Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à Europe 1 le 13 décembre 2001, sur sa candidature à l'élection présidentielle, la diversité des personnalités qui le soutiennent, la cohabitation, la situation au Proche-Orient et la mise en place de l'euro. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à Europe 1 le 13 décembre 2001, sur sa candidature à l'élection présidentielle, la diversité des personnalités qui le soutiennent, la cohabitation, la situation au Proche-Orient et la mise en place de l'euro.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Mouvement des citoyens, député;FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle de 2002

ti : J.-P. ElkabbachLe sondage Ipsos-le Point de ce matin fait de vous le troisième homme, le premier des candidats déclarés, avec 12 % des intentions de vote. C'est deux fois R. Hue et N. Mamère, trois fois Bayrou, quatre fois Madelin, six fois Pasqua. La fête et le rêve vont durer de cette manière jusqu'à la fin février - tant que les deux favoris n'entrent pas dans la compétition ?

- "Je ne partage pas votre point de vue. Je pense que la base dont je dispose est plus solide, car il y a dans le pays une volonté de renouvellement, il y a la volonté de ne voter ni pour J. Chirac, ni pour L. Jospin. Je suis aujourd'hui le candidat qui peut le mieux rassembler et offrir aux Français la possibilité d'un véritable choix, en sortant de ce que j'ai appelé le "système du pareil au même"."

Justement, vous parlez souvent de Chirac et Jospin de la même manière, à la fois critique et hautaine, comme vous le faites là ou comme vous l'avez fait dans Les Echos ce matin. Est-ce que, pour vous, Chirac et Jospin c'est la même chose ?

- "Prenons la position de la France au sommet de Laeken. Il y a un mémorandum belge qui prévoit un complet renversement du schéma institutionnel sur lequel fonctionne l'Union européenne. C'est-à-dire que le Conseil européen, qui est légitime car y siègent les représentants élus, va devenir si on suit le Président Belge, une seconde chambre. Le Gouvernement, l'exécutif de l'Union européenne, ce sera la Commission européenne où, dans une Europe à 27, nous aurons un commissaire. Un commissaire sur 27 ! Est-ce que cela est raisonnable ? L'extension du vote obligatoire de ce qu'on appelle la co-décision au niveau du Parlement européen va être généralisée. De combien de députés disposerons-nous dans cette enceinte ? Moins de 10 %. Est-ce que la France peut accepter la perspective d'être mise en minorité sur tous les grands sujets ? Et est-ce qu'il y a aujourd'hui une position cohérente de la France ? La position de la France est incohérente, c'est un concept flou. Faire une fédération d'Etats-nations, et c'est naturellement une France qui parle d'une seule voix et qui s'exprime à Laeken, mais cette voix sera celle de l'irrésolution et en définitive, du renoncement."

Cela veut dire, pour vous, qu'il y a, là, une illustration du fait que Chirac et Jospin font la même chose ?

- "Je pense que la cohabitation, en tous domaines, les a alignés. Je pense que sur le fond des choses, l'acquiescement à ce qu'A. Minc appelait la "mondialisation heureuse", ils s'y retrouvent. Ils attendent la reprise venant d'Amérique. Ils n'utilisent pas les marges de manoeuvres qui existeraient en Europe. On les voit résignés au départ des sièges sociaux de nos grandes entreprises, à la colonisation de l'économie française par les capitaux étrangers, sur la magistrature et l'indépendance des parquets, sur l'organisation administrative du pays, l'abandon du service national. Sur tous ces choix, nous voyons qu'ils se sont étroitement retrouvés."

Avec eux la France fout le camp ? A vous écouter !

- "Je pense que notre pays est dans une crise grave, beaucoup plus grave que vous ne semblez le croire. Et nos concitoyens aspirent, en effet, à retrouver des repères clairs."

Est-ce que vous n'êtes pas un peu ingrat ? Parce que le bilan de Jospin que vous critiquez vous concerne aussi ? Vous avez été ministre rapproché plus de la moitié de la législature.

- "Non seulement je ne suis pas ingrat, mais j'ai beaucoup apporté à la crédibilité du Gouvernement de Jospin, en prenant sur moi des tâches ingrates. Mais vous imaginez bien qu'il arrive à un moment où ayant le dessous sur la plupart des arbitrages interministériels - pas seulement sur la Corse...."

