Interview de M. Laurent Fabius, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, à "RTL" le 31 décembre 2001, sur l'entrée en vigueur de l'euro et son rôle sur le développement économique. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Laurent Fabius, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, à "RTL" le 31 décembre 2001, sur l'entrée en vigueur de l'euro et son rôle sur le développement économique.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent, ARZT Richard.

FRANCE. Ministre de l'économie, des finances et de l'industrie

ti : R. Artz
Ce soir à minuit, l'euro entre donc en vigueur. Dans quel état d'esprit êtes-vous ?

- "Confiant et vigilant. Je pense que c'est le sentiment de la grande majorité des Français, qui savent que les choses ont été bien préparées, qui sont eux-mêmes préparés et qui, en même temps, restent vigilants parce qu'il faut que cela se passe bien dans les semaines qui viennent."

Il faut remonter loin pour trouver un précédent. Vous ne vous sentez pas dans la même situation qu' A. Pinay, en 1959, ministre au moment du nouveau franc ?

- "Non, le nouveau et l'ancien franc, c'est très différent parce qu'à l'époque, le rapport était de 1 à 100 et on restait dans le même univers ; c'était les francs qui se convertissaient en nouveau franc. Là, c'est un saut - il faut le reconnaître - puisque l'on s'attache à une réalité européenne. C'est d'ailleurs celle-là la signification profonde de l'euro. Les pièces et les billets eux-mêmes sont sans grande valeur, mais nous acceptons que grâce à l'engagement de la communauté européenne nous leur donnions une valeur très importante puisque c'est désormais notre monnaie. Cela veut donc dire que c'est un pas en avant très important pour la construction européenne."

Certains pensent que l'entrée aurait pu être un peu plus solennelle ?

- "Oui, j'ai lu cette remarque, cette critique mais nous avons essayé de préparer tout cela du mieux possible, d'une façon très précise. C'est une gigantesque opération logistique quand on pense qu'il y a 30 000 tonnes de pièces à transporter, plus de 10 000 convois à surveiller. C'est quelque chose d'énorme qui a été préparé sous l'autorité de L. Jospin, depuis beaucoup de mois. Fallait-il en plus faire des fêtes fastueuses ? Je n'en sais rien. Nous avons choisi des petits clins d'oeil que nous faisons aux bébés - ou à leurs parents, parce qu'ils sont un peu jeunes - qui naîtront le 1er janvier et qui auront un livret A et leurs parents auront quelque chose en plus ; le Pont-Neuf sera illuminé ; il y a aura certainement, de manière spontanée ou organisée, dans des communes, dans des départements, des fêtes. Au moment de la disparition proprement dite du franc, le 17 février, on fera aussi un certain nombre de choses."

Une remarque sur les livret A pour les bébés : un député DL de Charente-Maritime, D. Bussereau, estime que c'est illégal parce que la loi informatique et liberté, dit-il, interdit d'utiliser les fichiers d'état civil.

- "Il n'y a pas besoin d'utiliser les fichiers d'état civil. Comment cela va se passer ? Si votre bébé est né le 1er janvier - vous l'aurez sans doute remarqué... - et il vous suffira de vous présenter à La Poste à côté de chez vous ou à la Caisse d'épargne avec un livret de famille et on vous délivrera ce livret A et les 50 euros 25 en plus. Il n'y a pas du tout de fichier informatique, que M. Bussereau se rassure. S'il est lui-même un euro-bénéficiaire - c'est un peu tard pour s'y mettre maintenant - qu'il se présente à la Caisse d'épargne ou La Poste la plus proche."

Plus généralement, que dites-vous aux Français ? De passer le plus vite possible à l'euro, de ne pas s'attarder dans la période où les francs et l'euro vont circuler ensemble ?

- "Il faut plonger, si je puis, dire en euro. En même temps, il ne faut pas paniquer. On va utiliser les cartes bancaires mais pas plus que d'habitude ; on va retirer de l'argent au distributeur automatique de billets mais ce n'est pas la peine d'en retirer pour toute l'année ! Il faut garder son rythme. Il y a une seule chose que se conseille très fortement, c'est de déchirer les formules de chèques en franc. Vous gardez les talons des chèques mais déchirez les formules en franc parce qu'à partir du 1er janvier, vous ne pouvez plus faire de chèques en franc. Si on garde uniquement ses formules euro, on ne peut pas se tromper."

