Déclaration de M. Roger-Gérard Schwartzenberg, ministre de la recherche, sur les nouvelles perspectives ouvertes pour le diagnostic médical, le traitement thérapeutique et la production de nouveaux médicaments par le développement des connaissances en biologie et en génomique, Paris le 17 octobre 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Roger-Gérard Schwartzenberg, ministre de la recherche, sur les nouvelles perspectives ouvertes pour le diagnostic médical, le traitement thérapeutique et la production de nouveaux médicaments par le développement des connaissances en biologie et en génomique, Paris le 17 octobre 2001.

Personnalité, fonction : SCHWARTZENBERG Roger-gerard.

FRANCE. Ministre de la recherche

Circonstances : "Rencontres internationales de prospective au Sénat, le 17 octobre 2001, sur le thème "Les révolutions de la santé"

ti : La science progresse aujourd'hui à très vive allure. En particulier, les connaissances en biologie sont en train d'effectuer un saut très important.

Ces connaissances nouvelles ouvrent des perspectives nouvelles pour le diagnostic médical, le traitement thérapeutique et la production de nouveaux médicaments. De plus, le développement des biotechnologies raccourcit considérablement la distance entre recherche fondamentale et recherche appliquée.

Il importe d'encourager ces progrès, tout en restant évidemment attentifs aux principes éthiques qui fondent notre société.

Une nouvelle forme de médecine apparaît

Une nouvelle forme de médecine apparaît, avec les thérapies géniques et les thérapies cellulaires.

Les thérapies géniques

Le premier succès mondial d'une thérapie génique a été obtenu par l'équipe du Pr Alain Fischer à l'Hôpital Necker à Paris.

Cette équipe a réussi à traiter des "enfants bulles" qu'un grave déficit, d'origine génétique, de leurs défenses immunitaires, contraignait à vivre dans une bulle stérile, en milieu hospitalier.

Par l'introduction d'un gène réparateur, agissant comme un "gène-médicament" pour pallier cette carence génétique, ces enfants ont pu quitter ce milieu stérile et être rendus à une vie normale, chez eux, dans leur famille.

La thérapie génique devrait ouvrir demain de nouveaux espoirs notamment pour mieux lutter contre le cancer, la mucoviscidose ou l'hémophilie.

Les thérapies cellulaires

Par ailleurs, les thérapies cellulaires ouvrent elles aussi de nouveaux espoirs.

En effet, beaucoup de maladies résultent d'une dégénérescence cellulaire. Or, il est possible de les traiter par des greffes de cellules, pour remplacer les cellules défaillantes ou en nombre insuffisant.

L'enjeu, c'est la médecine régénérative.

La présence de cellules peu différenciées au sein de tissus de l'organisme adulte, capables de se multiplier et d'engendrer différents types cellulaires du tissu concerné, est connue de longue date. Elle donne lieu à des applications déjà éprouvées de la thérapie cellulaire : les greffes de peau sont aujourd'hui pratiquées de façon courante, notamment pour les grands brûlés, et tirent parti des capacités de régénération des cellules peu différenciées de l'épiderme.

Un nouvel espoir est né l'an dernier de la greffe de cellules d'un muscle de la cuisse au sein d'un tissu cardiaque victime d'un infarctus par Ketty SCHWARTZ et Philippe MENASCHE.

Une frontière supplémentaire a été franchie avec la découverte des cellules souches multi ou totipotentes :

la présence de cellules souches jusqu'ici ignorées dans le système nerveux central adulte qui pourraient être appliquées pour le traitement des maladies d'Alzheimer et de Parkinson ;
des " réservoirs " de plusieurs types de cellules souches dans certains tissus adultes : peau, foie, etc¿ ;
Ces cellules semblent pouvoir se différencier dans les différents types cellulaires du tissu concerné, mais possèdent également des capacités de "trans-différenciation" surprenantes : de la moelle osseuse capable de produire des neurones ou des cellules souches cérébrales capable de se transformer en cellules sanguines.

Cependant, dans l'état actuel de nos connaissances, deux facteurs semblent limiter l'utilisation des cellules souches adultes : la variété de cellules qu'elles peuvent produire présente un spectre assez étroit, et leur capacité de multiplication est faible et très variable selon le tissu d'origine.

