Interviews de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, à France 2 le 20, à RMC le 28 novembre et à LCI le 3 décembre 2001, sur l’Union européenne, l'Afghanistan, Israël, l’Algérie et sur l'élection présidentielle. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, à France 2 le 20, à RMC le 28 novembre et à LCI le 3 décembre 2001, sur l’Union européenne, l'Afghanistan, Israël, l’Algérie et sur l'élection présidentielle.

Personnalité, fonction : MOSCOVICI Pierre, HAUSSER Anita.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

Circonstances : Parution du livre de M. Moscovici : "L'Europe, une puissance dans la mondialisation" - Le Seuil, novembre 01

ti : Interview à France 2 le 20 novembre :

Q - Dans votre livre, "l'Europe : une puissance dans la mondialisation", à la différence d'un certain nombre de vos confrères du gouvernement, vous parlez très peu de vous. Les livres de ministre fleurissent en ce moment. Celui-là est vraiment consacré à l'objet de votre travail. Vous parlez peu de vous sauf pour dire qu'en 2002, quoi qu'il arrive, vous arrêterez vos fonctions de ministre des Affaires européennes. Vous êtes lassé de l'Europe ?

R - Non, je n'arrêterai jamais avec l'Europe. Franchement, cela a été pour moi une passion, un engagement complet. Je crois, en plus, qu'on ne peut pas faire sans, ni contre. Pour moi, l'avenir de la France, c'est l'Europe. Mais, cinq ans dans le même ministère, cela donne un peu envie de faire autre chose. Pour ce qui est de parler de soi ou de ne pas parler de soi, chacun a son tempérament, et je le dis sans jugement de valeur. J'ai un peu de mal, parfois, à la confidence. D'autre part, je crois que je suis un peu jeune pour écrire mes mémoires. Par contre, quand on parle de ce qu'on fait, de ce qu'on pense, de ce qu'on écrit, de la manière dont on essaie de peser sur les événements, on parle beaucoup de soi. Et j'ai essayé de mettre dans ce livre, non seulement des faits ou des anecdotes, mais aussi beaucoup de passion pour l'Europe.

Q - Vous préconisez notamment un nouveau slogan différent de celui des élections de 1997 qui était "Faire l'Europe sans défaire la France". Vous dites qu'il faudrait comme nouveau slogan: "Faire la France en faisant l'Europe". Aujourd'hui, vous et le gouvernement, vous sentez-vous plus Européens que vous ne l'étiez en 1997 ?

R - C'est un livre personnel, et non un slogan de campagne. Cela n'engage que moi. Je crois qu'il faut aller un pas plus loin qu'en 1997. Le slogan était effectivement "Faire l'Europe sans défaire la France". Cela signifiait qu'on pouvait arriver à combiner les deux. Mais, l'objectif, c'était la France. Aujourd'hui, "Faire l'Europe en faisant la France", "Faire la France en faisant l'Europe", les deux sont indissociables. Il faut maintenant penser l'Europe, non pas comme une politique étrangère, mais comme une politique intérieure. Il y a tellement de choses - la santé, la sécurité, la lutte contre le terrorisme - qui relèvent aujourd'hui de l'Europe, qu'on ne peut pas dissocier les deux. Je souhaite donc un engagement plus fort encore dans l'avenir de la France dans l'Europe.

Q - Un engagement qui irait jusqu'à une fédération d'Etats en Europe. Vous rendez d'ailleurs hommage à Jacques Delors en avançant cette proposition. Cela passe par une Constitution, comme le souhaitait le Président Jacques Chirac, et par un noyau dur, un groupe pionnier, un centre de gravité ?

R - On ne peut que rendre hommage à Jacques Delors quand on s'occupe de l'Europe, tant il a contribué à ce qu'elle se développe. Fédération d'Etats-nations, confédération d'Etats-nations, c'est assez compliqué. Je souhaite, d'une part, qu'on transfère plus de pouvoirs au niveau de l'Europe ; j'ai parlé de sécurité et de terrorisme. Prenons des exemples : un parquet européen, demain une police coordonnée...

Q - ... Cela choque beaucoup les opinions publiques. C'est la première chose qu'elles demandent. Elles ne comprennent pas comment aujourd'hui, au vu des affaires récentes, un assassin peut se réfugier au Portugal. On est en Europe mais on ne peut rien faire...

