Interview de M. Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, à France-Inter le 31 décembre 2001, sur les objections au passage à l'euro. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, à France-Inter le 31 décembre 2001, sur les objections au passage à l'euro.

Personnalité, fonction : VILLIERS Philippe de.

FRANCE. Mouvement pour la France, président

ti : F. BeaudonetLes euro-sceptiques ont-ils perdu la guerre ou attendent-ils les inévitables premiers couacs de la monnaie unique pour pouvoir prouver qu'ils avaient raison avant tout le monde ? Vous êtes le seul à continuer à monter au créneau contre l'euro alors que le processus est déjà plus qu'engagé. Comment expliquez-vous le quasi-silence de ceux qui avaient milité contre Maastricht ?

- "Ils sont sensibles à la propagande, à ce grand concert unanime sur le thème "il est né le divin euro", et ils sont un peu écrasés par cette propagande. Ce n'est pas mon cas, je ne me laisse pas impressionner. Je suis comme beaucoup de Français que je rencontre tous les jours et qui ont la désagréable impression de ne plus être tout à fait en France à partir de demain ; ils ont le vague sentiment de se sentir étrangers dans leur propre pays avec ces nouveaux billets."

Vous dites qu'il va y avoir un échec de l'euro ; dans votre livre, vous dites que tôt ou tard, la France recouvrera sa monnaie nationale avec sa souveraineté. Que se passera-t-il selon vous ?

- "Par delà la gêne et le malaise dont je parlais à l'instant - puisqu'une monnaie, c'es beaucoup plus qu'une monnaie, c'est une échelle de valeur dont dépend le tableau intime de référence sur le monde dont qui vont disparaître - c'est à la fois une erreur et un engrenage. Une erreur parce que vous ne pouvez pas, avec 15 conjonctures nationales, avoir un seul taux d'intérêt, une seule banque centrale. Les économistes appellent cela "une zone optimale monétaire", c'est-à-dire que vous ne pouvez pas avoir 10 % de croissance en Irlande et 1 % en Allemagne et avoir le même taux d'intérêt. A terme, cela ne peut donc pas fonctionner ; les zones sont trop différentes, les conjonctures trop divergentes. Deuxièmement, c'est un engrenage parce qu'on a vu des Etats sans monnaie dans l'histoire mais on n'a jamais vu des monnaies sans Etat. Il va donc falloir faire un super Etat, avec une super fiscalité unique, avec un super budget unique, un super droit du travail unique et un super Etat unique tout court. Or, cette prétention s'oppose à l'élargissement qui est aujourd'hui nécessaire. L'euro est donc une erreur géostratégique."

Puisque vous prévoyez la fin de l'euro et que vous dites que la France recouvrera sa monnaie, comment se passera concrètement cet échec selon vous ?

- "Regardez ce qui vient de se passer en Argentine. Il y a 10 ans, pour faire plaisir aux Américains, contrairement aux Brésiliens, les Argentins ont arrimé le peso au dollar. Leur politique monétaire n'était donc plus faite en Argentine. Une monnaie, c'est une écluse, quand vous n'avez plus d'écluse, vous êtes submergé par le torrent. Ce qui s'est passé en Argentine risque de se passer chez nous : quand il y aura un choc, une crise dans l'un des pays de l'Euroland - puisque c'est ainsi qu'on appelle le nouveau pays dans lequel on nous invite à rentrer demain - comment dénouera-t-on cette crise ? C'est un vrai problème. La logique de la monnaie, c'est la langue unique parce que toutes les différences culturelles doivent disparaître, comme c'est le cas aux Etats-Unis, pour qu'il y ait une solidarité instinctive entre le fin fond de l'Irlande et le fin fond de la Grèce."

Vous dites que l'euro ne peut pas fonctionner parce qu'il y a des divergences trop importantes entre les différentes économies...

- "Ce je dis, tous les économistes américains le disent et beaucoup - la plupart même - des économistes français mezza voce."

Les économistes disent également que depuis janvier 1999, l'euro qui avait déjà une existence légale, a permis à la zone euro de passer avec moins de dommage les différentes crises, que ce soit la crise russe, la crise asiatique et la crise latino-américaine. Est-ce que ce n'est pas là un exemple des qualités de cette monnaie unique ?

- "Je n'ai pas du tout lu les évènements tels que vous le dites à l'instant."

Par exemple, l'inflation et les taux d'intérêts sont au plus bas.

- "Trois grandes promesses ont été faites à partir du Traité de Maastricht, notamment en 1999 : on avait dit que l'euro serait une monnaie forte, la plus forte du monde ; elle a perdu 25 % de sa valeur et c'est une monnaie qui est structurellement, génétiquement faible. Deuxièmement, on nous avait dit que l'euro va avoir un grand mérite : celui d'unifier les conjonctures nationales. Or, elles n'ont jamais été aussi divergentes. Troisièmement, on nous avait dit que l'euro serait un bouclier qui protégera l'Union des chocs extérieurs, notamment d'un ralentissement américain éventuel. Là, on est en plein dedans, c'est un bouclier troué."

Vous dites aussi dans votre livre que partager une même monnaie, c'est partager les mêmes solidarités ; vous reconnaissez que l'euro peut créer une solidarité européenne. Est-ce que finalement vous n'avez pas peur que l'euro fonctionne ?

- "Non, justement. L'euro a deux grands inconvénients pour l'Europe. Il faut se poser trois grandes questions : est-ce que cela facilitera la vie quotidienne des gens ? La réponse est "non." Les Français sont très disciplinés, admirables, parce qu'ils ne se posent mêmes pas cette question."

