Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur l'harmonisation européenne des cursus, diplômes universitaires et formations professionnelles de troisième cycle et le projet de création d'un mastaire européen de lettres et sciences humaines et politiques, Paris le 11 décembre 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur l'harmonisation européenne des cursus, diplômes universitaires et formations professionnelles de troisième cycle et le projet de création d'un mastaire européen de lettres et sciences humaines et politiques, Paris le 11 décembre 2001.

Personnalité, fonction : LANG Jack.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale

Circonstances : Colloque "L'université et la professionnalisation : vers un mastaire européen" à Paris le 11 décembre 2001

ti : L'université et la professionnalisation : vers un mastaire européen
Colloque sur l'université et la professionnalisation

du 11 décembre 2001


Une époque nouvelle de la vie de l'Europe, de la vie de notre société, de la vie de notre université s'est ouverte. Cette illusion, propre sans doute, à chaque décennie de projets qui voit midi à sa porte est peut-être moins incontestable aujourd'hui qu'hier.
Car personne ne pourra nier que nous soyons en train de passer une frontière. Frontière du temps que symbolise l'arrivée du nouveau siècle, frontière de l'espace agrandi pour une Europe plus rassemblée et cohérente. La masse des problèmes qu'accumulent les risques de développement- on entre toujours vers l'avenir aussi par le biais de la négativité, hélàs !- requiert un besoin accru de sciences, de régulations par le savoir. Les formations de haute culture, les disciplines de lettres, de sciences humaines, lors même que la politique et les biotechnologies multiplient les interrogations éthiques, deviennent des éléments permanents de nos besoins quotidiens. Nous sommes précipités dans un monde qui, dépassant maintenant le fardeau du chômage et de l'insécurité économique, instaure cependant, avec l'allongement de la vie humaine et l'accélération des découvertes, une mobilité plus grande des emplois et des rythmes de travail, porteuse d'une demande nouvelle, mais positive cette fois, vis à vis de l'Université. Celle-ci doit désormais non seulement assurer la formation initiale mais aussi la formation et la culture tout au long de la vie.