R - On est en train de faire des choses absolument formidables en la matière avec le mandat d'arrêt européen, qui va se substituer aux procédures d'extradition actuelles, lourdes, lentes, interminables, insupportables. Voilà l'avenir de l'Europe. Je souhaite, à la fois, qu'il y ait plus de fédéralisme en ce sens et, en même temps, qu'on reste respectueux des nations. Il ne faut pas s'y tromper : c'est là qu'est le cadre de légitimité. Nous votons d'abord pour des institutions nationales. Il ne s'agit pas que la France s'efface derrière l'Europe. Il s'agit, encore une fois, de faire les deux ensemble. On sera vingt-cinq ou vingt-sept en 2004, demain, voire trente après-demain. Sur cette question de l'avant-garde, du centre de gravité, je suis pour que cette Europe qu'on ouvre, qu'on élargit - notamment aux pays d'Europe centrale et orientale, les pays de l'Est- soit une Europe intégrée. Je refuse qu'on dise à ces pays qui nous rejoignent - les Tchèques, les Polonais, les Hongrois - qu'ils sont tout de suite en deuxième division. Ce n'est pas de cela dont il s'agit. Je suis pour une Europe qui soit souple : il est évident qu'on ne peut pas tout faire ensemble.

Prenons l'exemple de la défense européenne ; certains seront plus engagés que d'autres : les Français, les Anglais, les Allemands, les Italiens, les Espagnols... Mais, si on ne peut pas tout faire ensemble, il faut que tout soit ouvert à tout le monde. Je ne suis pas pour qu'on dise qu'il y en a trois ou quatre qui partent en avant.

Q - Mais à vingt-cinq, c'est infaisable...

R - C'est pour cela qu'on a inventé un mécanisme - je ne veux pas être trop technique - de coopérations renforcées, qui permet à quelques-uns d'avoir quelques politiques communes, mais à condition que chacun puisse s'y joindre avec son rythme, avec ses modalités.

Q - Un exemple : l'euro, qui va être mis en circulation très vite. L'euro n'est-il pas un rendez-vous politique manqué ? Au fond, est-ce qu'on n'a pas fait un instrument un peu trop financier et technique avec cette monnaie européenne, au lieu d'en faire un instrument plus politique ?

R - Tout d'abord, je crois que l'euro n'est pas encore là. Il y aura un choc psychologique, qui sera aussi un choc politique. C'est notre monnaie, mais ce n'est pas encore physique. On sous-estime encore aujourd'hui l'impact que cela va avoir. Deuxième chose : il faut voir que l'Europe, c'est plus que l'euro, c'est autre chose que l'euro. Certes, c'est un instrument monétaire, un instrument financier ; et l'Europe s'est constituée à travers un marché commun. Mais c'est beaucoup plus que cela : c'est une communauté politique, une communauté de valeurs, un modèle de civilisation. C'est pour cela que l'euro ne doit pas réduire la construction européenne. Il y a encore bien d'autres choses que nous voulons faire ensemble. Je souhaite que l'Europe, demain, soit un idéal, et pas seulement une monnaie. En même temps, la monnaie va contribuer à asseoir cet idéal.

Q - Franchement, on a le sentiment que la gauche, en matière d'idéal européen, a été un peu absente...

R - Ce que j'essaie de montrer dans ce livre, c'est au contraire tout ce que nous avons essayé de faire en quatre ans et demi, dans cette situation un peu particulière de cohabitation. Car, moi aussi, je suis pour la cohérence, comme le Premier ministre, Lionel Jospin. Nous avons essayé de faire une Europe qui soit plus sociale, une Europe qui s'occupe enfin de la croissance et de l'emploi, une Europe qui prenne en compte les problèmes de sécurité, une Europe qui soit une puissance dans la mondialisation. Par exemple, la semaine dernière, il y a eu les négociations de l'OMC à Doha...

Q - ...Qui ont été un succès. On a rendu hommage à Pascal Lamy, le commissaire français...

R - La France et l'Europe ont été les porteurs, dans cette négociation, d'une sorte de pont entre les pays en développement et les Etats-Unis. Les Etats-Unis, c'est la libéralisation. Nous sommes plus pour la régulation, l'organisation, la justice à l'échelle mondiale.