Seulement 1 Français sur 6 dit être inquiet du passage à l'euro, c"est très peu.

- "Attendez le 17 février, quand il n'y aura plus du tout la monnaie nationale. C'est là qu'il faudra faire les sondages. Deuxième question : est-ce que cela améliorera la situation de l'emploi ? Est-ce que cela va retourner la courbe du chômage ? Là aussi, il faut attendre un peu. Il est bien possible que les avis changent dans deux mois. Mais surtout, on nous dit que c'est pour un bien supérieur : "faire l'Europe" ; mais l'euro va défaire l'Europe ! Parce que l'Euroland, ce nouveau pays à 12 pays, c'est une Europe à plusieurs classes. Il y a la première classe - les pays de l'euro - et il y a les autres. Que va-t-on faire des autres ? Aujourd'hui, depuis le 9 novembre 1989 - c'est-à-dire la chute du Mur de Berlin - on ne peut pas faire une autre Europe que la grande Europe, avec 500 millions d'habitants. Mais vous admettrez - et tout le monde l'admet - qu'une Europe avec une seule monnaie pour 500 millions d'habitants, c'est rigoureusement impossible ! Une monnaie avec les Lituaniens, les Bulgares, les Croates etc., c'est impossible ! En réalité, on est en train de faire le contraire de ce qu'il faudrait faire, on est en train de faire un moignon d'Europe alors qu'il faudrait faire la grande Europe. Cette monnaie est une conception du passé."

Mais finalement, qu'est-ce qui vous déplaît le plus : la monnaie euro en tant que telle ou l'arrière-pensée politique que vous pensez déceler derrière ?

- "C'est les deux, c'est l'arrière-pensée qui est derrière. D'ailleurs, il y a un symbole : les billets que les Français vont découvrir demain, portent des monuments virtuels. On aurait pu penser qu'il y ait Antigone, Cervantès, la Porte de Brandebourg, le Colisée. Pas du tout, ce sont des monuments virtuels, c'est-à-dire des figures sortis du néant pour que personne en Europe ne puisse reconnaître l'un des siens. C'est l'idée d'une monnaie générique, d'une monnaie abstraite pour un peuple déraciné. Vous avez des ponts qui ne vont nulle part, des fenêtres aveugles, des portes qui ouvrent sur le vide. C'est tout un symbole. Et nous, on se tait, on échange Pascal, Delacroix, Pasteur, Debussy, Marie Curie, Victor Hugo, contre des images sorties du néant."

Vous disiez tout à l'heure que l'euro allait faire tomber certains repères. D'une part, on va retrouver assez rapidement ces repères - donc ce n'est que provisoire -, d'autre part, effectivement, certaines catégories professionnelles sont un peu en difficulté, je pense en particulier aux commerçants qui doivent assurer le change. Mais est-ce que faire de la politique, ce n'est pas aller contre certains intérêts particuliers pour l'intérêt général ?

- "Vous êtes en train de définir ce que J. Chirac avait appelé en 1995 "la fracture sociale." Vous êtes en train de dire que c'est normal qu'il y ait des gros et puis des petits ; c'est normal qu'il y ait des victimes, c'est pour le bien supérieur."

Ce n'est pas ce que je dis.

- "Mais enfin, cela peut conduire à cela. Je pense que l'euro est une double fracture : c'est la fracture que je viens de décrire au niveau européen. Il y aura les pays qui seront dedans et ceux qui ne seront pas dedans. Ceux qui ne sont pas dedans, ils ne seront pas dans l'Euroland, le nouveau pays qu'on est en train de fabriquer. Et puis il y a une fracture interne. Il y a toutes les victimes de l'euro, ceux que L. Fabius appelle d'un mot délicieux, pour un socialiste, "les publics fragiles" dont je fais partie, parce que j'attendrai le dernier moment, le 17 février. Mais beaucoup de gens font partie des publics fragiles, notamment ceux qui ont été obligés d'acheter une nouvelle caisse électronique, etc. Parce que les commerçants aujourd'hui, de même que les caissières des grandes surfaces, on va leur demander de jouer le rôle de banquiers supplétifs de l'Etat sans aucune indemnité."

Là encore, on comprend que c'est un discours qui doit plaire aux commerçants qui nous écoutent. Mais une fois que ce passage va être fait, tout cela va disparaître.

- "Est-ce que vous pouvez me dire, est-ce qu'il y a un journaliste en France qui peut répondre à la question suivante : pourquoi tout cela ?"

Je n'ai pas à répondre à cette question.

- "Parce que je voudrais qu'on m'explique pourquoi cette gêne supplémentaire. Pendant ce temps, il y a une bombe qui explose dans une zone commerciale à Douai, il y a une prise d'otages à Guérande, il y a un policier qui s'est fait flingué à Vitrolles, sans que personne ne dise rien, etc. On trouve une grenade dans le commissariat, une grenade qui vient de Yougoslavie, c'est-à-dire qu'au lieu d'assurer la sécurité des gens, à quoi s'occupe l'Etat, à quoi s'occupe monsieur Fabius ? A nous embêter pour ne pas dire plus, en nous changeant notre grammaire et notre langue des signes que constitue notre monnaie ! Il n'y a que monsieur Boissonnat qui est sincère et monsieur Delors qui disent la vérité, et qui disent que c'est un grand changement historique culturel. C'est vrai, c'est un peu de la France qui disparaît. Si j'étais Allemand ou Italien, j'aurais exactement le même sentiment : le sentiment d'une gêne inutile."

(Source http://Sig.premier-ministre.gouv.fr, le 2 janvier 2002)

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