En France, nous voici donc entrés dans une période de remise en cause de nos vieux clivages, particulièrement, de la division entre les savoirs universitaires et les savoirs professionnels. Influencée depuis la troisième République par un élan de démocratisation qui l'avait faite s'ouvrir à un nombre toujours plus grand d'étudiants, l'Université, avait gardé sa fonction d'école pour les métiers les plus anciens : le premier d'entre eux, celui d'enseignant et de chercheur, nécessaire pour assurer la transmission et le renouvellement des savoirs et de la culture mais aussi, des métiers comme ceux des professions juridiques et médicales. En revanche, les autres professions et, particulièrement celles donnant l'accès aux fonctions de cadre de la société, principalement dans le domaine technique et scientifique, étaient demeurées externalisées dans ce qu'on a nommé les grandes écoles.
Mais, ce clivage profond, renforcé par la méfiance réciproque d'un monde universitaire d'abord soucieux de service public et exigeant vis à vis de l'amélioration des conditions du travail en entreprise, tandis que le monde de l'entreprise percevait à son tour, les diplômés de lettres et sciences humaines comme peu susceptibles d'adaptation aux emplois techniques, est, lui-aussi, en passe d'être récusé. Parce que dans toute l'Europe démocratique en développement, la société devient une société de savoirs et de culture et que la culture forme aux métiers comme les métiers sont désormais articulés sur la culture¿
Il nous faut donc revenir en deçà de ce clivage, en deçà de ce mauvais embranchement, pour retrouver une tradition philosophique française, celle de l'âge classique et des Lumières, qui exprime la volonté d'harmoniser le savoir et le métier. C'était celle d'un Descartes déclarant dans le Discours de la Méthode : " J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance (¿) Je ne laissais pas d'estimer les exercices auxquels on s'occupe dans les écoles (¿), les langues, l'histoire, la philosophie, les sciences, etc. Pour expliquer pourquoi il avait cherché la science dans le " grand livre du monde ", il ajoutait : " Il me semblait que je pouvais rencontrer plus de vertu dans le raisonnement que chacun fait touchant les affaires qui lui importe (¿) que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet. " (Discours de la Méthode, Première partie.). C'était aussi celle de Diderot et de D'Alembert dans le Discours préliminaire de L'Encyclopédie, ce monument de l'esprit français, qui s'intitule, en vérité, Discours des Arts et métiers et qui procède, déjà, à une réhabilitation éclatante des métier, les Arts mécaniques, selon le vocabulaire du temps, et de leur articulation aux Arts libéraux - les humanités, la culture, selon notre propre lexique-.
" De là, la distinction des Arts en libéraux et en mécanique et la supériorité que l'on accorde aux premiers sur les seconds (¿) L'avantage que les Arts libéraux ont sur les Arts mécaniques, par le travail que les premiers exigent de l'esprit, est suffisamment compensé par l'utilité supérieure que ces derniers nous procurent pour la plupart. "
Le développement de la société de savoirs a porté beaucoup plus loin que ne l'avaient même entrevu les auteurs de L'Encyclopédie, l'articulation de la science et de la technique, l'ajustement des humanités libérales et des machines scientifiques. Si l'on songe aux intérêts d'un Gaston Bachelard ou d'un Pierre Francastel, le lien du savoir et du métier n'avait jamais disparu des réflexions des philosophes ou des historiens de l'art. Il n'avait pas été évacué par de grands médecins comme Pasteur dont l'activité qui associait le savoir biologique à la pratique médicale, a, d'une certaine façon, présidé à la création d'un organisme comme l'INSERM. Mais, si des passerelles avaient été envisagées entre le savoir et le métier, celles-ci ne s'instauraient qu'au prix de percées héroïques ou d'aventures individuelles menées par quelques grands esprits.
La culture, le savoir, le métier ; longtemps disjoints, longtemps séparés, longtemps étrangers. Le meilleur de la tradition des humanités françaises nous a portant invité à les associer, à les réconcilier, à les apparier. Mais, pour cela, il fallait plus de culture, plus de savoir et plus de métier. C'est à dire, une société plus développée et plus démocratique, c'est vers celle là que nous souhaitons aller.
Car il s'agit, aujourd'hui, de tout autre chose. Il s'agit d'une aventure collective et nationale du système universitaire français, qui doit s'articuler à la société moderne devenue une société hautement qualifiée, technologisée, humanisée, une société de savoirs et d'échanges sous l'égide de l'Europe et de la révolution scientifique. Nous devons aller vers une unité que nous ne pourrons atteindre qu'en nous diversifiant davantage.

Car la première transformation qui s'accomplit sous nos yeux- la mesurons-nous exactement ?-est d'abord culturelle. Le savoir n'est plus un acteur indirect de la profession, des métiers, de l'espace entrepreneurial, mais un moteur, un agent, bref, une force directe. Savoirs scientifiques devant l'écran de l'informaticien, savoirs éthiques dans le service hospitalier révolutionné par la biotechnologie, savoirs juridiques, économiques, politiques dans les différentes administrations publiques, savoirs linguistiques, historiques, philosophiques dans les formes nouvelles d'échanges et de communication qui traversent le monde du journalisme et de l'édition. Plus encore, la demande de formation, de formation renouvelée n'est plus, comme elle l'était il y a quelques années, le constat d'un échec ou la mesure d'une carence mais, à l'opposé, la nécessité de la vie professionnelle normale elle-même. Demain, on demandera à tous et à chacun ce qui, hier, était réservé aux enseignants-chercheurs. Demain, on demandera non seulement d'apprendre mais d'apprendre et de chercher encore après s'être rectifié et transformé.
Quel est le constat qui s'impose, en effet, à toute la société ? Celui-ci : L'Université qui pouvait apparaître à certains comme uniquement préoccupée par la recherche du savoir ou la conservation de la culture, est, en vérité, préformée à notre modernité. Dans son incomplétude, dans ses insuffisances, mais d'abord et surtout, dans son ouverture, elle a été et elle est, peut-être, la poutre maîtresse de cette société de savoirs et de culture où il n'y a plus de métiers sans savoir et, où la culture est le fondement du métier. L'Université, mieux que d'autres institutions, est, sans doute, celle qui est capable, aujourd'hui, de faire face à cette exigence puisque ses personnels enseignants sont demeurés des chercheurs aptes à remettre en cause, à modifier et à transformer leurs savoirs, même si, nous le savons bien, il existe une distance entre cet idéal et une part de la réalité mais, c'est cet idéal-même qui est le nôtre, qui va, maintenant, devenir celui de toute la société.
La seconde transformation, dont nous sommes tenus de prendre la mesure, est celle, politique, du cadre désormais européen de la vie universitaire, tel qu'il a été dessiné progressivement lors des rencontres de la Sorbonne, de Pologne et de Prague.