Vous mêmes vous pratiquez systématiquement la conversion franc-euro ou bien vous êtes passé à l'étape suivante ?

- "Pour le chèque, ma banque m'a envoyé un chéquier en euro il y a déjà plusieurs mois. Quand j'ai des factures à payer, je le fais en euro. Heureusement, je ne suis pas le seul. Pour l'euro scriptural - chèques, virements, etc.- et notamment pour les titres interbancaires de paiement, il y a déjà plus de 70 % du montant des titres qui sont exprimés en euro, près de 60 % de la valeur des chèques. Cela veut dire que la grande majorité des Français ont opéré des paiements en euros."

Certains syndicats envisagent une grève pour le 2 janvier. Que leur dites-vous ?

- "Les agents des postes et des banques ont énormément travaillé pour préparer l'euro et ce serait vraiment navrant que ce soit maintenant en partie gâché par un mouvement de grève. Il peut y avoir des revendications sur la sécurité, sur les salaires - c'est la vie normale - mais il ne faut pas prendre l'euro en otage. J'espère que l'esprit de responsabilité prévaudra."

La croissance se ralentit. C'est en tout cas ce qu'on prévoit pour le début de l'année 2002. Est-ce que cela joue contre l'euro ?

- "Je ne crois pas. Revenons un instant sur ce que l'euro va nous apporter. Trois mots résument tout ça. La simplicité - il ne faut jamais oublier cet élément - : quand vous allez voyager dans les 11 autres pays d'Europe qui participent à l'euro, vous n'aurez plus à changer votre monnaie ni à payer de commissions de change. La simplicité est donc très importante. Deuxièmement, la stabilité - je réponds ainsi à votre question - puisque d'ores et déjà l'euro nous a protégé contre la bourrasque économique internationale ; nos taux d'intérêts sont relativement faibles, notre monnaie n'a pas du tout bouger alors que dans d'autres périodes elle avait beaucoup bougé. Mme Clerc rappelait tout à l'heure l'histoire glorieuse du franc. Je suis d'accord avec elle pour dire que cette histoire était glorieuse mais dans les 50 dernières années, le franc a quand même été dévalué 20 fois. Il ne faut pas l'oublier. Là, il n'y a pas de risques de dévaluation. Et ce qui est peut-être plus important encore à long terme, c'est la sécurité par rapport au contexte de la globalisation. Si on veut arriver à maîtriser la globalisation, je pense que l'euro qui va être, avec le dollar, la deuxième grande monnaie mondiale, peut équilibrer et humaniser la globalisation."

Vous voulez dire qu'à l'inverse cela pourrait aller en faveur de la croissance ?

- "Oui, je crois qu'à long terme c'est absolument certain. Ce qui fait la force et le sentiment particulier qu'on éprouve aujourd'hui, c'est que vous avez à la fois un geste de la vie quotidienne, un changement dans la vie quotidienne et la plus importante réforme économique et monétaire depuis plus de 50 ans. Cette dimension à la fois quotidienne et historique explique qu'on sent bien que quelque chose se passe."

A quelle condition l'euro pourra être le déclencheur d'une construction européenne plus politique pour l'instant ? C'est l'aboutissement du marché commun ?

- "Oui. C'est à la fois un aboutissement mais cela va déclencher d'autres choses parce qu'à partir du moment où les prix des produits sont exprimés, libellés dans la même monnaie, cela veut dire que les déterminants de ces prix vont avoir tendance à converger. On va donc harmoniser toute une série de réglementations économiques. La concurrence va donc être plus forte et les consommateurs vont donc en bénéficier. Personnellement, je pense que les pays qui ont fait et qui feront le choix de l'euro, ce sont les pays qui iront plus loin politiquement au sein de l'Europe."

Vous êtes résolument optimiste ?

- "Je suis vigilant mais je suis confiant et puis je suis un Européen convaincu. Je ne veux pas cacher aujourd'hui ma satisfaction parce que c'est à la fois un progrès dans notre vie quotidienne et un pas important dans la construction de l'Europe."

(Source http://Sig.premier-ministre.gouv.fr, le 2 janvier 2002)

Rechercher