Interview de M. Laurent Fabius, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, à "France Inter" le 28 décembre 2001, sur l'imminence du passage à l'euro, son rôle sur la croissance économique et le risque éventuel de grève dans les banques. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Laurent Fabius, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, à "France Inter" le 28 décembre 2001, sur l'imminence du passage à l'euro, son rôle sur la croissance économique et le risque éventuel de grève dans les banques.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent, BEAUDONNET François.

FRANCE. Ministre de l'économie, des finances et de l'industrie

ti : F. Beaudonnet
Le 31 décembre, à minuit, 304 millions d'Européens adopteront simultanément une seule et même monnaie, l'euro. Pour la première fois dans l'histoire de notre continent, 12 pays ont accepté d'unir, pour le meilleur et pour le pire, leur sort monétaire, en donnant volontairement la mort à leur propre monnaie, l'un des éléments constitutifs de leur souveraineté. Deux ans après une naissance officielle, les pièces et les billets en euro vont venir concrétiser ce défi, au moment où des nuages noirs planent au dessus de l'économie européenne et où notre puissant voisin allemand n'est pas loin de la récession. En France, ce moment historique pourrait bien être gâché par des grèves dans les banques et à La Poste, et, à quatre jours de la date fatidique, chacun d'entre nous se demande s'il est bien prêt pour ce passage. L'euro et la conjoncture, l'euro et les mouvements sociaux, l'euro et ses aspects pratiques : ce seront les trois thèmes que nous allons aborder.

Je vous propose que l'on commence tout de suite par l'aspect conjoncturel et par les chiffres du chômage qui nous ont été communiqués ce matin - 33 000 demandeurs d'emploi en plus, pour le mois de novembre. Est-ce que vous pensez que cela va être mauvais pour le moral des Français et donc mauvais pour la consommation ?

- "C'est un chiffre qui prolonge l'évolution qu'on a vue au cours des derniers mois. On ne peut pas dire, lorsqu'il y a une augmentation - même si elle n'est pas énorme -, que ce soit un bon chiffre. Mais en même temps, vous avez d'autres indicateurs qui vont plutôt dans le bon sens : la consommation reste positive. Je ne suis pas surpris par ces chiffres. Vous avez une récession dans les trois plus grandes économies du monde - les Etats-Unis, le Japon et l'Allemagne. La France résiste mieux que d'autres. Mais nous ne sommes pas une île, nous ne sommes pas à l'écart du mouvement général, ce qui explique cette évolution."

Pensez-vous que l'arrivée des pièces et des billets en euro pourrait avoir un effet dopant sur nos économies ?

- "Déjà, cela nous a protégés. On a cette espèce de tempête économique internationale depuis plusieurs mois, et dans cette tempête - en tout cas, dans ce grand mouvement de récession -, notre monnaie n'a absolument pas bougé. En d'autres périodes, vous auriez eu des dévaluations. Je rappelle quand même que le franc, au cours des 50 dernières années, a été dévalué 20 fois, ce que l'on a tendance à oublier. Là, nous n'avons aucun mouvement sur notre monnaie et c'est ce qui permet de défendre notre pouvoir d'achat. L'euro est donc un bouclier. A long terme maintenant, je crois que l'euro sera positif, parce que cela nous donne plus de sécurité, plus de stabilité. C'est évident, c'est plus de puissance, puisqu'on aura une monnaie représentative de plus de 300 millions d'habitants. Dans l'immédiat, je ne crois pas - il y a des études très complexes qui ont été faites - que cela va avoir de grand effet macroéconomique. Mais cela nous a déjà protégés et, dans le futur, cela va nous aider."

Dans quelle mesure peut-on penser que l'euro aura un effet bénéfique sur la croissance européenne ? Le FMI, par exemple, parle de 1,2 % de croissance pour l'an prochain, ce qui est très peu. Quelle est votre précision ?

