiers intellectuels et spirituels de ces personnes. Déjà comme eux à l'époque, il n'y avait que peu de français qui n'ait pas, parmi ses ascendants, une personne d'origine étrangère. Aujourd'hui, alors que vous me voyez uni à vous par un si fort amour de notre patrie républicaine, je me souviens aussi que je n'ai pas un seul grand-père né français. Pas un.

Vous le voyez : notre patrie, c'est bien la République. C'est pourquoi dans toute la France, tous les lycées d'enseignement professionnel célébreront à leur façon et dans le débat, à l'occasion du lancement de l'ECJS, le jour anniversaire de la première République.

Le combat pour la paix

Au cours de la visite du Mémorial et de la projection du film " Espérance ", vous avez pu vous rendre compte que la Paix est une conquête. J'espère surtout que vous avez pris conscience qu'en ce domaine tout dépend de nous et même de chacun d'entre nous, donc de notre engagement civique. Il faut vivre en citoyen, il faut prendre position, ne pas être de ceux qui regardent passivement les événements, qui ne s'y impliquent jamais, se contentent de commentaires désabusés et laissent faire injustices, crimes et génocides.

Ainsi, c'est vrai qu'un traité injuste est à l'origine de la seconde guerre mondiale dont le film " Espérance " nous a montré l'ampleur tragique : le traité de Versailles. Mais cette injustice ne peut en aucune manière justifier ce qui a suivi. Face à la barbarie nazie, il n'y avait aucune fatalité et bien des peuples ont hésité : fallait-il laisser faire ? Réagir ? S'y opposer ? Se battre ?

Se battre, cela veut dire vivre libre mais aussi mourir. C'est difficile pour le Préfet Jean Moulin, le 16 juin 1940, quand tout est perdu, de refuser de dénoncer et livrer aux nazis les troupes sénégalaises qui viennent de combattre pour notre liberté. Refusant de signer un texte raciste, il résistera jusqu'au bout, malgré les coups, la torture, tentant même de se suicider plutôt que de céder. Que c'est difficile de prendre position, de se lever et de regarder bien droit en face, courageusement, l'exigence de sa conscience républicaine. L'histoire de ce courage là, c'est notre patrimoine en héritage commun.

Mais comment y arriver soi-même ? Il faut avoir les yeux ouverts, mettre en conformité la loi de son c¿ur avec celle de sa tête, mais surtout avoir acquis indépendance intellectuelle et valeurs humanistes. Ayons cette passion ensemble pour notre pays.

J'en reste là. Je ne suis pas professeur, je ne suis que ministre. Être enseignant est un métier, Ministre ne l'est pas. C'est un pouvoir qui est délégué par le peuple. Aussi, je ne saurai pas, chers professeurs, faire un cours d'éducation civique, juridique et sociale. Vous avez une rude tâche !

Avant de nous quitter, je me dois d'aborder l'actualité présente. Mais rappelez-vous, chers élèves, ne croyez rien sur paroles de ce que je vous dis. Réfléchissez d'abord. Si vous me donnez raison, je vous l'ai dit, que ce soit en toute conscience ; si vous me donnez tort que ce soit avec des arguments.

Nous nous trouvons dans un moment délicat de l'histoire du monde. Il faut garder notre sang-froid, savoir nous maîtriser. Mais c'est vrai, nous sommes menacés, nous sommes vulnérables. Face aux dangers, qu'est-ce qui nous permettra de nous défendre ? Notre capacité à être solidaires et fraternels, à savoir pourquoi et de quoi nous ne voudrons jamais ! Aucune fin ne justifie l'utilisation de moyens comme ceux que nous avons vu mis en oeuvre contre les deux tours de New York le 11 septembre dernier et qu'il nous faut totalement condamner. Aucune injustice ne justifie de tels actes de barbarie. Chers enseignants, je vous charge de poursuivre avec vos élèves le débat ici commencé. Souvenons-nous cependant que chacun d'entre nous est comptable de l'unité du peuple français. Pas d'amalgames ! Pas de paroles déplacées ! Tous ensemble nous savons à quoi nous voulons arriver, vers où nous voulons aller, quel type de vie nous voulons mener.

Si nous aussi nous sommes patriotes, c'est parce que nous sommes républicains ; mais nous le sommes pour la cause de l'humanité. Notre patriotisme est universaliste.

Je me suis demandé comment je pouvais terminer cette intervention. Me rappelant comment se passaient dans ma jeunesse les cérémonies officielles, je pense qu'après avoir dit pour finir " Vive la France, Vive la République ", nous pourrions nous lever et écouter ensemble la Marseillaise, l'hymne de la République française. Je vous y invite à présent.


(source http://www.enseignement-professionnel.gouv.fr, le 19 octobre 2001)

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