Interview de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans "La Lettre de l'éducation" du 5 novembre 2001, sur l'enseignement professionnel et technologique et le projet des lycées des métiers, notamment la définition d'une charte qualité et la labellisation de ces établissements. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans "La Lettre de l'éducation" du 5 novembre 2001, sur l'enseignement professionnel et technologique et le projet des lycées des métiers, notamment la définition d'une charte qualité et la labellisation de ces établissements.

Personnalité, fonction : MELENCHON Jean-Luc.

FRANCE. Ministre délégué à l'enseignement professionnel

ti : Vous rentrez du Brésil, où vous avez participé au Forum mondial de l'éducation, à Porto Alegre. Ce sommet pèsera-t-il dans le débat sur la marchandisation de l'éducation ?

Ce rassemblement donne un point d'appui à un large mouvement d'opinion - étudiants, familles, professionnels de l'éducation, syndicats ouvriers - contre la mondialisation libérale, qui n'avait pas encore investi la question de l'éducation. Dans ce domaine, le processus de marchandisation est pourtant engagé, notamment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Il s'accompagne d'un discours idéologique : le service public ne marche pas, s'appuie sur des prélèvements très lourds, etc. Le but ultime étant de mettre en place le même transfert que pour les assurances sociales ou les retraites : substituer un système par capitalisation, où chacun prend en charge sa formation, au système par répartition. Cette vision des choses n'est pas celle du patronat en bloc, mais de certains secteurs pour qui un marché mondial de 1600 milliards de dollars représente une opportunité extraordinaire. Les branches productives sont réticentes à ce processus, car leurs besoins en main-d'¿uvre qualifiée sont très urgents et coûteux. Porto Alegre est un début balbutiant, à mi-chemin entre l'échange et l'éducation populaire. Il a abouti, non à une charte, comme prévu, mais à une déclaration politique assez générale, affirmant que l'école doit rester un espace public pris en charge par les Etats, qu'elle doit viser une professionnalisation durable, et que la qualification professionnelle doit rester marquée par des références universelles, certifiées partout et par tous.

Vous travaillez aussi avec certains pays d'Europe à la construction de diplômes véritablement européens. Cette démarche est-elle une alternative à l'harmonisation des diplômes nationaux ?

La souplesse des parcours que le système des crédits ECTS offre pour les formations générales n'a pas de sens pour la voie professionnelle. On ne peut pas mettre en place ce système, car il est difficile de transformer en crédits des références d'activité ou des savoirs liés à une mise en pratique. Un système d'équivalence ne serait pas possible non plus, parce que chaque pays peut avoir un système de repérage des qualifications en relation avec un poste de travail. Or l'organisation du travail n'est la même nulle part. C'est pourquoi nous avons entamé ces discussions, avec plusieurs pays européens, afin d'inventer ensemble des diplômes, par exemple dans le domaine automobile. Les entreprises y participent également : plusieurs grands groupes, dont Seat, Skoda, Renault-Nissan, Peugeot, Fiat, prennent part à la commission d'élaboration du référentiel pour le diplôme automobile. Ce diplôme européen a vocation à devenir très rapidement universel puisque nous allons le proposer à la Conférence des ministres de l'éducation nationale d'Amérique latine. La même discussion a déjà commencé avec la Chine.

Récemment, vous vous êtes fâché contre la tentative du Medef de faire inscrire ses certificats de compétence dans la loi sur la validation des acquis de l'expérience (VAE). Où en est la bataille pour la délivrance des diplômes ?

Pour l'instant, je considère que l'affaire est très bien engagée pour le service public, d'autant que l'échec de la négociation sur la réforme de la formation professionnelle a fait apparaître des clivages à l'intérieur du patronat. Ce n'est pas un hasard si certaines branches professionnelles n'ont pas voulu jouer le jeu du Medef. Mon analyse est que le Medef est le porte-parole des secteurs liés à la financiarisation de l'économie, dont les besoins sont opposés à ceux du secteur productif. C'est pourquoi je suis certain de convaincre l'essentiel du patronat que la méthode de la professionnalisation durable est la meilleure pour notre économie, et que seule l'éducation nationale peut en être l'arbitre. Dans le débat sur la validation des acquis, il s'agissait pour nous, éducation nationale, de préserver deux choses. Premièrement, nous sommes le principal acteur de la VAE. Nous en avons le savoir-faire : nous seuls savons extraire d'un récit de vie la description des qualifications correspondant à un référentiel. Deuxièmement, nous avons été très vigilants pour que dans le " grand répertoire " en cours de constitution, on ne trouve pas un jour, à égalité, des certifications, des diplômes et des bouts de papier provenant de divers instituts de formation¿ Une série de verrous a été mise en place pour garantir cela. Dans l'état actuel des textes, nous arrivons à un bon compromis entre les différentes préoccupations.

Vous avez entamé il y a un an et demi des discussions avec les patrons sur la rémunération des stagiaires. La remontée du chômage, ces derniers mois, ne va-t-elle pas anéantir vos efforts ?

