Tribune de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à l'élection présidentielle, dans "Libération" du 28 décembre 2001, sur les positions de Jean Marie Messier et de Canal Plus sur l'exception culturelle française, intitulée "La liberté de création n'est pas un "archaïsme". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à l'élection présidentielle, dans "Libération" du 28 décembre 2001, sur les positions de Jean Marie Messier et de Canal Plus sur l'exception culturelle française, intitulée "La liberté de création n'est pas un "archaïsme".

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre.

FRANCE. Mouvement des citoyens, député;FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle de 2002

ti : En matière d'audiovisuel, nos Premiers Ministres successifs, de droite ou de gauche, se signalent depuis de longues années par une remarquable indolence. Pétrifiés devant l'outil télévisuel, ils se contentent de laisser faire. Aujourd'hui, Jean-Marie Messier, tel un imperator juché sur son char de triomphe, peut impunément lancer son appel d'Hollywood : " l'exception culturelle franco-française est morte " ! Qu'ajoute le préfixe "franco" à la notion d'exception culturelle laborieusement maintenue en 1994 au moment de la conclusion des accords du GATT ?


Traitement particulier appliqué aux biens culturels, l'exception culturelle consiste à les écarter des règles de l'organisation du commerce mondial, parce que la culture n'est pas une marchandise comme les autres. Si la France inventa la formule, dans le cadre du GATT, pour préserver la particularité de sa production d'images, l'exception culturelle n'est pas spécifiquement française : d'autres pays peuvent s'en emparer. L'exception culturelle est donc universelle. La nier, c'est assimiler la production culturelle à celle des produits de masse standardisés dont les coûts sont réduits par l'effet de masse lié à la taille du marché et à la domination des grands groupes américains. C'est grâce à cette "exception" par exemple, que la France co-produit tant de films iraniens, égyptiens, de vrais beaux long-métrages reconnus et couronnés.

On ne doit surtout pas confondre l'exception culturelle avec la "diversité culturelle", à laquelle se réfère Jean-marie Messier, expression il est vrai récemment consacrée par le gouvernement, sous prétexte de ne pas irriter inutilement nos partenaires dans les négociations de l'organisation mondiale du Commerce. L'exception culturelle serait " arrogante", et la " diversité culturelle ", aimable. Par malchance, la "diversité" n'a aucune valeur en termes d'accord commercial. En cédant sur les mots, on cède sur le principe. Déjà lors de la conférence de l'OMC à Doha, je m'étais élevé contre l'assimilation des biens culturels à des produits marchands. En revanche, si l'on explique bien l'exception culturelle, personne ne peut en prendre ombrage. Personne, sauf les grands groupes de production de films américains - les "majors" - et le gouvernement des Etats-Unis.

Aujourd'hui le groupe Vivendi-Universal semble devoir faire allégeance au véritable commanditaire de cette guerre des images : le cinéma américain. Au c¿ur de l'économie et de la politique américaine, le cinéma est un enjeu commercial et politique essentiel, doté d'un considérable pouvoir d'influence dans le monde. Et la France parviendrait a échapper au grand jeu ? Il y a trop longtemps que ce "village gaulois" fait de la résistance avec son cinéma : beaucoup voudraient lui river son clou une fois pour toutes.

Comment ? C'est assez simple. On fait miroiter l'attrait d'Hollywood. Celui-ci fonctionne comme un miroir aux alouettes. Après avoir acquis une chaîne de télévision payante et son fichier d'abonnés en France, la société Vivendi rachète les "studios" qu'on lui offre en Amérique. Il y a une condition : le petit gaulois doit condamner la résistance de son village natal. Sinon, adieu triomphe ! Quelques mots suffiront.

Pourquoi ces quelques mots font-ils tant de tumulte ? Jean-Marie Messier n'est pas le seul propriétaire d'une chaîne de télévision ! Mais Canal Plus n'est pas une chaîne comme les autres. N'oublions pas qu'à sa création en 1983, Canal Plus a bénéficié d'une concession de service public, accordée par l'Etat, en contre partie d'obligations. D'ailleurs si avec la loi du 1er février 1994, le renouvellement de cette concession est entré dans le droit commun, cette chaîne demeure assujettie, à un régime d'autorisation.
Jusqu'à ce jour, cette chaîne tient un rôle majeur dans la production cinématographique française. Les accords intervenus avec les professionnels, et validés par le ministère de la Culture, l'obligent à consacrer 20% de son chiffre d'affaires à l'achat de films, dont 9,5% de films français. Les accords passés doivent être respectés, sinon, il sera trop tard.
Or Jean-Marie Messier ne cache pas sa volonté de remettre en cause, au nom de "l'équité", les engagements qu'il a pris.

Par ailleurs, la loi imposait un actionnariat appartenant pour 80% au moins à des ressortissants de l'Union européenne. Est-ce le cas aujourd'hui ? Comment en avoir la certitude dès lors que la cotation en bourse interdit toute procédure d'agrément préalable de nouveaux actionnaires ? Tout laisse craindre qu'à l'instar des principales sociétés cotées, Canal Plus ne respecte plus ce seuil.

Si Canal Plus devait ne plus obéir aux quotas de diffusion définis par la loi, ou si la chaîne ne respecte pas les 20% d'investissement d'achat de films, il reviendrait au CSA d'en tirer les conséquences. Personne ne veut la mort de Canal Plus ! Il s'agit simplement de faire respecter la loi.

L'exception culturelle, ni française, ni "franco-française" n'est nullement un repli sur soi comme l'écrit Jean-Marie Messier. Elle tient compte du poids spécifique du marché français, pour refuser, au-delà d'un certain seuil, l'intrusion d'un cinéma américain dominé par de grands groupes dont le capital n'a plus de nationalité.

La voix des citoyens peut seule dresser un rempart devant l'uniformisation marchande du monde. Ne la laissons pas étouffer. Il est trop facile de renvoyer dans le camp des archaïques les défenseurs de la liberté de création. Ne tombons pas dans le piège de cette fausse " modernité " qui, là comme ailleurs, ne dissimule bien souvent rien d'autre que l'arrogance de l'Argent.


(source http://www.chevenement2002.net, le 31 décembre 2001)

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