Interview de M. Daniel Vaillant, ministre de l'intérieur, à France 2 le 14 novembre 2001, sur le malaise dans la police et sur la lutte contre l'insécurité. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Daniel Vaillant, ministre de l'intérieur, à France 2 le 14 novembre 2001, sur le malaise dans la police et sur la lutte contre l'insécurité.

Personnalité, fonction : VAILLANT Daniel, LABORDE Françoise.

FRANCE. Ministre de l'intérieur

Circonstances : Présentation du projet de loi de finances rectificative pour 2001 en conseil des ministres le 14 novembre 2001

ti : F. Laborde.- Nous allons parler évidemment de la grogne des policiers et des gendarmes, mais aussi du sentiment, parfois réel, d'insécurité des Français, ici ou ailleurs. Et puis de votre livre que vous publiez aujourd'hui - ce sera en vente aujourd'hui dans toutes les bonnes librairies - "C'est ça ma gauche", avec une préface du Premier ministre, L. Jospin, qui est édité chez Plon.
La grogne des policiers ne faiblit pas en dépit des dispositions que vous avez annoncées avec deux temps forts : une manifestation, dès samedi, où vont se joindre les commissaires de police - c'est une nouveauté -, et un autre mouvement annoncé pour le 22.

- "Les policiers sont soumis à rude épreuve. Leur travail est difficile. Ils luttent au plus près des réalités. C'est la police de proximité. Je comprends et j'écoute. J'essaye de répondre concrètement à leurs préoccupations. Pour ce faire, il faut d'abord des réponses. J'ai eu une réponse législative, avec la loi sur la sécurité quotidienne, que j'ai fait voter par le Parlement et qui va s'appliquer maintenant, dès que le président de la République l'aura promulguée. Et il faut une réponse politique, avec une démarche stratégique pour la police nationale, pour les cinq ans qui viennent, afin que les policiers sachent où on va et avec quels moyens on y va. Sans attendre les cinq ans, j'ai tout de suite demandé un plan d'action renforcée contre la violence. Cela passera aussi bien par une présence policière plus nombreuse sur le terrain, le renforcement des dispositifs de sécurisation pour les policiers - on pense aux gilets pare-balles et aux véhicules - et aussi des compensations par rapport à leur charge de travail - c'est de la rémunération."

Parlons concrètement : sur ce gilet pare-balles que vous évoquez, un certain nombre de policiers sur le terrain demandent quel modèle on va choisir, puisqu'il y en a plusieurs. Et ils disent qu'ils veulent le meilleur - ce qui paraît effectivement naturel. C. Pasqua, ancien ministre de l'Intérieur, dit que c'est de la propagande, car il faut des années pour équiper tout le monde en gilets pare-balles et même N. Mamère, pourtant votre partenaire du côté des Verts, dit que c'est insuffisant, car il faut davantage de moyens.

- "C'est ce que je viens de développer : il y a quatre axes - j'ajoute un plan de lutte contre la délinquance, mais que je dois examiner et travailler avec M. Lebranchu. Dès cette semaine, les syndicats seront reçus par le directeur de la police nationale et, moi-même, je les recevrais une nouvelle fois la semaine prochaine, pour essayer de trouver ensemble des solutions sur ce plan d'action renforcé."

Vous allez tout négocier avec les syndicats, y compris les moyens et les détails ?


- "Je suis partisan du dialogue social. Je suis partisan d'aller au plus près des réalités. Qui porte le gilet pare-balles ? Ce sont les policiers."

Ils choisiront donc leur modèle ?

- "Il faut que nous choisissions le modèle le plus adapté d'une part, deuxièmement je demande à M. Pasqua que ne l'a-t-il fait ? Des mots, toujours des mots. M. Pasqua, en campagne électorale, est formidable, mais quand on l'a vu au ministère de l'Intérieur, on n'a pas vu grand chose. Je le dis : qu'il soit plus modeste dans sa démarche. Quand je suis arrivé au ministère de l'Intérieur, il n'y avait pas de gilets pare-balles pour tous les policiers. Je veux que ce soit fait. Et que nous commencions dès maintenant avec le modèle adapté. Discutons-en avec les organisations syndicales."

Le déclic de cette grogne - il y a d'autres choses derrière - a été cette série noire, ces policiers qui se sont fait abattre dans des conditions absolument épouvantables. C'est quoi ? Est-ce la faute à "pas de chance" ? Est-ce la loi Guigou qui est mal appliquée ? Est-ce la justice qui fait mal son boulot ?

- "Il n'y a pas de problème avec la loi Guigou particulièrement, même si on sait très bien que les policiers confrontés aux difficultés et aux procédures considèrent qu'ils ont trop de travail."

Ils disent tous que la présomption d'innocence est compliquée, qu'il y a beaucoup de paperasserie...

- "Tout à fait, mais ils l'ont appliquée et je veux leur rendre hommage. La question est aussi d'apporter des réponses budgétaires à tous ces problèmes. J'entends des tas de gens parler, toujours parler. Je veux des actes. Or, qu'est-ce qui traduit le mieux des actes ? Ce sont les engagements budgétaires. Il y a un budget 2002 en augmentation d'un milliard de francs pour la police nationale, avec notamment 3.000 emplois nouveaux, supplémentaires. Je viens d'obtenir, en loi rectificative que nous allons présenter en Conseil des ministres ce matin, 700 millions de francs supplémentaires pour la police nationale. C'est sans précédent. Et dans le cadre du plan d'action renforcé, je veux aussi des moyens supplémentaires - c'est ce que je viens d'évoquer avec vous. Donc, il y a ceux qui parlent, ceux qui font des discours, ceux qui vont dans les manifestations : tout ça, c'est bien gentil - je parle notamment de N. Mamère, pour être très clair - mais..."