Q - En Afghanistan, on l'a dit et répété et on le voit, l'Europe est globalement absente. On aurait souhaité qu'elle soit plus présente, peut-être pas sur le terrain militaire parce qu'on n'a pas encore les outils pour le faire, mais en tout cas sur le plan politique. Aujourd'hui, la diplomatie est franchement en retard.

R - Il y a une chose qui est très juste dans ce que vous dites, c'est que nous n'avons pas encore les outils d'une politique de défense commune, d'une politique étrangère commune, même si on est en train de franchir des pas très importants. Hier, il y avait à Bruxelles ce qu'on appelle "la conférence d'engagement des capacités", c'est-à-dire la mise sur pied de cette force de projection européenne de 60.000 hommes, qui sera prête d'ici à 2003. Nous ne sommes pas encore une puissance militaire, nous n'avons pas encore une diplomatie unifiée, mais il y a l'embryon d'une défense commune. Je trouve qu'on est sévère avec l'Europe dans cette affaire, car les Européens ont été extrêmement cohérents. D'abord, ils ont tous dit la même chose : la solidarité avec les Etats-Unis, le refus d'un choc de civilisations. C'est très important: il ne doit pas y avoir de choc de civilisations entre la chrétienté et l'islam. Et puis nous, Européens, on a parlé aussi très vite, dans cette affaire, de recherche d'une solution politique.

Q - On a le sentiment que les Britanniques sont partis tout seuls très vite...

R - Nous avons encore en Europe des différences de sensibilité, par rapport aux Etats-Unis, ou par rapport au Proche-Orient. Il y a peut-être une différence de degré, mais pas de différence de nature. En pratique, honnêtement, les Français ont été aussi présents sur le terrain que les Britanniques. Ne faisons pas ce genre de concours de beauté. L'Europe est cohérente dans cette affaire, et l'Europe a son mot à dire dans la recherche d'une solution politique qui associe toutes les sensibilités, toutes les parties de la population afghane. Et puis, il y a également beaucoup à faire dans de domaine de l'humanitaire. Et la France est très engagée dans la sécurisation du terrain. C'est dans ce sens-là que des militaires français sont partis pour Mazar-i-Sharif ; pour faire en sorte que l'on puisse acheminer l'aide humanitaire de manière correcte

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 21 novembre 2001)
Interview à RMC le 28 novembre :

Q - Commençons par l'actualité et l'Afghanistan. Ce n'est pas parce que les Américains connaissent des succès militaires en Afghanistan que le terrorisme est éradiqué, n'est-ce pas ? Certains pensent que cela va très vite, trop vite...

R - Oui, bien sûr. Le terrorisme n'est pas éradiqué, mais je crois qu'il ne faut pas, non plus, faire la fine bouche. Il faut revenir à ce qui s'est passé : un attentat terroriste d'une ampleur absolument sans précédent contre le World Trade Center. C'est avant tout un combat contre le terrorisme ; ce n'est pas un combat contre l'Islam, ce n'est pas un choc des civilisations, et ce n'est pas un combat contre l'Afghanistan. C'est un combat en Afghanistan contre le terrorisme, et avouons que les choses ont été plus vite et peut-être un peu mieux que l'on ne l'attendait.

Q - Vous avez entendu les informations de ce matin : arrestation de militants islamistes qui auraient projeté un attentat lors du match France Algérie. Vous étiez au courant ?

R - Non. Il vaut mieux que pas trop de gens soient au courant de ce genre de choses. Honnêtement, il faut que la police fasse son travail et, pour qu'elle le fasse bien, il faut qu'elle le fasse discrètement, je dirais même par le secret.

Q - Le 11 septembre, vous survoliez New York à l'heure où l'Amérique était frappée par les attentats du World Trade Center, et aujourd'hui vous nous dites dans votre livre qu'il faut plus que jamais une Europe unie. C'est nécessaire ?

