Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens, dans "Le Journal de l'île de La Réunion" du 20 décembre 2001, sur la situation politique, économique et sociale à La Réunion, l'affaiblissement de l'autorité de l'Etat et l'enseignement du créole. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens, dans "Le Journal de l'île de La Réunion" du 20 décembre 2001, sur la situation politique, économique et sociale à La Réunion, l'affaiblissement de l'autorité de l'Etat et l'enseignement du créole.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre.

FRANCE. Mouvement des citoyens, député;FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle de 2002

ti : 1) C'est votre premier déplacement dans les DOM. Pourquoi avoir choisi La Réunion ?

Les Réunionnaises et les Réunionnais ont la réputation d'être très chaleureux, et cette réputation est justifiée. La Réunion est une île magnifique, et je ne vous cacherai pas le plaisir que j'éprouve à revenir ici, seize ans après y avoir installé, comme ministre de l'Education Nationale, le nouveau rectorat. La Réunion est le Département d'Outre-mer le plus peuplé ; elle a une importance considérable pour la France. Elle détient un potentiel formidable, une jeunesse pleine d'espoir avec laquelle je souhaite particulièrement dialoguer. Mieux encore : vous avez inventé une manière réunionnaise d'être français. Dans un monde traversé par les affrontements tribaux, vous faites la preuve qu'on peut vivre en paix dans la plus grande diversité d'origine et de culture. A votre façon, vous démontrez que le soit disant " choc des civilisations " est loin d'être une fatalité. La République peut être fière de La Réunion. J'avais admiré en 1985 la fraternité et le dynamisme extraordinaires de l'Ecole publique. Mais je crois que les Réunionnais peuvent aussi être fiers de la République à laquelle ils appartiennent. C'est pourquoi j'ai tenu, tout particulièrement, à venir parmi vous à la veille du 20 décembre. La République et La Réunion sont unies, depuis le 20 décembre 1848, par un combat commun pour la liberté et pour l'égalité. Ce combat, je propose aux Réunionnaises et aux Réunionnais de le poursuivre ensemble.


2) Il est de plus en plus question d'évolution institutionnelle aux Antilles, depuis la mise en place du Congrès en Martinique, Guadeloupe et en Guyane. De la même façon, le gouvernement avait tenté d'instaurer une réforme administrative à La Réunion (bidépartementalisation), avant d'abandonner ce projet. Quelle est votre position sur cette question du statut ?

A ma connaissance aucune force politique, à La Réunion, ne revendique un changement de statut. La formule du Congrès, ici, a été unanimement rejetée. Quant à la bidépartementalisation, elle a sans doute déchaîné les passions, mais elle n'impliquait aucun changement statutaire. Le moins qu'on puisse dire, cependant, c'est que ce projet de réforme administrative n'a pas convaincu même si il faut sans doute rééquilibrer à long terme le développement de l'île au profit du Sud et de l'Est. Aujourd'hui, je crois que la priorité est ailleurs. La priorité, c'est la jeunesse, c'est l'emploi, c'est l'ouverture au monde.


3) les " anti-bidep " à La Réunion tout comme les anti-autonomistes aux Antilles n'hésitent pas à citer l'exemple Corse pour réfuter toute réforme administrative ou institutionnelle. Pensez-vous que le développement économique et social de La Réunion ou des DOM en général passe par un changement de statut ?

Pour La Réunion, sûrement pas. Pourquoi faudrait-il changer de statut, alors que personne ne le demande ? Faut-il changer de statut pour créer des emplois, pour former la jeunesse, pour entrer dans la modernité ? J'ajoute, pour que les choses soient claires, qu'il n'y a aucun rapport entre la Corse et l'Outre-Mer. Les départements d'Outre-mer ont hérité d'une situation marquée par l'esclavage et la colonisation. Ils sont à des milliers de kilomètres de la métropole. De plus, le contexte politique y est complètement différent. Dans les Départements d'Outre-mer, aucune minorité n'utilise la violence et le terrorisme pour imposer ses vues à la majorité. Les conditions sont réunies pour que s'instaure un débat serein entre l'Etat et les élus locaux. Rien ne doit être entrepris contre les lois de la République et le v¿u des populations. J'aurai l'occasion d'évoquer la situation aux Antilles, lorsque je m'y rendrai au début du mois de février prochain. En ce qui concerne La Réunion, personne ne met en cause l'appartenance à la République, personne ne réclame un changement de statut, et je m'en réjouis. C'est le principe de la citoyenneté qu'il faut faire vivre, à La Réunion comme ailleurs. Je ne comprends pas que le Président de la République multiplie tous azimuts les promesses de " statut à la carte ". Il oublie sa fonction qui est de maintenir les institutions de la République.


