Interview de M. Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, à Europe 1 le 22 octobre 2001, sur la baisse de la croissance économique et la volonté de faire entendre les revendications des entreprises aux différents candidats à l'élection présidentielle de 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, à Europe 1 le 22 octobre 2001, sur la baisse de la croissance économique et la volonté de faire entendre les revendications des entreprises aux différents candidats à l'élection présidentielle de 2002.

Personnalité, fonction : SEILLIERE Ernest-antoine, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. MEDEF, président

ti : J.-P. Elkabbach
Le climat de guerre a des conséquences sur l'économie mondiale, européenne et donc sur l'économie française. Est-ce que les chefs d'entreprises en France résistent bien ?

- "Oui. Je vois partout que l'on dit qu'ils n'ont pas le moral. On confond la lucidité des chefs d'entreprises et des entrepreneurs de notre pays qui regardent la réalité économique et qui savent que cela ralentit. Mais ils ont un moral d'enfer, surtout quand on les appelle au patriotisme économique, car ils y sont vraiment sensibles. Faire le maximum pour maintenir la croissance dans notre pays et l'emploi, c'est vraiment leur approche."

Vous dites donc "oui" à L. Jospin qui vous demandait de faire preuve de patriotisme économique, au drapeau tricolore pour les chefs d'entreprises. Maintenant, vous continuez. Et quand les syndicats suggèrent un patriotisme qui se traduirait par un gel des licenciements, des plans sociaux ?

- "Faire grève, comme ils l'ont fait il y a quelques jours, pour paralyser pendant une journée tous les transports de la SNCF, je ne suis pas absolument convaincu qu'ils se soient grandis ce faisant. Et les entrepreneurs, pour la plupart, font très attention à ne pas lancer de plans de restructuration, sauf quand c'est la survie de l'entreprise qui est en question. Parce que les clients l'exigent, parce que les prix sont les prix, la qualité est la qualité. Donc, en réalité les entrepreneurs, font très attention et quand ils restructurent - ça, malheureusement, ça arrive - c'est quand c'est devenu indispensable, parce qu'on est en perte, on est en difficulté."

La croissance baisse en Europe, en France aussi, moins qu'ailleurs. MM. Jospin et Fabius ont présenté leur plan pour consolider la croissance, l'emploi, les investissements. Comment jugez-vous que la France se débrouille aujourd'hui ?

- "Elle ne se débrouille pas très bien, en réalité, parce que le Gouvernement, face à toutes ces difficultés, fait l'aimable, en vue des élections. Je crois qu'il faut dire les choses comme elles sont. Il prépare des chèques pour ses futurs électeurs, pour essayer de maintenir la consommation ; c'est un feu de paille, cela ne traite rien. Et il essaie de flatter les indices de façon à les produire au mois d'avril à la veille des élections en disant que cela marche. C'est donc une gestion de très court terme, très politique. Et dans le même temps, on ne fait rien sur le plan structurel. On ne fait pas ce que nous demandons, nous, c'est-à-dire de prendre des mesures qui permettent de créer des entreprises, de les développer, d'innover, d'exporter. Et ça, voyez-vous, on le fait ailleurs que chez nous, mais chez nous, on ne le fait pas."


Vous demandez à être entendus. Mais vous vous exprimez ?

- "Nous ne sommes pas du tout entendus, le gouvernement ne consulte en réalité que quand il décide de ne pas faire. Sur les retraites, alors là, on consulte ! C'est parce qu'on veut différer. Mais nous ne sommes consultés sur rien. C'est inimaginable : j'ai vu le Premier ministre de notre pays deux fois en quatre ans, ça fait maintenant des semaines que je demande à être reçu à Matignon pour pouvoir concerter, en tant que représentant des entrepreneurs, avec le Gouvernement, les mesures à mettre en place pour essayer de faire face à une situation qui se dégrade. Rien du tout. Le Gouvernement a pris des mesurettes que lui permettent d'ailleurs les déficits qu'il n'a pas su combler..."

Vous voulez dire ce qui a été fait comme ajustement pour le budget 2002, alors que certains pensent que l'Etat joue son rôle, ce sont des mesurettes ?

- "Ce sont des mesurettes. D'ailleurs, il ne peut pas en être autrement, puisque le déficit n'a pas été comblé pendant les quatre années de croissance, qu'il n'y a donc aucune réserve pour agir, contrairement par exemple aux Etats-Unis, qui ont fait un très grand plan. En France, on ne peut pas le faire, alors on fait un peu semblant. Je ne peux pas le reprocher, après tout le Gouvernement fait de la politique, c'est son affaire. Mais vu de l'entrepreneur, tout ceci est malheureusement insignifiant."

Souhaitez-vous que le Gouvernement - ou en tout cas que M. Jospin - vous fasse partager ses décisions économiques, leur préparation, ou est-ce que vous voulez lui suggérer d'appliquer ce que le Medef souhaite ?