Il a annoncé qu'il manifesterait samedi aux côtés des policiers en colère.

- "J'ai vu cela. Je laisse aux policiers le soin de faire leur manifestation, sans qu'il y ait des récupérations politiques. Je pense que la sécurité est un sujet trop sérieux pour que cela devienne un enjeu droite-gauche et que des candidats à la présidentielle se précipitent pour aller dans la rue, manifester aux côtés des policiers. Je le dis amicalement à N. Mamère, lui qui refusait par exemple de fouiller les coffres de voitures, alors que c'est un des éléments, pour les policiers, de sécurisation juridique pour l'action qu'ils mènent sur le terrain. Soyons sérieux sur ce sujet-là et ne prenons pas à la légère ces questions de sécurité. Il y va de la liberté. Quand des citoyens ont peur, ils ne sont pas libres. Je veux que la police soit en première ligne au service de la liberté et donc de la sécurité."

Précisément, les statistiques ne sont pas bonnes en matière d'insécurité : on voit que la violence augmente - la petite délinquance, en tout cas, est en forte augmentation - et que ce sentiment d'insécurité est présent chez beaucoup de Français, y compris j'allais dire dans votre propre quartier, dans le 18ème arrondissement, où il y a beaucoup d'habitants qui se plaignent et qui disent que cela ne va pas du tout.

- "Vous faites allusion à mon propre quartier, là où j'habite. Il est vrai qu'il y a peu de ministres de l'Intérieur qui habitent à la Goutte d'or, dans le 18ème arrondissement. Je connais ces réalités. D'ailleurs, nous essayons de les prendre à bras le corps par la présence des policiers. Mais la vérité - puisque vous voulez parler du quartier de Château-Rouge - sur ce quartier, certes, le travail de la police sera déterminant..."

Château-Rouge est même surnommé maintenant "le marché aux voleurs".

- "Cela fait 20 ans qu'on l'appelle "le marché aux voleurs". Il faut l'éradiquer, ce marché aux voleurs. Cela veut dire aussi une autre politique de l'urbanisme, qu'on va engager avec B. Delanoë ; c'est une autre politique d'équipements de proximité, d'environnement, de propreté. Bref, il y a beaucoup de choses à faire, avec la police bien sûr, mais la justice doit être derrière. Parce que sans justice efficace, avec des moyens - M. Lebranchu en a obtenu aussi -, à quoi cela sert d'arrêter des gens ? Il faut absolument qu'on ait cette chaîne pénale efficace. Cela veut dire aussi que dans la société et dans l'éducation, il y ait des parents avec une autorité retrouvée. Bref, c'est un débat qui devrait concerner l'ensemble de la société et mobiliser tout le monde."

Vous évoquez dans votre livre les années 1993, avec des moments de découragement et de doutes, où vous avez failli renoncer à la politique. Cela ne vous arrive plus maintenant ?

- "En 1993, les Français nous ont jeté dehors massivement. Je me suis interrogé en me disant : "Suis-je bien utile, puisque les Français ont estimé que notre bilan n'était pas satisfaisant et qu'ils ont voulu nous jeter" ? Et notamment grâce aux Etats généraux de la gauche, que nous avons entrepris avec M. Rocard, on a ressenti qu'il y avait une demande et que la gauche n'était pas morte dans ce pays. On l'a bien vu avec la candidature de L. Jospin en 1995 et la victoire de 1997."

Il dit qu'il est effectivement votre ami de 30 ans. En politique, c'est exceptionnel !

- "C'est la réalité tout simplement. C'est une amitié, je dirais, sans ombre."

Réelle et profonde. Vous dites - pas dans ce livre - qu'un bon ministre de l'Intérieur est un ministre qui sait se faire oublier. C'est une posture plutôt ingrate, quand on voit vos prédécesseurs - Pasqua, Chevènement - qui avaient le verbe haut.

- "Justement, je mets l'efficacité d'abord, plutôt que le paraître. Alors, les mots - l'un voulait "terroriser le terrorisme" -, c'est bien, ça frappe l'opinion. Mais il [faut] des budgets, des moyens, des gilets pare-balles et une volonté de faire en sorte que l'insécurité recule. L'insécurité est une injustice sociale et quand on est un homme de gauche comme moi, comme je le dis dans ce bouquin, qui retrace mon parcours politique et qu'on essaye d'être fidèle à ses convictions, à ses origines sociales, familiales et à ses amis, on doit effectivement considérer que l'insécurité est une injustice sociale et qu'il faut la combattre. C'est plus dans le 18ème arrondissement ou dans des quartiers difficiles qu'on a l'insécurité que dans les beaux quartiers. Alors, il faut faire ce travail. C'est le devoir de la gauche de le faire et j'ai bien l'intention de continuer dans l'état d'esprit qui est le mien : pas avec des mots, mais avec des faits, des gestes et des budgets."

(Source http://Sig.premier-ministre.gouv.fr, le 22 novembre 2001)

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