Nous devons donc permettre à nos diplômés, de voir leurs efforts traduits, rendus lisibles et valides par un système de communication commun. En vôtre nom, j'ai déjà pris cet engagement. J'ai obtenu des autres pays européens que l'on aille plus loin dans l'harmonisation européenne. Les gouvernements se sont donc engagés à mettre en ¿uvre désormais de façon concrète le projet de construction européenne de l'architecture des diplômes initié depuis maintenant trois ans. Dans cette perspective, je réfléchis à la création d'un diplôme de mastaire, afin d'améliorer la lisibilité des cursus. L'Université de demain, comme elle a commencé de l'être aujourd'hui- les chiffres montrent qu'un nombre grandissant de diplômés de troisième cycle entrent dans la vie professionnelle- doit permettre, par l'existence d'un diplôme valable sur un plan européen, compréhensible par les acteurs de la vie professionnelle, reconnu par les qualités des formations qu'il a données, l'entrée dans la vie professionnelle à nos étudiants. Dans ce cadre européen, on l'aura compris, la durée des études universitaires s'est peu à peu déportée de Bac + 3 (aujourd'hui la moyenne de temps passé par tous les jeunes appartenant aux pays de l'OCDE est de 2,3 années) ou Bac + 4 à Bac + 5. Il est donc sans doute indispensable de prévoir des éléments de formation professionnelle au niveau bac + 5, et même aussi au cours des études doctorales pour les étudiants qui poursuivront un cursus menant à bac + 8.
Pour les formations de lettres et sciences humaines, économiques et politiques, il s'agira donc, à côté de la formation aux métiers de l'enseignement et de la recherche, de mettre en place un deuxième pilier qui est la formation aux métiers de la culture et aux métiers de la société de savoirs. C'est, à ce point, que, parallèlement aux propositions qui ont été faites par les travaux prospectifs du Ministère de la recherche, du Ministère de l'Education nationale, aux accords passés entre les ministres des différents pays et aux réflexions développées par la Commission que j'ai installée en janvier dernier et dont j'ai confié la mission à Mme le Professeur Kriegel, s'est imposée l'idée d'un cursus préparant au mastaire dont je vous invite à débattre aujourd'hui.

