Interview de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans "Le Monde" du 25 octobre 2001, sur sa présence au forum mondial de l'éducation à Porto Alegre et sur les effets de la mondialisation dans l'éducation. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans "Le Monde" du 25 octobre 2001, sur sa présence au forum mondial de l'éducation à Porto Alegre et sur les effets de la mondialisation dans l'éducation.

Personnalité, fonction : MELENCHON Jean-Luc, GUIBERT Nathalie.

FRANCE. Ministre délégué à l'enseignement professionnel

ti : Le premier Forum mondial de l'éducation se tiendra à Porto Alegre, au Brésil, du 24 au 27 octobre. Organisée par des collectivités publiques brésiliennes, la rencontre se définit comme "une initiative pionnière ouvrant la discussion sur l'éducation dans un monde globalisé". Jean-Luc Mélenchon, qui sera le seul ministre européen présent, estime que le Parti socialiste n'a pas "une conscience des enjeux suffisante".


"Vous serez le seul ministre européen présent au premier forum mondial de l'éducation, qui est d'abord un rassemblement de militants de terrain et d'associations. pour qui parlerez-vous : la France, Lionel Jospin, la gauche socialiste, l'éducation nationale... ?

- Je suis un militant, un porte-parole politique, un ministre en exercice et un praticien de l'éducation nationale. A tous ces titres, j'ai le même discours, je poursuis les mêmes objectifs. J'ai donc ma place à Porto Alegre. J'y vais avec l'accord de Lionel Jospin. C'est important. Cela permet de rappeler la radicale singularité du gouvernement de la gauche plurielle dans le monde. C'est le seul qui associe des socialistes, des communistes et des écologistes. De même, il est seul à refuser de toucher au système des retraites, ou à avoir réalisé les 35 heures sans perte de salaire. Si c'est à Porto Alegre que se créent les conditions d'une résistance et d'une alternative propositionnelle à la mondialisation libérale, la France doit être présente, car elle est l'un des maillons forts de cette résistance. Deux éléments expliquent également ma présence : d'abord, l'action qui m'a été confiée en matière de politique éducative internationale, arène dans laquelle le modèle français et la politique française d'éducation sont considérés comme un point d'appui par les progressistes. Ensuite, le travail personnel de fond engagé avec la Gauche socialiste depuis deux ans dans le secteur international.

"Ainsi, ce que nous disons sur la nécessité de défendre des qualifications larges face aux certificats de compétences étroits, de développer la professionnalisation durable ou de reconnaître la place des savoirs techniques est porteur de sens universel. Nous avons signé avec le Brésil plusieurs accords de coopération qui portent sur les référentiels de diplômes, la validation des acquis professionnels ou l'universalité des titres et des diplômes, trois questions situées sur la ligne de confrontation avec la mondialisation libérale et au sujet desquelles le modèle français se trouve en position offensive.

"Les responsables du Parti des travailleurs brésilien et les élus de Porto Alegre m'ont demandé d'être membre de la commission des résolutions qui rédigera la charte finale du Forum mondial de l'éducation. Certes, c'est le premier de cette nature. Et je ne vais pas engager le gouvernement dans une charte. Je ferai valoir mes idées. Mes hôtes m'ont demandé : "Participez pour ce que vous êtes." Le document qui va sortir du forum va poser un acte, il n'est pas un progressiste qui pourra passer à côté.

- Quel diagnostic portez-vous sur les effets de la mondialisation dans l'éducation ?

- Compte tenu des enjeux économiques que représentent les systèmes éducatifs, la pression libérale est maximale. Elle est comparable à celle qui s'exerce pour faire basculer les systèmes de retraite de la répartition à la capitalisation, mais elle est moins visible, et les opinions y sont moins sensibilisées. C'est particulièrement vrai en France car la capacité de résistance du système éducatif est très élevée, et ce système fonctionne. Il est structurellement protégé mais n'en est pas pour autant imperméable.