4) La Réunion compte on le sait près de 40 % de chômage, plus de 50 000 Rmistes. Pensez-vous que les mesures de la loi d'orientation pour l'Outre-mer (LOOM) du gouvernement Jospin soient de nature à changer cette situation ? Quel est votre projet économique pour l'Outre-mer ?

Je pense que les exonérations de charges, la préretraite et le projet initiative-jeune vont dans le bon sens, mais que ces mesures ne suffiront pas. La Réunion est excessivement dépendante des importations. Cette dépendance fait sans doute les beaux jours de la grande distribution, mais constitue aussi un handicap. C'est pourquoi je propose un véritable pacte républicain pour l'emploi. Il faut mettre en oeuvre un plan ambitieux de développement, qui vise à augmenter la part des produits réunionnais consommés à La Réunion, et à exporter mieux les compétences et savoir-faire de la Réunion dans la région, et particulièrement à Madagascar. Pour vaincre le fléau du chômage, il nous faut inventer un nouveau modèle de développement. Il faut donc encourager la production locale, appuyer davantage les entreprises exportatrices et le secteur du tourisme. Enfin, et c'est essentiel pour La Réunion, il nous faut préserver les intérêts de la filière canne-sucre-rhum. Mais je suis venu aussi pour écouter et pour apprendre.
Il faut encourager la reprise du travail en le rémunérant mieux par rapport aux revenus sociaux. Il me semble aussi que l'économie solidaire et le secteur non marchand, très importants à La Réunion, doivent être encore développés. Nous devons mettre fin à la confusion entre l'économie solidaire et les emplois précaires. Le système des CES a fait son temps et doit être remplacé par de véritables emplois. Les emplois jeunes, qui ont une véritable utilité doivent être pérennisés. Mais cela doit se faire en affranchissant l'économie solidaire de sa dépendance exclusive à l'égard des fonds publics. L'idée d'une caisse solidaire abondée par l'épargne locale est une bonne idée. Il y a à La Réunion des ménages qui ont les moyens d'épargner, et qui pourraient contribuer au développement, s'il y avait de bons projets. Davantage de solidarité nationale, d'accord, mais à condition que s'exerce aussi la solidarité locale.


5) Autre grand dossier d'actualité : le transport aérien. La compagnie privée Air Lib bat sérieusement de l'aile. D'où l'inquiétude des élus locaux, qui ont déjà interpellé le Président de la République et le Premier ministre sur la nécessité d'assurer la continuité territoriale. Quelles solutions préconisez-vous pour sauver Air Lib et pour le désenclavement aérien des DOM ?

Je partage l'inquiétude de la population de l'Outre-mer et de ses élus. Il est inacceptable que les Départements d'Outre-mer soient pris en otages par les stratégies commerciales des compagnies aériennes, quelles qu'elles soient. Le principe de la continuité territoriale est un principe républicain fondamental. Le respect de ce principe est vital pour l'Outre-mer français. Il appartient au gouvernement de trouver les moyens de restaurer sans tarder les conditions d'une desserte aérienne normale. Car la continuité territoriale est aujourd'hui atteinte par une hausse tarifaire qui pénalise la mobilité et l'emploi.


6) Comme dans l'hexagone, la Réunion est confrontée à une montée en flèche de la violence (notamment dans le milieu scolaire) et de la délinquance. L'insécurité devient une des principales préoccupations des Réunionnais. Pensez-vous que "le couvre-feu" instauré dans certaines villes de métropole, avec interdiction de circuler pour les mineurs à partir de 23 heures, soit une solution pour remédier à cette situation ?

Dans les départements d'Outre-mer, les problèmes de la violence et de l'insécurité atteignent des niveaux parfois supérieurs à la Métropole. Très conscient de ce phénomène, j'avais d'ailleurs, lorsque j'étais Ministre de l'Intérieur, renforcé les forces de police, dans les départements d'Outre-mer, pour mieux lutter contre ces phénomènes d'insécurité.
Le "couvre-feu" instauré dans certaines villes n'est pas une mesure qui permet à elle seule de traiter un phénomène aussi ample, aussi global, et qui demande une mobilisation non seulement des forces de l'ordre mais de l'ensemble de la société. Derrière l'explosion de la délinquance, il y a une crise de l'éducation. On ne fera pas l'économie de la fermeté face à une délinquance des mineurs sans précédent. La sanction est un rappel à la règle et comporte à l'évidence une dimension pédagogique. Toute société repose sur des limites dont le franchissement doit être sanctionné. Mais la fermeté doit aller de pair avec la générosité et une véritable politique d'accès à la citoyenneté pour tous les jeunes.


