Article de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, daté du 30 décembre 2001 et paru dans le quotidien kosovar "Koha Dittore", sur les défis à relever, après les élections générales du 17 novembre 2001, pour l'avenir du Kosovo. | vie-publique.fr | Discours publics

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Article de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, daté du 30 décembre 2001 et paru dans le quotidien kosovar "Koha Dittore", sur les défis à relever, après les élections générales du 17 novembre 2001, pour l'avenir du Kosovo.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Depuis deux ans et demi que le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 1244, beaucoup a été fait pour établir les fondations d'un avenir au Kosovo.

En 1999, la Résolution 1244 traçait des perspectives ambitieuses de paix, de démocratie et de multiethnicité pour un Kosovo affaibli par 50 années de communisme et meurtri par une répression qui avait culminé dans la tentative abjecte du "nettoyage ethnique". Je crois que l'on peut dire aujourd'hui, après les élections générales du 17 novembre 2001, que ces perspectives se rapprochent, commencent à se réaliser. Ce résultat, nous le devons au courage et au sens civique des habitants du Kosovo - ils l'ont prouvé en participant massivement et dans le plus grand calme aux élections du 17 novembre -, mais aussi aux énormes efforts qu'a faits sans relâche la communauté internationale depuis 30 mois, en particulier grâce au travail admirable de la MINUK et de la KFOR à qui je tiens à rendre hommage. Je me suis personnellement beaucoup impliqué depuis longtemps pour aider l'émergence d'un Kosovo démocratique, moderne et ouvert sur l'Europe. Ma conviction, au regard des plus récents développements, notamment les élections générales du 17 novembre, est que la voie est désormais ouverte à la réalisation de ces objectifs, même si je sais que cela prendra encore du temps et que cela ne pourra se faire que progressivement.

Les acquis sont importants. La promulgation, le 15 mai 2001, du cadre constitutionnel sur l'autonomie provisoire a ouvert une perspective politique essentielle pour la démocratie au Kosovo et la stabilité dans la région, et a permis la tenue, le 17 novembre dernier, des premières élections générales réellement démocratiques au Kosovo depuis la suppression de l'autonomie de la province en 1989. Le bon déroulement de ces élections générales, le fait que des Kosovars issus de toutes les communautés y ont largement participé, ont montré combien les habitants du Kosovo étaient désireux de saisir cette chance qui leur était ainsi offerte de prendre part à la construction de leur propre avenir. Elles ont constitué une étape historique, ouvrant la voie à la mise en place des institutions autonomes du Kosovo. C'est un acquis sur lequel on ne reviendra plus jamais.

Parallèlement, la consolidation du changement démocratique à Belgrade et la réinsertion de la RFY dans la communauté internationale ont permis l'instauration d'un dialogue constructif entre la MINUK et les autorités yougoslaves. Il est important que, très rapidement, ce dialogue s'élargisse et qu'y participent des représentants des autorités kosovares désignées à la suite des élections générales du 17 novembre 2001. La libération de la plus grande partie des prisonniers politiques albanais détenus en Serbie, le transfèrement de Slobodan Milosevic à La Haye, les efforts conjoints en vue de l'élucidation du sort des personnes disparues, l'organisation des premiers retours de Serbes déplacés ont ouvert la voie à la réconciliation au Kosovo. Il faut poursuivre dans cette voie, la seule permettant de surmonter les séquelles du passé.

Lors de ma récente visite à Pristina, le 12 octobre 2001, j'ai écouté tous les responsables et je leur ai lancé un appel en ce sens, pour un Kosovo démocratique, multiethnique et moderne. Cet appel me semble-t-il , a reçu un écho réel parmi mes interlocuteurs mais aussi, je crois, dans la société civile tout entière.

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Les nouvelles autorités kosovares, les membres de l'Assemblée du Kosovo et du gouvernement, doivent, après le 17 novembre, relever de grands défis, et de leur capacité à le faire dépendra en grande partie l'avenir du Kosovo. Ces défis sont, si je résume, au nombre de trois.