Dès le printemps 2000, j'ai demandé au Pr François Gros de réunir un groupe d'experts sur les cellules souches adultes. Ce groupe m'a remis son rapport le 6 novembre 2000. Selon ce document, les cellules souches adultes ne présentent pas, a priori, les mêmes capacités de différenciation et de multiplication que les cellules souches embryonnaires.

J'ai cependant souhaité que les recherches sur les cellules souches adultes soient activement développées. Dès mon arrivée au ministère, j'avais lancé en avril 2000 une action conjointe Ministère/INSERM/AFM sur ce thème, dotée de 6 MF. Puis en 2001, l'action a été développée au sein de l'ACI "Biologie du développement". Cela permettra en 2002 un nouvel élan avec une action spécifique, dotée de 20 MF que je souhaite lancer sur ce thème d'avenir.

En effet, d'une part les cellules souches adultes permettraient de résoudre les problèmes d'immuno-compatibilité si l'on veut pratiquer des greffes autologues.

D'autre part, prélevées sur l'organisme adulte, elles ne soulèveraient au plan éthique aucune objection, dès lors que seraient respectées les règles générales touchant le recueil du consentement et l'évaluation du bénéfice/risque.

Plus délicate à ce jour reste la question des cellules souches embryonnaires. En fort peu de temps, les travaux de multiples équipes internationales ont montré leurs propriétés remarquables.

Issues de la masse interne du blastocyte, les cellules ES (embryonnic stem cells) sont pluripotentes, puisqu'elles peuvent produire tous les feuillets embryonnaires (mésoderme, endoderme, ectoderme) et les tissus qui en dérivent, ainsi que les cellules germinales. Elles peuvent être cultivées en laboratoire de façon quasi infinie, tout en conservant leur caractère de pluripotence. Placées dans des conditions de culture précises, elles ont également la capacité de se différencier en des cellules spécialisées correspondant à tous les tissus de l'organisme (c¿ur, sang, neurones¿). Les qualités des cellules souches embryonnaires leur confèrent un avantage unique pour analyser les signaux qui "dictent" à une cellule souche sa spécification, et pour caractériser les gènes qui sont activés en réponse à ces signaux.

Par ailleurs, elles ne présentent pas les obstacles qui compliquent l'étude des cellules d'origine adulte : leur rareté, l'absence de purification, les conditions de leur multiplication et la capacité relative à exprimer des gènes.

Elles constituent donc un modèle d'étude qui permettra de préciser ensuite les caractéristiques, plus difficiles à rechercher, des cellules souches adultes.

Sur le plan clinique, des avancées considérables se profilent, avec un élargissement des champs d'intervention thérapeutique possibles :

greffes de cellules hématopoïétiques pour les leucémies et autres maladies du sang, greffes de cellules neuronales pour la maladie d'Alzheimer ou la maladie de Parkinson, greffes de cellules du pancréas endocrines pour le diabète, meilleure compréhension des mécanismes de développement des cancers ;
thérapies permettant l'introduction de cellules normales potentiellement actives dans des organes dont les cellules expriment un trouble génétique ;
Les cellules souches embryonnaires peuvent provenir de deux origines : soit d'embryons congelés qui ne font plus l'objet d'un projet parental, dits "surnuméraires" ; soit d'un transfert nucléaire somatique, reconstituant le début du développement embryonnaire, dit parfois "clonage thérapeutique".

Le projet de révision des lois de bioéthique, adopté par le Conseil des ministres en juin 2001, autorise la première approche. Par ailleurs, le Gouvernement a choisi de laisser se développer la discussion parlementaire sur la question du "clonage thérapeutique", sans l'inclure dans le projet de loi à ce stade, compte tenu des réserves émises à une très courte majorité par le Conseil d'Etat malgré l'avis favorable émis par le CCNE. Bien évidemment le clonage reproductif est strictement interdit.