- "J'ai vu ces prévisions. Il est sûr que cet hiver, on va avoir un passage économique qui ne sera pas facile, j'ai déjà eu l'occasion de le dire plusieurs fois. Mais je pense qu'ensuite, on va avoir un rebond. Et les mêmes instituts internationaux prévoient pour la fin de l'année 2002 et pour l'année 2003, des chiffres beaucoup plus importants. Il faut rester très prudent sur ces prévisions, d'abord parce qu'il y a souvent des erreurs qui sont commises, surtout en ce moment, où il y a des facteurs non économiques qui peuvent déterminer tout cela. Admettez que l'on retrouve rapidement, comme je le souhaite, Ben Laden, qu'on arrive à démanteler des réseaux, cela aura quand même un effet puissant et positif sur l'économie. Admettez qu'on continue à avoir une baisse des prix du pétrole, c'est positif. En revanche, on peut avoir un coup dur. Donc, incontestablement, on a une récession dans les trois grandes économies, on va avoir un rebond, et là, nous sommes dans la période intermédiaire, c'est-à-dire un hiver qui ne sera pas économiquement facile, même si, en France, la situation sera meilleure qu'ailleurs."

Vous ne craignez pas une récession en France ?

- "Non."

Vous avez bâti le premier budget en euro, celui de 2002, autour d'une croissance comprise entre 2,25 et 2,5 % pour l'an prochain. L'Insee estime que pour les trois premiers mois de l'année, la croissance française sera proche de zéro. N'est-il pas temps pour vous de revoir vos prévisions à la baisse ?

- "Non, je ne crois pas qu'il faille raisonner comme cela. S'il y a une révision à opérer, s'il y a des réévaluations à opérer, on le fera début février. Mais là, il faut rester sur les faits. Les faits, ce sont essentiellement trois éléments : d'une part, la France a jusqu'à maintenant bien résisté - alors que les Américains, les Japonais et les Allemands sont en récession, ce n'est pas du tout le cas pour nous - puisque la croissance pour cette année 2001 sera de l'ordre de 2 ou 2,1 %, c'est-à-dire des chiffres qui sont quand même positifs..."

Mais une croissance quasi nulle pour les trois prochains mois...

- "Attendez ! Ca, c'est le premier fait. Le deuxième fait, c'est que l'ampleur du ralentissement international va avoir pour conséquence que l'hiver ne sera pas économiquement facile et la croissance sera donc réduite pendant quelques mois. On ne peut pas savoir exactement quel sera le chiffre, mais il est très probable que la croissance soit réduite. Et puis, troisième point, nous ne devons pas nous contenter de faire des prévisions, on doit surtout organiser les conditions d'une reprise à partir du printemps. Et je pense que les conditions de cette reprise existent. Vous avez une inflation qui est basse, qui est même, en France, la plus basse d'Europe. Vous avez des taux d'intérêt qui sont bas, liés justement à l'existence de l'euro. Vous avez des allégements d'impôts qui renforcent le pouvoir d'achat des ménages. L'Insee que vous citiez nous dit qu'en 2001, l'évolution du pouvoir d'achat du ménage a été la plus élevée depuis 20 ans. On a ajouté à cela un plan de consolidation de la croissance que j'ai présenté mi-octobre, avec notamment la fameuse Prime pour l'emploi que nous allons payer dès la fin décembre jusqu'au 18 janvier. Cela fera plusieurs milliards de francs et un milliard et quelques d'euros qui iront aux travailleurs les plus modestes. Tout ça, c'est du carburant dans la machine - si je puis dire. Cela n'empêchera pas qu'il y ait un ralentissement cet hiver mais cela veut dire que nous serons prêts pour le rebond au printemps ou en tout cas, dans la deuxième partie de l'année."

Revenons à la Prime pour l'emploi : jusqu'à présent, on ne disposait pas de date pour le versement du doublement de cette prime. La date a été fixée ?