"Il faut tirer la sonnette d'alarme. La marchandisation avance sur des points précis : l'offre de services et de matériels pédagogiques de toute sorte, assortie d'un discours sur l'e-learning qui se substituerait à l'école elle-même ; les certifications des connaissances, proposées par ceux qui les ont émises, et qui entraînent une pression terrible pour accroître l'autonomie des établissements, développer des diplômes régionaux, ou viser l'égalité entre les diplômes de l'éducation nationale et les titres privés ; la reconnaissance d'instituts privés ; les différentes formes de sponsoring à l'école, etc. Autre exemple, les étudiants étrangers, dont le "marché" est estimé à 60 milliards de francs : on dit qu'ils doivent payer leur formation. Cela sous-entend qu'il faut avoir des établissements d'enseignement ayant une cote lisible, universelle. Et, dans certains cas, ces étudiants payants seront dispensés des exigences requises pour entrer dans les formations qui les accueillent... Quand la marchandisation entre dans un système, elle a un effet boule de neige.

- Comment faut-il réagir ?

- Il n'est pas possible de dresser une ligne Maginot. Nous sommes obligés d'avoir un système plus dynamique et performant que celui qui nous est opposé. Les conséquences de la pression libérale doivent être tirées dans des actes et des décisions techniques concrètes. Il faut aussi être conquérant : nous devons proposer nos normes éducatives hors de nos frontières. En ayant initié la création de premiers diplômes professionnels européens (un niveau bac pro dans l'automobile et un niveau BTS dans l'hôtellerie), nous avons même fait un peu plus, puisque nous avons élaboré un référentiel de qualification large, et commun à cinq pays.

"Nous devons identifier, dans nos systèmes éducatifs publics construits sur le long terme, les vrais lieux de confrontation : ce qui se vend et s'échange, ce sont les formations professionnalisantes. Il faut apprendre à reconnaître que la démocratisation passe là, et non pas dans la culture de l'académisme. Si la gauche continue de planer dans un humanisme désincarné qui méprise la science et la technique, toute cette partie vitale des savoirs sera emportée par les marchands.

- Dans le programme élaboré par le PS sur l'éducation en vue de l'élection présidentielle, la dimension internationale est presque inexistante. Qu'en pensez-vous ?

- Il n'y a pas une conscience des enjeux suffisante. Cela prouve qu'il faut continuer à discuter. Ce projet n'est pas fini. La Gauche socialiste va déposer sa propre contribution prochainement. Il existe une impulsion dans le milieu éducatif : celui-ci a une claire conscience de l'essoufflement des dénominateurs communs idéologiques de la gauche. C'est le cas notamment de l'égalité. La gauche en a développé une vision tellement formelle qu'elle ne comprend plus pourquoi la massification n'a pas entraîné de démocratisation. Le débat sur le collège unique a interpellé cette vision formelle. Face à ces questions, la gauche est craintive, car elle redoute, si elle se trompe, de dévaler une pente dangereuse. Il faut néanmoins avancer. Les soutiens que je reçois des enseignants dans les établissements scolaires m'en convainquent, tout comme les réactions positives que suscitent mes idées à l'intérieur du PS.

"D'autres changements sont intervenus récemment. Dans les familles, le regard porté sur les formations professionnelles évolue. Chez les intellectuels et les universitaires, l'idée que les savoirs professionnalisés ont une place majeure progresse. L'éducation, comme nous l'a rappelé Lionel Jospin très récemment, doit rester un enjeu central du débat politique. La première question est celle des finalités. Et nous devons sortir des tartes à la crème comme " il faut développer les relations école-entreprise ". C'est dans le concret que se jouent les alternatives politiques. Veut-on une responsabilité individuelle ou collective sur l'éducation ? La problématique est semblable à celle des retraites.

- A Porto Alegre, servirez-vous aussi de trait d'union avec les mouvements antimondialisation, dont les idées ont suscité de vifs débats au PS ?

- Mes idées sont dans le mouvement socialiste. Et entre Porto Alegre et Davos, le PS a choisi Porto Alegre."

Propos recueillis par Nathalie Guibert


(Source http://www.enseignement-professionnel.gouv.fr, le 5 novembre 2001)

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