Je souhaite citer également une autre façon très nouvelle d'aborder la Santé

Le traitement de problèmes collectifs qui relèvent de la Santé publique. Je prendrai deux exemples sur lesquels le ministère de la recherche a engagé sa responsabilité : la lutte contre les maladies transmissibles et l'allongement de la durée de la vie.

Face à l'ampleur prise par l'épizootie d'encéphalopathie spongiforme bovine, et face à l'apparition du nouveau variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, des mesures très importantes ont été prises dès novembre 2000. Les crédits consacrés à la recherche sur les maladies à prions ont été triplés, et j'ai installé en janvier 2001 un Groupement d'intérêt scientifique destiné à renforcer trois axes de recherche : le développement de nouveaux tests de détection ; la recherche sur la nature de l'agent infectieux et la physiologie des maladies à prions ; la recherche épidémiologique et thérapeutique.
En effet, il importe d'impulser et de coordonner les actions conduites par chacun des partenaires, en tenant compte de tous les intervenants. Cette méthode de travail, adoptée conjointement par les instances qui composent le GIS - organismes de recherche (CNRS, INRA, INSERM, CEA, Institut Pasteur), agences (AFSSA, AFSSAPS, InVS) et universités - permet de décider de la répartition des moyens spécifiques alloués par l'Etat et de leur utilisation optimale. Elle permet également d'inciter de nouvelles équipes à s'impliquer dans ce champ prioritaire.

Deux appels d'offres ont étés lancés pendant les quatre mois suivants. Ont été retenus 13 projets d'équipements lourds, dont 9 animaleries protégées, 4 laboratoires protégés, et 107 projets de recherche.

Le CEA a déjà réalisé l'un des deux projets qui ont été retenus pour cet établissement par le GIS, un laboratoire de type L3, que j'ai inauguré jeudi dernier à Saclay. Ce laboratoire présente l'intérêt d'offrir une capacité double : le développement des méthodes de diagnostic pour les différentes ESST humaines et animales, et l'hébergement d'une plate-forme de criblage pour la mise au point de nouveaux médicaments.

Dans le domaine des infections à prions, la France n'est évidemment pas le seul pays touché. La systématisation du dépistage, depuis le début 2001, a permis d'identifier de nouveaux cas : en Espagne et en Allemagne qui se croyaient indemnes il y a quelques mois encore, en Italie plus récemment. La contamination est présente dans tous les pays d'Europe. Les solutions doivent donc être cherchées en commun. C'est encore une donnée nouvelle que de traiter ce type de maladies transmissibles à une échelle qui excède le territoire national.

De nombreuses coopérations bilatérales existent déjà avec le Royaume Uni. Par ailleurs, un groupe scientifique d'experts européens a été installé à ma demande à la suite du Conseil des ministres de la recherche du 16 novembre 2000, dont j'exerçais alors la présidence.

Le GIS "infections à prions" déposera le 18 octobre prochain, auprès de l'Union européenne et dans le cadre du Vème programme-cadre de recherche et développement, un projet de communication citoyen sur les maladies à prions.
Ce projet associera 16 Etats européens. Il a pour objectif d'assurer la transmission de l'ensemble des informations pratiques et aisément accessibles nécessaires aux différents partenaires sociaux impliqués dans la gestion du problème des encéphalopathies spongiformes transmissibles. Le but est de parvenir à la création d'un centre virtuel polyglotte d'information citoyen qui prendra en compte les besoins des personnes concernées : les consommateurs, les chercheurs, les agriculteurs, les patients et leur famille, les associations de soutien, les professionnels de la santé.

Un autre exemple de nécessité sociale, aujourd'hui, est la recherche sur le vieillissement. Le Professeur Etienne-Emile Baulieu, qui interviendra cet après-midi, a beaucoup participé à l'élaboration de notre réflexion sur ce problème de santé publique auquel notre époque se trouve maintenant confrontée.
Les progrès de la longévité ont été spectaculaires au XXème siècle. Au recensement de 1999, les personnes âgées de 60 à 75 ans étaient au nombre de 7 973 000 (soit 13,6% de la population), et celles âgées de 75 ans et plus étaient 4 505 000 (soit 7,7% de la population).