Pourquoi ne l'avez-vous pas dit avant ?

- "Comment ça ?"

Quand vous étiez dedans...

- "Mais je l'ai dit. J'ai été le seul ministre à faire des réserves publiques sur l'alourdissement des charges procédurales pesant sur les policiers pendant les gardes à vue. J'ai été - cela ne s'est peut-être pas su - le seul à demander une loi de programmation pour la sécurité, qui aurait été quand même quelque chose de plus intelligent que de céder, tour à tour, à l'un et à l'autre. J'observe quand même que cette grave crise de l'Etat, dans laquelle nous sommes, traduit une certaine incapacité à prévoir. Mendès-France disait : "Gouverner, c'est prévoir". Il y a eu une loi de programmation, votée à l'époque d'E. Balladur, quand C. Pasqua était ministre de l'Intérieur, qui est tombée aux oubliettes dès que J. Chirac a été élu président de la République. On ne l'a pas ressortie en 1997."

On a l'impression, en vous écoutant, que les fleurs sont pour Chevènement, et les épines pour Jospin ?

- "Non, il y a un bilan sur lequel il faut porter un regard lucide. Il y a des choses qui ont été faites, comme par exemple la police de proximité, l'intercommunalité. Je dirais que les lois sur l'immigration ont mis un terme à des débats vaseux qui ne profitaient qu'aux extrêmes - encore faut-il qu'elles soient appliquées. Il y a des choses que j'assume parfaitement. Je ne vais pas naturellement assumer des choix qui ont été faits en contradiction avec mes demandes, comme par exemple sur la délinquance des mineurs."

On va revenir à ces questions, mais il y a une dimension internationale à évoquer, car en ce moment, il y a des bombes qui explosent, des gens qui sont en train de mourir...

- "Je ne voudrais pas que vous entriez dans ce petit jeu qui consiste à dire : "Chevènement a été solidaire". Je l'ai été dans la mesure où mes propositions étaient suivies. Je l'ai été effectivement dans les faits, mais il y a un moment où j'ai tiré des conclusions tout à fait claires, quand il y a eu un retournement de la politique gouvernementale, par rapport à ce qui était initialement l'objectif affirmé par L. Jospin, à savoir faire en tous domaines retour à la République".

Vous préférez qu'on parle de politique intérieure et qu'on laisse tomber le Proche-Orient et l'Afghanistan ?

- "Non."

Sur le Proche-Orient : après las morts des attentats d'hier, les chars israéliens sont ce matin à 200 mètres d'Arafat. Est-ce que vous admettez les représailles d'A. Sharon aujourd'hui ?

- "Je mesure l'horreur des attentats qui se sont produits dans les récents jours. Cela dit, la solution ne peut être que politique au Proche-Orient. Elle implique que les extrémistes ne prennent pas le dessus. Je crains qu'à la fin de ce processus que nous voyons, il y ait deux vainqueurs : A. Sharon d'un côté et puis le Hamas, le Djihad, les intégristes de l'autre."

Est-ce qu'il faut aider A. Sharon et tous les gouvernants israéliens à traquer les Ben Laden du Hamas, du Fatah, du Djihad ? Est-ce que c'est la même chose que ce qui se passe en Afghanistan ?

- "Je pense qu'on ne peut pas faire comme si le problème du Proche-Orient n'était pas d'abord, et depuis longtemps, un problème politique. Il faut donc une solution politique, le cas échéant imposée par la communauté internationale. Il est temps que, non seulement les Etats-Unis, mais aussi l'Union européenne et en fin de compte l'Onu se préoccupent de la situation que l'on voit déraper depuis près d'un an et imposent une solution dont on voit bien ce qu'elle pourrait être : un Etat palestinien viable, qui sera la meilleure garantie de la sécurité d'Israël et une conception large de ce que doit être la paix au Proche et au Moyen-Orient, de la Méditerranée au Golfe."

On parlera une prochaine fois de l'Afghanistan. Mais il faut, on le voit bien et pour vous aussi, plus d'Europe. Demain, il y a l'euro. Est-ce que vous aurez des euros ou est-ce que vous resterez - je ne sais pas comment vous feriez - aux francs ?