R - C'est vrai que l'on ne sort pas de ce genre d'expérience tout à fait le même. J'étais dans un avion qui allait de Washington à Boston, qui survolait donc New York exactement à l'heure où les attentats frappaient le World Trade Center. D'ailleurs j'aurais pu être dans un de ces avions car les deux premiers partaient de Washington et les deux autres de Boston. Evidemment, cela suscite des réflexions fortes et existentielles. Est-ce que l'on peut supporter que ce monde soit ce qu'il est, un monde inégal et dangereux ? Et comment faire pour organiser une planète qui a un peu perdu la boussole, qui a perdu du sens ? Je crois, effectivement, que par rapport à cela l'Europe a un message particulier à délivrer. C'est un message de valeur, un message de civilisations, un message de paix, un message de démocratie. C'est aussi un message d'organisation du monde, et c'est pour cela que je crois que notre monde, aujourd'hui, a besoin d'une Europe qui soit une puissance pour ne pas laisser les Etats-Unis être la seule puissance mondiale.

Q - L'Europe n'est pas le relais de la puissance américaine ?

R - Elle ne l'est pas, elle ne doit pas l'être. Elle est traversée de forces contradictoires ; certains sont plus atlantistes que d'autres, on pense aux Anglais, il y en a qui sont entre les deux - les Allemands -, et nous-mêmes qui sommes plus autonomes, plus indépendants peut-être. Ce que j'observe tout de même, c'est une convergence des positions de ces grands pays européens. Le fait notamment que Tony Blair s'engage progressivement dans l'Europe, qu'il souhaite que la Grande-Bretagne soit un pont entre les Etats-Unis et l'Europe - mais un pont en Europe -, c'est une évolution tout à fait fondamentale. Il faut la poursuivre car il ne s'agit pas de construire l'Europe contre les Etats-Unis mais en lien avec les Etats-Unis, sans pour autant que l'Europe soit soumise aux Américains. Nous sommes avec les Américains, ce sont nos alliés. Mais nous ne sommes par derrière les Américains.

Q - Et la France dans tout cela ? Il y a les Anglais qui ont suivi les Américains et qui sont présents sur le terrain en Afghanistan. Il y a l'Allemagne qui organise cette conférence de Bonn sur l'avenir de l'Afghanistan. Et nous, Français ? Certains se sont gaussés de notre rôle dans ce conflit afghan.

R - Oui, j'ai entendu cela. C'est un petit peu, pardonnez-moi, le "dernier tube à la mode". En même temps, c'est une question qui est normale. La réalité, il faut bien la regarder telle qu'elle est ; c'est que les opérations en Afghanistan ont été conduites par les Américains. Et aucun pays n'y a été présent. Nous avons été parmi les plus présents. Notre appui logistique est très fort. Sur le plan politique nous avons été extrêmement inventifs. Sur le plan humanitaire nous sommes parmi les plus actifs, mais pour ce qui est du plan militaire, il faut le dire, c'est une opération américaine. Et ce n'est pas telle ou telle gesticulation, telle ou telle mise en scène qui fera dire le contraire. La France a été constamment présente parmi les premières puissances alliées. Le fait que la conférence se tienne à Bonn est une excellente chose. Est-ce que l'on va dire que, parce qu'elle n'est pas à Berlin, ce n'est pas la conférence de l'Allemagne réunifiée ? Soyons sérieux. Tout cela se passe en Europe, les Européens jouent un rôle, la France a été particulièrement active. Elle l'est, et elle le sera.

Q - Dans votre livre vous rappelez que l'Europe sera à la croisée des chemins. Quel chemin doit prendre l'Europe maintenant? Celui de l'élargissement avant tout ?

R - C'est le chemin de l'élargissement, c'est clair. On ne le sait pas assez - et je ne sais pas si vos auditeurs le savent -, mais dans un an, un an et demi, deux ans au plus, il y aura non plus 15 membres dans l'Union européenne, mais 25 ou 27, c'est à dire des pays qui viennent de l'Europe centrale et orientale, qui était dominée par le bloc soviétique. Mettons la Pologne, la République tchèque, la Hongrie, la Slovaquie, les pays baltes... Il faut que cette Europe plus large reste une Europe puissance, qu'elle conserve ses réserves, et que ce ne soit pas un espace mou. C'est là l'enjeu de réformes constitutionnelles essentielles. Je souhaite que l'Europe, dans les deux années qui viennent, se dote d'une Constitution, d'une lisibilité politique, qu'elle ait un leadership. Que l'on bâtisse une sorte d'Etats-Unis d'Europe....

Q -... Une nation européenne ?