Nous avons reçu plus de 60 grandes entreprises et branches. Dans cette discussion, l'ambiance est liée à la conjoncture de l'emploi. Si le marché du travail se tend, l'écoute est très positive. En revanche, dans le mois écoulé, la sensibilité à cette question s'est relâchée ! Nous n'aboutirons certainement pas dans les mois qui viennent. D'une manière générale, les branches professionnelles ne sont pas hostiles à l'idée d'une rétribution des stagiaires, mais elles résistent à l'idée qu'on la rende obligatoire. C'est pourtant mon objectif. J'affirme que nous ne devons pas nous laisser impressionner par les variations conjoncturelles : la tendance lourde est à un besoin massif de main-d'¿uvre qualifiée. Dans les prochaines années, sur huit millions de postes à pourvoir, le solde positif s'établira aux alentours de 2,7 millions de postes. Y compris en cas de croissance modérée. On s'est rendu compte trop tard de la pénurie d'infirmières. Nous nous acheminons vers les mêmes déficits en professionnels dans le secteur des services à la personne, notamment aux personnes âgées. Pour faire face à la nouvelle allocation autonomie, 40 000 embauches sont nécessaires. On ne les a pas. Ces constats posent un démenti cinglant à tous ceux qui ont fait campagne sur le thème de l'engorgement des carrières sanitaires et sociales. Je peux paraître isolé sur mon rocher, mais je plaide la mobilisation pour le retour au travail ! Si nous ne réagissons pas maintenant, nous allons au-devant de difficultés considérables.

Vous avez reçu cet été le rapport Decomps sur la filière technologique. Ses propositions seront-elles mises en ¿uvre ?

D'abord, je ne fais pas miennes toutes les propositions de ce rapport. La démarche de Bernard Decomps a été de rencontrer toutes les sensibilités existant sur ce dossier : le Medef, les syndicats, etc., pour organiser dans les meilleures conditions la discussion avec les partenaires. De notre côté, nous avons lancé une consultation des recteurs, qui n'est pas achevée. Cela dit, je souhaite que nous soyons capables d'aboutir d'ici à décembre, en priorité sur le lycée des métiers, et en second, sur les améliorations à apporter à la voie technologique, comme la simplification de la série STI ou la conception de métiers de la médiation technologique. Quelle a été notre démarche ? Je rappellerai que cette réflexion a été impulsée par mon ministère : dans mon esprit, le lycée des métiers doit organiser la présence conjointe dans un même établissement de la voie technologique et de la voie professionnelle. Cela implique plusieurs choses. Un, que l'avenir, ce n'est pas le lycée polyvalent. Deux, que les deux voies ont leur spécificité, et qu'il n'est pas question de les confondre. Trois, qu'il va falloir se livrer à un " peignage " des diplômes quasi similaires. Certains baccalauréats technologiques sont très proches de diplômes de l'enseignement professionnel. Parmi les propositions Decomps, je retiendrai notamment celle concernant le lycée des métiers, qui réunira la voie technologique, la voie professionnelle, le CFA public, le centre de formation continue, celui de la validation des acquis, les BTS et les licences professionnelles, avec l'université voisine pour ces dernières. Il offrira un formidable effet de lisibilité, tout en permettant des polyvalences. Par exemple, un lycée des métiers du bâtiment pourra très bien réunir des formations sur l'habitat ou sur le gardiennage d'immeuble.

Quand les premiers lycées des métiers verront-ils le jour ?

Les recteurs ont déjà repéré 150 établissements pouvant le devenir. Mais nous comptons d'abord lancer une procédure de labellisation. Nous avons élaboré une charte-qualité du lycée des métiers, qui prend en compte un certain nombre d'éléments comme la dynamique pédagogique interne, les partenaires extérieurs (position du lycée dans la région, sa place dans la carte des formations¿), la vie scolaire (capacité d'accueil en internat¿), etc. Aujourd'hui, aucun établissement n'est conforme à 100 % à la charte-qualité. La procédure de labellisation sera lancée avec les rectorats, de façon que, dans un an par exemple, la délivrance du label soit possible.

A votre arrivée, vous avez été le premier des ministres en charge d'un secteur éducatif à sortir des déclarations de principe sur l'égale dignité de la voie professionnelle vis-à-vis des autres voies, pour privilégier le lien avec l'emploi et la formation continue. Un an et demi après, pensez-vous que politiquement, cette stratégie a été la bonne ?

Mon décret d'attribution me donne compétence sur l'ensemble du système éducatif. J'aurais donc pu choisir de me consacrer uniquement aux écoles d'ingénieurs ou au CNAM. Mais j'ai préféré m'occuper d'abord de ce qui était à l'époque l'homme malade du système éducatif : le lycée professionnel, qui était en état d'insurrection. Je n'ai pas voulu contourner la difficulté, et j'ai parié que la méthode utilisée pour les LP serait généralisable. D'un point de vue technique, j'ai choisi de les perfectionner. Faisant cela, je choisissais aussi, d'un point de vue idéologique, de ne pas biaiser avec le discours sur la professionnalisation, sur lequel la gauche tient en général des propos compassionnels. En tant qu'homme de gauche, j'estime que la vraie question réside dans la réduction de la distance entre travail intellectuel et travail manuel. Non seulement j'ai choisi de tenir ce discours, mais je me suis acharné à en faire la démonstration concrète : en liant éducation civique et qualification, projet artistique et projet professionnel, en revalorisant le contenu du CAP, pour en faire le premier niveau reconnu par tous.

(Source http://www.enseignement-profesionnel.gouv.fr, le 16 novembre 2001)

Rechercher