Tout d'abord, la construction d'un Kosovo démocratique. Dans la période ouverte par les élections générales du 17 novembre, incombe aux élus et aux habitants du Kosovo la responsabilité de faire vivre les institutions de l'autonomie provisoire, et de le faire dans le respect de l'esprit et de la lettre de la Résolution 1244 et du Cadre constitutionnel. Les compétences qui leur sont confiées pour trois ans sont très importantes, notamment en ce qui concerne l'administration du Kosovo et la vie quotidienne de tous ses habitants. Le nouveau gouvernement autonome devra s'atteler à cette tâche exigeante et concrète. Il bénéficiera pour cela du soutien de la MINUK. Les pouvoirs du gouvernement devront être utilisés dans le même esprit, c'est à dire sans chercher à les confisquer au seul bénéfice d'une communauté ou d'un parti ou d'un clan.

J'ai appelé les dirigeants kosovars à veiller à ne pas mettre la communauté internationale en difficulté en contrariant, après les élections générales, les efforts que nous faisons tous en faveur de la stabilité régionale. Je leur ai demandé en bref d'adopter un comportement responsable, et je ne doute pas qu'ils le feront car, là encore, c'est l'intérêt de tous et notamment celui des Kosovars.

Je sais que bien des Kosovars albanais souhaitent l'indépendance mais là n'est pas la question aujourd'hui. L'autonomie substantielle dont jouit - enfin ! - le Kosovo n'empêche pas les projets, les ambitions, les espoirs et, à ce stade, ce dont le Kosovo a vraiment besoin est d'apprendre à vivre en paix, de se réconcilier avec lui-même et avec ses voisins, et de préparer son intégration à l'Europe.

Certes, la présence de la communauté internationale au Kosovo ne doit pas être conçue comme une donnée permanente. Elle devra peu à peu se restreindre et en tout cas se transformer: nous devrons donner progressivement aux habitants du Kosovo les moyens de se passer de nous mais sans qu'ils oublient jamais leurs responsabilités vis-à-vis de leurs voisins et des autres Européens. C'est là l'objectif de l'autonomie substantielle. A plus long terme, la présence civile internationale a pour mission ultime de "faciliter un processus politique visant à déterminer le statut futur du Kosovo". Mais nous n'en sommes aujourd'hui qu'au début du processus et la priorité des priorités est de faire fonctionner, efficacement et de bonne foi, les dispositions du cadre constitutionnel.

La construction d'une société réellement respectueuse de la dignité de la personne humaine et des droits de chaque communauté constitue le deuxième grand défi de l'après-17 novembre. Beaucoup de souffrances et de méfiance séparent encore les différentes communautés.

Mais rien n'est irrémédiable : la sécurité pour tous sera assurée par une paix utile durable, une justice en place. L'avenir du Kosovo appartient à ceux qui sauront bâtir.

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Le troisième défi de l'après-17 novembre est de poser des bases solides pour un Kosovo moderne, de recréer pour tous des conditions normales de vie, de travail, de sécurité propres à favoriser la croissance économique durable et la justice sociale au Kosovo.

Le développement économique sera l'un des facteurs-clefs de la transition démocratique et de la paix civile. Avec l'aide de la communauté internationale et, en tout premier lieu, celle de l'Union européenne, les Kosovars doivent se donner les moyens de reconstruire l'économie de leur pays afin que leurs familles y vivent dignement, que leurs enfants aient de vraies perspectives d'avenir pour étudier, travailler, voyager et s'épanouir.

Cela implique la modernisation de l'agriculture du Kosovo, la restructuration du secteur minier - qui ne peut s'élaborer que dans la perspective du marché mondial -, le fonctionnement du secteur du commerce et des services, et notamment des PME. Cela suppose aussi que le Kosovo se dote d'infrastuctures et de grands équipements - routes, voies ferrées, télécommunications, réseaux énergétiques etc. - de qualité... et d'un budget alimenté par un système fiscal équitable et performant.

La coopération régionale doit constituer, pour le Kosovo comme d'ailleurs pour tous ses voisins, un axe essentiel de toute politique. Tel est le sens de la demande de l'Union européenne en Europe du Sud-Est.

Etablir les bases d'une croissance durable et tournée vers l'Europe implique enfin de lutter avec détermination contre la criminalité organisée et les trafics illicites.

Quand la dignité des Kosovars a été bafouée et leur liberté muselée, le monde entier s'est mis de leur côté pour les aider. Les Kosovars resteront, j'en suis certain, dignes des valeurs pour lesquels ils ont combattu et pour lesquelles nous les avons soutenus. A eux de prendre aujourd'hui leurs responsabilités pour participer, comme les autres citoyens d'Europe, à la construction de l'Europe du XXIème siècle.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 15 janvier 2002)

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