R - Je ne crois pas que l'on puisse aller jusque là. C'est pour cela que j'aime bien la formule de Jacques Delors de "fédération d'Etats-nations". "Fédération" parce qu'il nous faut plus d'Europe, "Etats-nations" parce qu'il nous faut respecter nos nations. Je suis Français, je suis Européen, j'ai envie d'être Européen davantage, Français davantage. Il ne faut pas opposer l'Europe à la France. Si c'est un super Etat, qui détruit la France, il est évident que les Français n'en voudront pas.

Q - Une "République européenne" en quelque sorte? Que pensez-vous de la formule?

R - Une République européenne, peut-être. La formule me plaît bien. Vous avez parlé au cours du journal de Jean-Pierre Chevènement, il n'a pas le monopole de la République, mais l'idée d'une République européenne est, je crois, une bonne idée. Nous n'y sommes pas, car qui dit République dit valeurs absolument communes, dit institutions communes....C'est peut-être le bout du chemin.

Q - L'Europe à trente un jour avec notamment la Turquie? C'est un pays peu démocratique, où les Kurdes sont persécutés, où la drogue est transformée....

R - La Turquie ne peut pas être membre de l'Union européenne tant qu'elle n'est pas pleinement européenne, c'est à dire tant qu'elle continue à prévoir la peine de mort, tant que les Droits de l'Homme y sont respectés de façon approximative, tant qu'il y a des minorités opprimées et effectivement ces trafics. Les Turcs savent bien qu'il leur faut parcourir ce chemin. Mais je vais raisonner par l'absurde, ou plutôt à l'inverse ; si la Turquie vient vers nous, je crois qu'il est de notre intérêt d'ouvrir les bras à la Turquie. Donc c'est une candidature sincère, très exigeante, très très exigeante. Nos conditions seront absolues. Mais en même temps, dans 20 ans ou 15 ans, je ne sais pas, aussi vite qu'iront les Turcs, ils auront leur place dans l'Europe à condition qu'ils soient pleinement Européens.

(...)

(Question d'un auditeur sur un éventuel référendum au sujet de l'élargissement).

Q - Est-ce que l'Europe se fait sans les citoyens?

R - C'est vrai qu'en tout cas ils ont ce sentiment là et qu'il nous faut réfléchir à comment créer plus de démocratie européenne. L'un des objectifs de l'élargissement c'est d'ailleurs que les pays candidats participent aux élections européennes à titre plein dès 2004. Est-ce qu'il y aura ou pas un référendum? En tout cas il y aura une ratification nécessaire de ces traités. Je souhaite, pour ma part, que le référendum s'applique au moment où l'on mettra en place une Constitution européenne en 2004. Décider de transférer une part importante de nos institutions à l'Europe, voilà un choix qui ne peut pas se faire sans le peuple. Pour ce qui est de l'élargissement, j'observe que l'on n'a eu qu'une seule fois un référendum, pour l'élargissement à la Grande-Bretagne, en 1972, avec un résultat mitigé. Je ne suis pas sûr qu'il faille faire ainsi. Mais un référendum sur une Constitution européenne, je suis pour.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 29 novembre 2001)

Interview à LCI le 3 décembre :

A. HausserIl y a eu ce week-end une série d'attentats très meurtriers en Israël : le dernier bilan est de 30 morts et de plus de 120 blessés. Est-ce qu'il faut une initiative européenne pour arriver enfin à quelque chose ? Ou est-ce que ce sont les Etats-Unis qui vont rester maîtres du jeu ?

- "Je crois qu'il faut surtout que ce soient les parties qui puissent agir et dialoguer ensemble. On est plus que frappés et atterrés devant ce carnage, cette violence, tous ces morts et on a surtout envie que les parties se mettent enfin à discuter. Israël est un Etat qui a droit à sa sécurité, qui est frappé par les attentats terroristes. On ne peut que manifester de la solidarité - et même plus que cela, de la sympathie, de l'amitié pour Israël. Et en même temps, il y a aussi les Palestiniens qui ont droit à leur Etat et qui se sentent opprimés. Il faut qu'ils arrivent à parler. Il faut que Sharon et le gouvernement israélien maîtrise la douleur qui doit être la sienne et qu'il ne succombe pas à la violence. Il faut aussi qu'Arafat prenne enfin ses responsabilités. Ses responsabilités, c'est faire en sorte qu'on arrête ces terroristes, d'où qu'ils viennent, même s'ils viennent d'autres mouvements palestiniens comme le Hamas. Par rapport à cela, les Etats-Unis et l'Europe doivent faire mouvement ensemble pour aider ce dialogue, pour éviter qu'il y ait encore une dérive dans la violence qui ne mène à rien, uniquement à l'impasse et à davantage de morts encore."