Autrement dit, sans remettre en cause les spécialités culturelles nationales qui, comme la biodiversité enrichit le vivant, élargissent la culture, il s'agit , non d'abandonner pour un cadre européen resserré mais, de regrouper dans une langue commune, un ensemble universitaire où les systèmes seront compatibles et liés en réseaux. Tout en gardant et en approfondissant notre génie propre, nous devons, et telle est l'exigence de la société et de nos étudiants, tracer les voies qui leur permettront de s'insérer et de leur donner toute leur mesure dans cette Europe commune, comme nous devons mettre en place des écoles doctorales pour répondre aux nouveaux besoins des doctorants.
Ces orientations esquissées ici et là ne sont pas totalement nouvelles. Les responsables de l'Education et de la Recherche qui feront le bilan des efforts engagés le diront mieux que je ne saurais le faire mais je voudrais insister sur la méthode que j'ai choisie et qui a présidé à l'installation de la Mission qui organise, aujourd'hui, ce colloque comme elle était présente dans les débats qu'elle a conduits. Cette méthode que j'ai voulu mettre en ¿uvre c'est, disons le d'un mot, celle de la concertation démocratique. Je crois qu'une politique universitaire, un programme, ne peuvent se décréter a priori comme si les acteurs de l'Université n'avaient rien fait et n'avaient rien dit. Je pense, à l'opposé, qu'une véritable politique universitaire n'est possible qu'à partir de ce que les différents acteurs universitaires (organisation représentatives, CPU, enseignants-chercheurs, commission de travail) ressentent, expérimentent, savent et disent. La consultation, telle qu'elle a déjà été largement engagée par la journée d'Etudes organisée en mai dernier au Ministère de l'Education nationale par la Commission avec les écoles doctorales et, par l'approbation recueillie par le CNESSER pour la mise en place concrète du 3/5/8, ne se limite donc pas au fait de demander à chacun son opinion mais, à comprendre ce qui déjà a été fait, ce qui va dans un sens utile à tous afin de pouvoir unifier tout ce qui a réussi et d'entrer dans l'avenir et sans reproduire les impasses ou les échecs. Cette méthode n'est pas seulement une politesse de l'esprit démocratique rendant un hommage de pure forme à un principe qui lui est antérieur- encore que ce ne soit jamais inutile en démocratie que d'adopter les manières démocratiques- mais, pour moi, d'un moyen de connaissance car la politique démocratique est aussi un moyen d'investigation et de savoir.

On ne peut pas prendre de bonnes décisions si on n'a pas fait d'enquêtes. La méthode démocratique est nécessaire à la recherche de la bonne politique universitaire et elle implique d'utiliser l'existant. L'ensemble des diplômes déjà mis en place, le travail accompli par vous et par vos prédécesseurs doivent trouver leur fonction et leur place dans l'orientation nouvelle. Ce n'est qu'à l'issue de ce colloque, ce n'est que lorsque vos remarques auront été énoncées, lorsque votre débat aura eu lieu que les décisions finales seront prises. Autrement dit, ce colloque ne s'inscrit pas dans une campagne de communication pour une politique qui aurait déjà été arrêtée mais dans la méthode d'échange et de concertation que j'ai voulu mettre en ¿uvre. Ce n'est qu'à l'issue de vos travaux que l'élaboration définitive de la décision sera affirmée et affinée par vos propositions qui, je le souhaite, nous permettront d'¿uvrer à la mise en place de l'Université de demain. C'est vous dire combien j'attends de cette journée.

Ce colloque, dont j'ai confié l'organisation aux membres de la Mission sur les diplômes de troisième cycle et la formation professionnelle en lettres, sciences humaines et politique, doit contribuer à me permettre de redéfinir les grandes missions de l'Université qui sont celles du savoir, de la culture et du métier et de mettre en place leur articulation. Il devra aussi m'aider, mais je l'ai suffisamment souligné, à procéder à cette harmonisation européenne des cursus universitaires à laquelle je suis, avec mes autres collègues membres des gouvernements des pays européens, engagé. Je vous en remercie par avance parce que dans l'échange d'expériences, dans les propositions, auxquels vous allez maintenant vous atteler, vous me permettrez de faire le point sur la façon de construire un mastaire en particulier dans les domaines de lettres et sciences humaines et politiques, sur les moyens d'améliorer la professionnalisation des étudiants sans affaiblir la dimension de la recherche ni négliger la formation générale. Ma gratitude va aux Présidents d'université, aux Directeurs d'écoles doctorales, aux Directeurs d'UFR et de départements, aux universitaires, aux cadres administratifs des universités et à toutes les éminentes personnalités du monde de l'entreprise qui ont accepté, généreusement, de participer à ce travail commun.


(Source http://www.education.gouv.fr, le 12 décembre2001)

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