- "Oui, le Conseil constitutionnel a délibéré sur la loi de Finances rectificative qui prévoyait cette prime. Elle sera donc payée à partir du 31 décembre et, pour des raisons techniques, il faut étaler jusqu'au 18 janvier. Concrètement, cela veut dire que toutes les personnes qui ont déjà touché en 2001 une Prime pour l'emploi vont, sans aucune démarche de leur part, toucher une deuxième fois la même chose que ce qu'elles ont touché. Par exemple, quand vous avez un revenu égal au Smic, vous avez touché 1 500 francs et là, toujours au titre de 2001, 229 euros. Il n'y a absolument aucune démarche à accomplir. C'est une innovation que nous avions décidée l'an dernier. Elle est positive parce qu'elle permet d'encourager à prendre un travail ou à garder son travail. Le problème que nous avons en France, c'est que souvent le travail ne paie pas beaucoup plus que le non-travail. Grâce à cette PPE, cela donnera un plus à l'économie ; c'est positif pour la croissance et en plus, c'est juste."

Vous disiez que la France avait une particularité qui est que son économie résiste bien à la morosité ambiante...

- "Mieux, en tout cas."

Il y a aussi une particularité à propos du passage à l'euro, c'est que nous serons peut-être le seul pays des douze pays européens à passer l'euro, à avoir à affronter un mouvement de grève des banques le 2 janvier, premier jour ouvrable de l'année...

- "C'est une particularité qu'il vaudrait mieux éviter quand même !"

Justement, vous avez appelé plusieurs fois à la responsabilité de chacun ; des négociations sont ouvertes dans certaines banques, comme à la BNP. Quelle est votre position aujourd'hui ?

- "C'est une position qui est celle de toutes les personnes qui réfléchissent en termes de responsabilité. Nous avons ce changement absolument historique - vous l'avez souligné - ; cela arrive une fois tous les X siècles. Les employés des banques ont beaucoup travaillé pour le préparer. Les Français sont, à mon avis, bien prêts maintenant - on nous dit que nous les mieux préparés d'Europe, je ne sais pas si c'est vrai. On ne va pas gâcher tout cela par des mouvements de grève."

Mais on va à la grève actuellement !

- "Des organisations ont lancé un mot d'ordre mais les salariés ne sont pas des presse-boutons. J'espère que dans notre pays, on peut faire appel à la responsabilité, parce qu'il serait navrant de commencer cela par un arrêt des banques. J'ajoute tout de même que si malgré tout cela se produisait - ce qui serait extraordinairement regrettable -, on peut se procurer des euros, indépendamment des sachets que l'on a pu acheter, par les distributeurs automatiques de billets, qui ne sont pas en grève. Et puis, on peut continuer à payer en franc, on peut payer par chèque, par carte bancaire. Il n'y a donc pas péril en la demeure. Mais je répète que cela serait navrant."

Est-ce que le Gouvernement ne peut pas agir avant qu'on aille au conflit social ?

- "Le Gouvernement a déjà agi beaucoup au plan de la sécurité. Vous avez vu que jusqu'à maintenant - j'espère que cela va continuer -, grâce aux forces de sécurité très importantes mises en oeuvre, grâce à l'action des convoyeurs de fonds, nous n'avons quasiment pas eu d'incident. C'est extraordinairement positif, lorsque l'on sait qu'il y a quand même 8 000 convois et 30 000 tonnes de pièces et de billets véhiculés. J'ai appelé plusieurs fois au dialogue. Mais il ne s'agit pas de se substituer à ce qui se fait dans l'économie. On n'est pas dans une société où c'est au Gouvernement d'appuyer sur un bouton pour dire "faites ceci ou faites cela". Les discussions sont une bonne chose sur la question de la sécurité, des salaires ; elles ont lieu pour une part, d'autres ont lieu. Mais il convient surtout de dire de ne pas gâcher ce changement historique."

(Source http://Sig.premier-ministre.gouv.fr, le 2 janvier 2002)

Rechercher