Vous dites qu'il faut que Y. Arafat prenne ses responsabilités. Ceci sous-entend qu'il ne les a pas toujours prises ?

- "Ce n'est pas un jugement de valeurs, mais la réalité est là. Vous savez qu'A. Sharon était hier à Washington, qu'il y a eu une réaction d'émotion bien compréhensive en Israël et, encore une fois, on peut la partager. Du coup, il y a une tentation qui peut exister, qui est celle de l'engrenage de la violence. Par rapport à cela il faut qu'Y. Arafat, président de l'autorité palestinienne, et peut-être demain président d'un Etat palestinien agisse en homme d'Etat. Cela veut dire aussi qu'on ne peut pas laisser des terroristes palestiniens commettre des attentats de cette sorte."

Le terrorisme est à la Une de l'actualité depuis le mois de septembre. Les Européens ont réagi à leur façon, en organisant un sommet informel à Gand. Il a été décidé la création d'un mandat d'arrêt européen, qui devrait être entériner dans 15 jours, au Sommet de Laeken. Est-ce que, face au grand problème d'harmonisation juridique entre les pays, on touche au but ?

- "Cela prouve ce que l'Union européenne peut faire, c'est-à-dire être une instance qui est efficace pour lutter contre le terrorisme et pour la sécurité. Aujourd'hui, on a des procédures d'extradition de pays à pays, qui font intervenir les règles politiques des différents pays. C'est extrêmement long, c'est extrêmement lourd. En Grande-Bretagne, il y a un terroriste, présumé auteur des attentats en France de 1995, qui est à Londres depuis six ans, et qu'ils ont décidé d'extrader tout récemment. Ce qu'il faut, c'est une procédure qui soit européenne, qui soit judiciaire et qui fasse en sorte qu'on puisse, non pas extrader, mais transférer auprès d'un juge le responsable présumé de tel ou tel délit ou de tel ou tel crime. Vous savez qu'aujourd'hui, les terroristes fonctionnent comme les multinationales : ils ont des hommes dans un pays, de l'argent dans un second, ils frappent dans un troisième et par rapport à cela, il faut une réponse européenne. On va décider de cela cette semaine, je pense au conseil des ministres des Affaires intérieures et de la justice. Si on n'y réussit pas, on le fera à Laeken. Je crois effectivement que nous aurons fait avec ce mandat d'arrêt européen un très grand progrès dans la construction d'une Europe de la sécurité et de la justice. Il faudra aller plus loin avec un parquet européen, avec l'embryon d'une police européenne. Je souhaite que toutes ces choses-là avancent et j'ai l'impression effectivement que les Européens ont plutôt pris conscience des menaces."

C'est le sens de ce que vous écrivez dans votre livre "l'Europe une puissance dans la mondialisation", que vous publiez au Seuil. Mais, dans ce livre, vous parlez aussi un peu de politique subrepticement...

- "Cela peut m'arriver."

Vous faites partie des ministres qui chantent les louanges de L. Jospin.

- "Avec pudeur."

C'est vrai ! Il n'y a pas l'emphase qu'on a pu trouver dans d'autres ouvrages. Vous reprenez une phrase, en disant que L. Jospin tient le discours européen le plus abouti. Il n'est pourtant pas le plus européen des socialistes ?