- "Il faut regarder les choses en face. Nous, le Medef, nous sommes mis en position de pouvoir intervenir dans le débat public. En réalité, nous faisons aujourd'hui clairement état de notre volonté d'ingérence dans le débat public. Peut-être qu'autrefois, les entrepreneurs, dans ces périodes électorales et politique, étaient discrets et se mettaient à l'écart. Ce n'est pas du tout notre sentiment, nous avons besoin d'exprimer aux Françaises et aux Français directement ce qu'il convient de faire dans les cinq années qui viennent, de façon à pouvoir faire en sorte qu'il y ait de la croissance et de l'emploi et de la réussite."

Vous le faites à partir d'aujourd'hui. Vous n'attendez pas la campagne électorale, vous commencez alors que l'on dit que la campagne est gelée en raison des événements extérieurs. Vous, vous commencez dès aujourd'hui ?

- "Oui, nous le faisons avant le début de la campagne électorale, de façon à montrer que nous ne soutenons personne. Nous ne sommes pas partisans, mais nous le faisons de façon extrêmement énergique. Nous allons faire sept grandes réunions nationales, - je commence cette semaine même, à Angoulême, Clermont-Ferrand, Lille, Nantes, Marseille, etc. Et nous ferons, début janvier, un congrès exceptionnel du Medef à Lyon, où les entrepreneurs présenteront leur programme "en avant l'entreprise, en avant la France", de façon à bien faire comprendre aux Françaises et aux Français que les entrepreneurs sont dans le débat public, au titre bien entendu de la société civile, mais qu'ils vont se faire entendre lourdement, sur leurs trois thèmes. La réforme, partout : réforme de l'Etat, parce que la compétition est globale ; réforme de la Sécurité sociale, nous en sommes partis parce qu'on la gère mal ; réforme des retraites, qu'on se refuse à faire etc. Le travail : remettre la France au travail, après des années pendant lesquelles on a décliné le droit aux loisirs, le travail c'est l'obstacle au droit de chacun aux loisirs. Comment voulez-vous que l'on réussisse comme ça ?! Et notre troisième mot, bien entendu c'est le contrat, le dialogue pour les relations sociales."


Donc, le droit d'ingérence est une pression politique constante, à partir d'aujourd'hui, jusqu'au moment des élections ?

- "Nous allons nous faire entendre auprès de tous les élus, les 17 élus à la candidature de la présidence de la République, tous les élus des candidatures législatives. Nous voulons faire en sorte que l'entrepreneur prenne une place centrale dans le débat public dans les mois qui viennent."

Et à ce moment-là, il y aura une sorte de "label Medef". Je ne dis pas que vous aurez des candidats ou un parti Medef, mais il y aura "bon pour le Medef" ?

- "Il n'y aura pas de label Medef, nous sommes tout au monde sauf un Parti politique, mais il faut que les propositions des entrepreneurs, leur vision pour la société française, se fassent entendre avec force pendant les mois qui viennent. C'est peut-être nouveau. Nous jugeons que c'est indispensable."

Vous estimez que le Medef devra choisir ses têtes et dire pour qui voter ?

- "Non, pas une seconde. Nous souhaitons beaucoup que les¿"

Ca revient à ça !

- "Pas une seconde."

Si quelqu'un s'éloigne de ce que vous suggérez¿

- "Nous lui rappellerons."

Oui, il sera sanctionné. Vous demanderez que les électeurs le sanctionnent ?

- "Les électeurs feront, bien entendu, ce qu'ils veulent, mais ils auront en référence la vision et les propositions des entrepreneurs, pour la réussite de notre pays, pour l'emploi et pour la croissance."

Mais au nom de quoi ? Qu'est-ce qui fait la légitimité du Medef, par rapport à ceux qui ont été élus ?

- "Depuis des mois et des années, le politique, le législateur, l'administratif pénètrent dans le détail des entreprises, pour régler et intervenir dans l'intimité du quotidien des entreprises. L'entreprise réclame de pouvoir, elle, dire aux politiques, de la façon la plus ferme, ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire, non seulement dans l'entreprise où on doit nous laisser travailler sans s'occuper de nous. L'Etat n'est même pas capable de mettre les 35 heures, comme vous le savez, dans sa propre fonction publique. Alors qu'il nous laisse travailler et nous lui dirons comment nous voyons qu'il devrait travailler."

Votre forum n'a pas commencé. Mais entre les deux tours, vous choisirez votre candidat ?

- "Absolument pas. Nous n'avons pas d'instruction à donner. Nous souhaitons que les entrepreneurs soient dans les débats publics. Que ceux d'ailleurs qui veulent se présenter le fassent, s'ils le souhaitent, quel que soit le parti. Que ceux qui veulent rentrer dans les partis politiques le fassent. Que les entrepreneurs soient dans la cité. Ca, c'est très important."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 22 octobre 2001)

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