Par ailleurs, les personnes âgées de plus de 65 ans étaient 9 752 000 sur une population totale de 58,2 millions d'habitants.

Cette évolution démographique aura d'importantes conséquences sociales et de santé publique : le vieillissement d'une partie importante de la population, l'apparition de familles à quatre ou cinq générations, l'impact sur le système de Sécurité sociale et de retraites.

C'est donc notre conception même de la "vieillesse" qui est remise en question. Il ne s'agit plus seulement aujourd'hui d'étudier, pour les soigner, les affections dues à l'âge. Il s'agit de comprendre les mécanismes physiologiques de la longévité, leurs causes, la complexité de leurs interactions, afin d'assurer la meilleure santé physique et mentale le plus longtemps possible.

Le nombre des citoyens concernés par le vieillissement est à lui seul une raison suffisante pour faire de cette question un domaine de recherche prioritaire. Mais un autre argument vient renforcer notre détermination : toutes les études montrent que le niveau social reste, en France, l'un des déterminants majeurs de l'espérance de vie. Or l'égalité devant la maladie et la mort, comme le droit d'accès aux soins pour tous, sont des principes fondateurs de notre démocratie. Je tiens particulièrement à ce que soient analysés les facteurs qui rendent les couches sociales défavorisées plus vulnérables au vieillissement, afin que les avancées scientifiques effectuées bénéficient à la société tout entière.

Le projet d'une recherche "intégrée" sur le vieillissement, qui a vu le jour courant 2001, sera mis en ¿uvre à partir de 2002. Les apports des chercheurs en biologie moléculaire, en épidémiologie, en sciences humaines et sociales et en technologies de l'information seront organisés à l'intérieur d'une structure en réseau, sans murs, fédérant les travaux destinés à mieux comprendre les mécanismes physiologiques de la longévité et d'améliorer la qualité de vie du 3ème et du 4ème âge : le GIS "Institut de la longévité".

Je conclurai sur un dernier aspect

L'accélération du progrès du passage des connaissances fondamentales à leur application permet de définir très vite de nouvelles cibles thérapeutiques.

Les premiers fruits de la génomique sont particulièrement visibles dans le domaine du cancer. La génomique a d'abord ouvert le champ à la connaissance de facteurs prédisposant à certains cancers : mutations des gènes BRCA dans le cancer du sein, des gènes APC dans les cancers digestifs, etc.
Ce qui est déjà vrai aujourd'hui pour un gène particulier le sera plus encore demain, lorsque nous pourrons utiliser un plus grand éventail de gènes de prédisposition. Car les techniques permettront de les rassembler sur une seule puce à ADN. Cet outil deviendra rapidement indispensable ici encore pour le dépistage, le diagnostic et le suivi thérapeutique des patients.

L'un des nouveaux chantiers de la génomique en cancérologie est la pharmacogénomique. En effet, dans une maladie où le taux global de succès des traitements reste faible (il est estimé par l'OMS à 25%), nous avons besoin de nouvelles cibles thérapeutiques, mais aussi de reconnaître les sous-groupes de patients répondant ou ne répondant pas à tel traitement. Par exemple, pour le cancer du sein, le nouvel anticorps monoclonal Herceptine ne sera actif que si la tumeur mammaire traitée exprime le gène du récepteur correspondant (Her2neu).

Pour pouvoir établir une véritable "carte d'identité tumorale" nous avons besoin de collecter les tumeurs dans des conditions techniques et éthiques du meilleur niveau. C'est l'un des objectifs de la création des centres de ressources biologiques à laquelle j'ai procédé récemment.

La plus grande révolution récente est celle des esprits. Médecins et chercheurs ont appris à travailler avec les nouveaux outils de la biologie et les nouvelles méthodes de la médecine moléculaire. Ils ont non seulement appris à travailler pour, mais également avec les malades. Soigner certes, mais plus et mieux prévenir, et bientôt adapter la thérapeutique à chaque individu "à la carte". Cette révolution de la Santé ouvre donc à mes yeux sur le nouvel humanisme dont j'espère que le XXIème siècle sera porteur.


(source http://www.recherche.gouv.fr, le 18 octobre 2001)

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