- "Etre européen et être européiste sont deux choses différentes. Quand on chante l'Europe fédérale, on aboutit finalement peut-être parfois à détruire ce qu'on aime, parce que ce n'est pas ce que souhaitent les peuples. Que souhaitent les Européens ? Ils souhaitent qu'on fasse l'Europe. Et qu'on la fasse résolument. Cela veut dire aussi transférer des souverainetés au niveau européen. On a parlé de la police, de la justice, on parle de la défense, on parle de la monnaie. Entre nous, une fois qu'on aura tout cela, cela ressemblera quand même un peu à un Etat européen. Mais en même temps, je crois que nos concitoyens souhaitent qu'on respecte les nations. Ils savent que ce soit là la source de légitimité. Ils se reconnaissent dans leur gouvernement national. Ils savent ce qu'est le président de la République et ce qu'est le Premier ministre. L'Europe est encore un peu lointaine. C'est pour cela que l'idée de L. Jospin d'une fédération d'Etats-nations, la manière dont il a présenté un triangle institutionnel - Commission, Parlement et Conseil - profondément européen, mais en même temps respectueux des nations, est le point d'équilibre du débat. C'est pour cela qu'un philosophe allemand, ami de J. Fischer, le ministre allemand des Affaires étrangères, visionnaire de l'Europe, a approuvé cette démarche comme étant la plus équilibrée. Comme quoi, vous voyez que les plus européens ne sont pas toujours ceux qu'on croit."

A un mois de l'euro, est-ce qu'on est prêt ?

- "On est prêt et je crois que tout le monde est prêt. Ce qui est important, c'est d'être prêt techniquement, prêt sur le plan de la sécurité."

Vous êtes sûr que tous les Français soient prêts ?

- "Justement, c'est ce que j'allais dire, les Français, eux, sont d'avantage encore prêts que les responsables, car toutes les enquêtes d'opinion montrent qu'il y a aujourd'hui plus du tiers des Français qui sont favorables à l'euro et qui l'attendent. On est extrêmement vigilants et extrêmement organisés. On sait qu'il va y avoir telle ou telle déstabilisation, un peu psychologique. Mais nous sommes prêts et je suis très confiant."

C'est pour cela qu'il faut attendre que l'euro soit en marche pour commencer
la campagne électorale ?

- "Je ne crois pas que ce soit lié. Il faut attendre surtout que les Français aient la tête à ce rendez-vous démocratique. Il faut éviter les campagnes permanentes. Cinq mois de campagne, c'est trop long. Certains sont partis tôt. Et je crains qu'ils ne s'essoufflent."

"Certains" ? Je pense que vous faites allusion à J Chirac. Le président de l'Assemblée nationale dit que sa visite à Bab-el-Oued s'apparente à un geste de campagne électorale. C'est aussi votre avis ?

- "Je le dirais de façon un tout petit peu différente. Il y a d'une part un geste diplomatique : après les attentats du 11 septembre, on ne peut pas dire qu'aller parler aux Tunisiens, aux Marocains, ou aux Algériens soit quelque chose de neutre. En même temps, dans la façon de faire, dans ce bain de foule, on sentait quand même quelques arrière-pensées, quelques gestes à l'égard d'une communauté en France. Je ne dirais pas que c'est de l'électoralisme, mais J. Chirac n'oublie jamais les élections et les campagnes quand il fait un geste quelconque. Cela se voit un peu. Mettons que c'était un peu téléphoné et un peu gros, un peu calé. Mais ce n'était pas inutile d'aller en Afrique du Nord ou au Maghreb, car ce sont des pays importants pour nous."

Vous avez reçu D. Strauss-Kahn, à Besançon, vendredi soir. Il reprend tout son rôle au sein du Parti socialiste. Il ferait un bon directeur de campagne pour L. Jospin ?

- "Je ne sais pas s'il sera le directeur de campagne. Le directeur de campagne est un rôle particulier, qui est le rôle de l'organisateur. Je lisais dans un journal du matin qu'il y avait déjà un directeur de campagne désigné - on parle de J. Glavany. D. Strauss-Kahn a peut-être d'autres talents. J'ai l'impression que c'est plutôt un joueur libre et quelqu'un qui va porter la parole, qui peut apporter des idées nouvelles. Peut-être ne faut-il pas l'enfermer dans le carcan d'un organigramme ? J'ai pu vérifier à Besançon qu'il avait des choses à dire. J'étais très heureux de le revoir en politique et j'ai pu constater qu'il avait une vision du monde, une vision de l'économie, une vision de la France qui sera très utile à L. Jospin, s'il est candidat - ou plutôt quand il sera candidat."

J. Glavany peut être enfermé dans l'organigramme ?

- "Ce n'est pas cela que je veux dire. Je veux dire par là que J. Glavany peut être un très bon organisateur de la campagne. Il faut des rôles à chacun."

(Source http://Sig.premier-ministre.gouv.fr, le 4 décembre 2001)

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