- "Il est évident que le 17 février, je me servirai des euros. Mais le plus tard sera le mieux. Je regretterai le franc. Je le dis franchement. Et surtout, je m'inquiète d'une situation où la politique monétaire aura été transférée à une Banque centrale européenne indépendante, dont les statuts ont été faits à la lumière d'une situation qui prévalait dans les années 1970 - une forte inflation, liée au choc pétrolier. Aujourd'hui, ce n'est plus du tout le problème. On voit que la Banque centrale européenne maintient des taux d'intérêt beaucoup trop élevés. Elle a une marge d'un point et demi par rapport à la Federal reserv board. Alors qu'il y a une relance aux Etats-Unis, l'Europe est empêtrée dans les critères de Maastricht."

Mais pour les spécialistes, l'euro va aider la reprise, la relance ?

- "Quels spécialistes ? Vous vous en faites le porte-parole. Expliquez-moi en quoi l'euro va aider ? Je vous pose cette question."

Je vous répondrai à l'extérieur, car ce ne sont pas mes réponses qui sont intéressantes pour les auditeurs, mais les vôtres. Vous vouliez sortir du système euro : c'est trop tard ?

- "J'ai proposé qu'on reporte la conversion des billets et des pièces : elle va désorienter beaucoup de nos compatriotes, car elle va aboutir à des comportements restrictifs sur le plan des achats. Je pense effectivement qu'il y a une coïncidence entre la récession économique, les 35 heures dans les petites et moyennes entreprises - c'est un véritable casse-tête pour elles - et d'autre part l'entrée en vigueur de l'euro - qui est inéluctable bien évidemment, mais qui n'est pas irréversible."

Il y a deux reproches qui vous sont adressés, peut-être par des envieux me direz-vous : vous attrapez tout. Hier, même l'Action française. P. Séguin dit que Chevènement, c'est "l'auberge espagnole".

- "Je suis heureux que vous me posiez cette question, car elle est fausse. Je ne suis pas soutenu par l'Action française. Je suis soutenu par des communistes - A. Le Pors, R. Hochedé, R. Jarry, l'ancien maire du Mans -, par des socialistes, des radicaux, par des républicains, par des hommes et des femmes venus de l'extrême -gauche, des gaullistes..."

Une majorité bric-à-brac ! Hétéroclite !

- "Pas du tout. Ils se réussissent sur la base des orientations que j'ai définies à Vincennes, parmi lesquelles des principes républicains tout à fait clairs, comme la revalorisation du travail, un thème dont je vais parler à Amiens tout à l'heure, car je m'y rends en sortant de chez vous. Il n'est que plus drôle, d'une certaine manière, de voir qu'on m'impute des soutiens qui me sont refusés, comme celui d'Action française qui a dit "Chevènement veut restaurer la République, alors que nous, nous voulons restaurer la Monarchie". C'est L. Jospin qui l'a dit dans son intervention télévisée et depuis, c'est repris."

Certains disent que Chevènement regarde l'avenir avec les yeux fixés sur le passé. Vous sentez ressembler à ce portrait ?


- "Pas le moins du monde. Je pense que les idées que je défends sont des idées toujours neuves. Je pense que les idées républicaines n'ont pas fait leur temps. L'égalité - alors que les inégalités s'accroissent dans la mondialisation libérale - ou bien la laïcité - alors que le monde est déchiré de conflits ethniques -, toutes ces idées ont encore beaucoup de chemin à faire. Je suis heureux de les défendre."

Heureusement que Chevènement arrive !

- "Ce sont des pseudos républicains qui voient dans la République une chose du passé. Je pense qu'il faut faire leur éducation républicaine. C'est ce que j'essaie de faire avec un certain nombre de mes amis, sans succès jusqu'à présent. Mais je ne désespère pas d'y parvenir dans les temps qui viennent."

Il sera intéressant de vous retrouver dimanche sur France 2, avec M. Drucker, qui va recevoir pour la première fois le médecin militaire qui vous a sauvé, le professeur Brinquin ?

- "Je garde envers le professeur Brinquin beaucoup de gratitude. A toutes ses équipes également, car je ne veux pas dissocier les infirmières, les aides soignantes du professeur Brinquin, quelque soient ses immenses mérites."

(Source http://Sig.premier-ministre.gouv.fr, le 13 décembre 2001)

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