Déclaration de Mme Catherine Tasca, ministre de la culture et de la communication en hommage à André Malraux, notamment à son action pour la vie culturelle dans les régions et les Maisons de la culture, Bourges le 25 novembre 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de Mme Catherine Tasca, ministre de la culture et de la communication en hommage à André Malraux, notamment à son action pour la vie culturelle dans les régions et les Maisons de la culture, Bourges le 25 novembre 2001.

Personnalité, fonction : TASCA Catherine.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication

Circonstances : Hommage à André Malraux pour le centième anniversaire de sa naissance à Bourges le 25 novembre 2001

ti : Mesdames,
Messieurs,

Nous sommes rassemblés ici pour célébrer l'anniversaire d'une naissance : celle de André Malraux, mais aussi celle du Ministère de la Culture. Dès lors le choix de Bourges où s'ouvrit la première Maison de la Culture, s'imposait pour accueillir l'hommage du Gouvernement à André Malraux à l'occasion du centième anniversaire de sa naissance.

A travers Bourges, je salue aujourd'hui tout particulièrement l'intuition d'André Malraux, 1er ministre de la Culture de plein exercice, c'est à dire l'affirmation de la responsabilité de l'Etat , dans le domaine de la Culture, puis l'¿uvre d'aménagement culturel du territoire accomplie à partir de l'exigence première : rendre accessible au plus grand nombre les ¿uvres capitales de l'humanité et favoriser la création des ¿uvres de l'art et de l'esprit qui l'enrichissent.

Le concept même et la réalité des " maisons de la culture " a bougé, tout comme le pays a changé. Mais reste l'option fondamentale de la confrontation avec la création en train de se faire , et de la rencontre fondée sur la pluralité des disciplines et sur celle des publics. Cette idée a investi peu à peu la plupart de nos institutions : le Centre Pompidou, le musée d'Orsay, le Louvre, offrent des films, des concerts, des débats, des ateliers pour enfants ou pour amateurs . Chaillot réunit le théâtre et la danse. Le cirque lui-même fait danser des chevaux sur des musiques de Stravinski et de Boulez.

Le " Lieu unique " de Nantes, la Coupole à Sénart, le Channel à Calais, Les laboratoires d'Aubervilliers, sont autant de métamorphoses de l'idée qui a présidé à la création des maisons.

Cet esprit des maisons de la culture a été déterminant pour la transformation de la vie culturelle en régions. Ceux qui en ont été les pionniers se souviennent de la rareté des lieux de spectacle, de la misère des troupes de théâtre, de la poussière des bibliothèques et des musées, de la précarité des artistes (sans atelier ni sécurité sociale,) de la dégradation des salles de cinéma.

Aujourd'hui comme le souhaitait André Malraux " le mot hideux de province " a cessé d'exister car il est démenti par la richesse des initiatives des collectivités territoriales, par la modernité des équipements, par le nombre des équipes de création et d'animation et la diversité des programmations. Ce changement ne s'est pas fait tout seul : il est le fruit d'une volonté politique , d'une série de conquêtes, de batailles dont la réussite n'était pas assurée, menées par des équipes qui vivaient passionnément tous les questionnements sur le sens de leur travail et de leur rapport au monde. De Malraux ils partageaient l'insatiable curiosité pour les cultures du monde. " Que faisons-nous ici, messieurs ? " titrait Gabriel Monnet , fondateur de cette maison que je salue affectueusement, dans son bulletin-samizdat de 1969, en invitant ses collègues à s'interroger sur le sens de l'Art, à chasser le doute au profit de l'espérance, à mêler action et pensée, risque et réflexion.

Plus de trente ans après, la question reste la même et les propositions défendues ici par son successeur Gilbert Fillinger, sont autant d'aventures, à la fois individuelles et collectives. Chaque création porte, à sa manière, espoirs et interrogations et témoigne de notre combat commun pour la diversité culturelle librement offerte et accessible à tous.

Ce que nous fêtons ici dans ce rassemblement des témoins, toutes générations confondues, c'est un parcours qui fait encore tout à fait sens aujourd'hui et dont je voudrais rappeler les étapes.

Il y eut en 1936 les immenses espoirs soulevés par la pensée en action de Jean Zay, de Léo Lagrange et du Front populaire, et, avec les quarante heures et les congés payés, la première apparition du temps libéré. La question était déjà celle de la culture et non pas celle du loisir.

Il y eut ensuite l'esprit de résistants comme Dumazedier et Cacerès pour inventer, avec Peuple et Culture, contre Vichy, la notion même de développement culturel, pendant qu'au même moment André Malraux et Gaétan Picon construisaient ensemble ce qu'ils appelaient, au singulier, " La Maison de la culture ".

Il a fallu dans les années cinquante qu'une jeune chartiste bretonne, Jeanne Laurent, seule contre toute son administration, invente la décentralisation théâtrale et installe Jean Vilar dans son T.N.P.

Il a fallu les pionniers engagés et passionnés de cette décentralisation théâtrale, les Dasté , Lesage, Gignoux, Monnet, Tiry, Tréhart et beaucoup d'autres pour que Malraux, Moinot et Biasini fondent, à partir de ces expériences, les premières maisons de la culture. Quand on demandait à Malraux sa définition de la Maison de la culture, il disait " Nous ne savons pas ce que c'est mais nous le cherchons ensemble".

N'oublions pas que Mai 68 a interpellé et mis en question cette politique en confrontant durement création et action culturelle qui continuent de chercher leur juste relation. Ce dont nous sommes sûrs c'est qu'elles ont besoin l'une de l'autre. A partir de 81, la gauche a su donner un nouvel élan, une nouvelle ambition démocratique à la politique culturelle en la dotant de moyens sans précédent.

Je suis fière, pour ma part , d'avoir porté ce budget au chiffre longtemps espéré de 1% . Aux chagrins je dis, il n'y a pas de "petit symbole" , il y a j'espère un point de non retour. Il est clair aujourd'hui que notre société connaît de nouvelles naissances, des " métamorphoses inédites ", pour reprendre le mot de Malraux, accélérées par les réseaux numériques, les ordinateurs personnels, l'Internet, toutes ces techniques de communication qui, elles aussi, changent notre rapport au monde et à nous même.

Ces moyens ne sont en eux-mêmes ni bénéfiques, ni maléfiques, chacun le sait : ils sont ce que nous en ferons. Malraux ne pensait pas autre chose lorsqu'il disait : Il n'y aura pas de Maison de la culture sur la base de l'Etat, ni d'ailleurs de la municipalité : la maison de la culture c'est vous, il s'agit de savoir si vous le voulez ou si vous ne le voulez pas. Les intuitions d'André Malraux, qu'une poignée d'administrateurs autour de lui - je pense notamment à Emile Biasini - et d'acteurs sur le terrain ont su transformer en priorités d'action pour l'Etat, gardent aujourd'hui une vigoureuse actualité.

Je partage sa conviction et nous sommes portés par le même rêve, "parce que ce sont les rêves qui possèdent les hommes et que les grands rêves sont beaucoup plus durables qu'une pauvre vie humaine". C'est le legs dont nous lui sommes redevables et qu'il nous appartient de transformer avec les exigences de notre temps.
Merci d'être venus nombreux lui rendre l'hommage des artisans de sa politique.
Place maintenant aux mots de Malraux.
Place au spectacle.


(Source http://www.culture.gouv.fr, le 28 novembre 2001)

Rechercher