7) Parallèlement à ce sentiment d'insécurité qui grandit, l'autorité de l'Etat semble s'affaiblir. Les policiers, puis les gendarmes n'hésitent pas aujourd'hui à descendre dans la rue pour manifester leur colère face au manque de moyens. Comment le gouvernement peut-il mettre un terme à cette situation de "désordre" au sein de la République ?

Oui, je crois qu'effectivement il y a un affaiblissement de l'autorité de l'Etat incontestable et que le désordre semble s'installer au sommet de l'Etat, où il n'y a plus de vision claire de ce que doit être l'exercice des fonctions régaliennes. Ainsi pour la Justice, avec l'indépendance des parquets, que Jacques Chirac avait proposée à travers la commission "Truche" et que le gouvernement de Lionel Jospin applique. Le résultat c'est qu'il y a maintenant autant de politiques pénales qu'il y a de parquets. Pour ce qui est des moyens de la police et de la gendarmerie, j'avais proposé en décembre 1998 une loi de programmation pour la police, mais ces propositions ont été écartées à l'époque par Lionel Jospin, de même que les suggestions que j'avais formulées pour combattre la délinquance des mineurs ou les réserves que j'avais publiquement émises sur l'alourdissement des charges procédurales pesant sur les policiers lors des gardes à vue, du fait de la loi "Guigou".


8) L'enseignement du créole à l'école figure dans la LOOM. Il est même question d'un Capes de créole. Y êtes-vous favorable ?

La Loi d'Orientation favorise la promotion des langues régionales dans les DOM. Je n'y vois aucun inconvénient, puisque le créole est enseigné à titre d'option, librement choisie par les parents pour leurs enfants. La création du CAPES de créole en est la conséquence logique. Après tout, RFO diffuse bien un journal télévisé hebdomadaire en créole. La ferveur manifestée par de nombreux Réunionnais à l'égard du créole est l'expression d'un retour aux sources symbolique. Celui-ci ne constitue nullement un danger pour la République.
En ce qui concerne le créole à l'école, je crois qu'on peut s'en tenir à des principes simples. Notre système éducatif, à La Réunion comme ailleurs, a pour vocation d'enseigner le français. Car le français est à la fois la langue de la République et la langue de l'ouverture au monde. Son enseignement demeure une priorité, et notamment pour éradiquer l'illettrisme qui frappe encore un grand nombre de personnes. Cet enseignement du français, toutefois, ne peut ignorer qu'il s'effectue dans un milieu créolophone.


9) Dans un peu plus de deux semaines, nous passerons à l'euro. On connaît votre position sur l'Europe et sur la monnaie unique. Avez-vous déjà acheté votre sachet d'euros et de centimes d'euros, disponible depuis vendredi ?

Non, je n'ai pas encore acheté ce sachet, mais je le ferai certainement avant le 17 février. L'entrée en vigueur de l'euro est désormais inéluctable, mais rien n'est irréversible. Il faudra que la politique monétaire soit à la hauteur du défi que constitue la récession actuelle. Je crains qu'avec l'actuelle Banque Centrale, ce ne soit pas le cas.


10) Vous êtes candidat à l'élection présidentielle. Fondamentalement, qu'est-ce qui vous différencie d'un Chirac ou d'un Jospin ? Et, plus précisément, quel électorat visez-vous particulièrement à la Réunion ?

Sur beaucoup de sujets essentiels M. Jospin est d'accord avec M. Chirac, souvent à la virgule près, et notamment sur le projet d'une Constitution européenne qui serait mortel pour la souveraineté nationale, pour la démocratie et pour l'Outre-Mer. Ils sont d'accord sur l'euro et le monétarisme à courte vue de la Banque Centrale Européenne. Ils acquiescent à une mondialisation libérale incontrôlée comme on l'a vu au sommet de Doha. Ils font litière ensemble des principes républicains de citoyenneté : en Corse, sur l'Outre Mer, sur l'organisation de la Justice, sur l'ordre public, sur les questions industrielles et économiques qui préoccupent gravement le monde du travail.
Avec ma candidature, les Français ont l'occasion de rebattre en profondeur les données de la vie politique française et de faire passer un message simple : faire retour aux principes républicains, et faire entendre la voix de l'intégrité et du courage, sans lesquels le pays s'abîmerait.


(Source http://www.chevenement2002.net, le 21 décembre 2001)

Rechercher