Interview de M. Philipe Douste-Blazy, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, à France 2 le 17 janvier 2002, sur la sécurité, la réforme de loi sur la présomption d'innocence, la lutte contre la toxicomanie et les revendications des médecins généralistes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Philipe Douste-Blazy, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, à France 2 le 17 janvier 2002, sur la sécurité, la réforme de loi sur la présomption d'innocence, la lutte contre la toxicomanie et les revendications des médecins généralistes.

Personnalité, fonction : DOUSTE BLAZY Philippe, LABORDE Françoise.

FRANCE. UDF, président du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale;FRANCE. Force démocrate, secrétaire général

ti : F. Laborde.- Nous allons évoquer un certain nombre de thèmes politiques qui seront dans la future campagne - qui y sont déjà d'ailleurs -, à commencer par celui de la sécurité. On a appris que les chiffres de la délinquance explosaient littéralement : + 20 % en Haute-Garonne, votre région. Et dans le même temps, on voit que les polices municipales manifestent un peu partout en France, demandent des moyens supplémentaires, après la grogne des gendarmes... Est-ce que vous avez un certain nombre de mesures à préconiser, à proposer, alors que vous allez organiser une réunion sur le thème de la sécurité dans quelques jours ?

- "Personne ne peut plus supporter cette augmentation de la délinquance et surtout ce sentiment d'impunité. Premièrement, il faut que nous arrivions à être forts quand on propose des choses. Tout délit mérite une sanction. Même si ce délit est petit, la sanction sera petite, elle sera graduée, mais elle sera faite rapidement. Une justice différée est une justice déniée. On ne peut pas continuer de voir, à Toulouse comme ailleurs, des jeunes brûler une voiture, et puis rien ne se passe, le dossier est classé sans suite. 80 % des dossiers sont aujourd'hui classés sans suite."

Cela veut dire revoir l'ordonnance de 1945 ?

- "Oui, mais surtout aussi, nous voulons trois des maisons du droit et de la justice, [pour] des personnes qui, en 48 heures, comparaissent immédiatement et ensuite, soit [effectuent] un travail d'intérêt général, soit [font l'objet] d'une poursuite judiciaire. Les parents sont présents. Il faut [les] responsabiliser."

Que sont ces maisons du droit et de la justice ? Des sortes de tribunaux qui sont réservés aux jeunes, avec des magistrats ?

- "C'est la délinquance dite mineure ou légère. Mais vous ne pouvez pas laisser un enfant de 12-13 ans prendre l'habitude de faire un délit, si personne ne lui tape sur les doigts. Il est reçu instantanément par le substitut du procureur dans les 48 heures. Nous demandons aussi dans l'opposition, qu'il y ait des juges de paix, des juges de proximité dans les quartiers pour que, très vite, les délinquants se rendent compte que s'ils font une erreur, ils doivent payer tout de suite. Deuxièmement, des centres d'éducation renforcée. Dans un quartier comme Le Mirail chez nous, il y a 42.000 personnes ; 99,9 % des gens ne posent aucun problème. Mais il y a 100 jeunes ou moins jeunes, qui sont connus des forces de police et des forces de justice avec 10, 20, 30 comparutions. Et rien ne se passe. Donc, nous voulons avoir, à 200 ou 300 kilomètres de Toulouse, un lieu où on déplacera ces personnes pendant un an voire deux ans, pour les casser, pour casser le lien qui existe entre eux et le quartier."

Ce serait des sortes d'internats plus fermes ? Des maisons de correction ?

- "En tout cas, il ne faut pas avoir peur de dire que ce sera un secteur qui sera fermé, où ils seront encadrés par des gens qui leur feront faire beaucoup d'activités professionnelles ou sportives. Cela peut être des jeunes retraités de la gendarmerie ou de l'armée..."

Peut-être qu'ils n'en auront plus envie, les jeunes retraités de la gendarmerie ou de l'armée !

- "En tout cas, cela me paraît important de ne pas laisser faire. On a trop laissé faire, parce qu'on a eu trop peur de dire cela. A côté de ces mesures de répression, il faut aussi traiter le mal à la racine. [Comme] nous [le] faisons à Toulouse, il faut détruire ces barres d'immeubles totalement inhumaines qui existent depuis les années 1950. N'importe qui, qui y serait élevé depuis 20 ans, finirait par être aussi très agressif."

Est-ce que cela ne veut pas dire aussi d'autres réformes du type "carte scolaire" ? Vous dites qu'il faut casser les barres d'immeubles, mais il y a aussi le fait que les enfants vont dans les écoles de ces quartiers-là, avec ces copains-là...

- "Le scolaire, à la limite, n'est pas trop le vrai sujet. C'est le périscolaire, ce qui se passe après l'école. Entre 16 heures 30 et 20 heures, tous ces enfants sont laissés à eux-mêmes. Ils sont dans les coursives d'immeubles, on ne s'en occupe pas. Quand vous avez une famille, que vous avez la chance de pouvoir aller à la musique, au théâtre ou au sport, tout va bien. Mais lorsque vous êtes seul... Il y a, entre les villes, les communes, les collectivités locales, et l'Etat, une charte, un contrat à mettre en place, pour que [des] animateurs, mais aussi de jeunes retraités, puissent venir pour éveiller et sociabiliser ces enfants. Car aujourd'hui, personne ne les éveille, personne ne les sociabilise : ni la famille ni ce qu'on appelle en général les religions, les repères classiques."

On a entendu D. Vaillant dire aux policiers qu'il n'y aurait pas de nouveaux moyens donnés aux polices municipales. Vous dites au fond qu'il faut recréer du tissu social. Cela veut dire que vous êtes totalement en désaccord avec ce que dit D. Vaillant, qu'il faut armer au contraire les polices municipales ?

- "Il ne faut évidemment pas faire faire aux polices municipales ce que la police nationale doit faire. Il faut d'abord commencer à être très ferme. Tout délit mérite sanction, et en même temps, dire que la justice doit avoir plus de moyens. On ne peut pas continuer à avoir 6.500 magistrats en 2001, alors qu'il y en avait 6.000 en 1920. Il faut commencer à regarder quels sont les effectifs de la justice. Et puis la loi sur la présomption d'innocence de madame Guigou est beaucoup plus faite pour les délinquants que pour les victimes."

Le toilettage qui est en train d'être fait en ce moment à l'Assemblée nationale est purement cosmétique ? C'est une mesure d'avant-élections et ce n'est pas une vraie remise à plat de la loi ?

- "Tous les procureurs généraux qui ont fait leur rentrée aux Cours d'appel en France depuis 48 heures, tous les directeurs de la police vous disent que c'est impossible. C'est un outil qui ne leur permet pas d'arrêter et de faire comparaître les délinquants. C'est donc très grave."

L'Observatoire français des drogues et des toxicomanies annonce que la [consommation] du cannabis est extrêmement banalisée chez les jeunes. Pour l'alcoolisme aussi - on est les premiers consommateurs au monde, ce qui n'est pas franchement glorieux. Que faut-il faire sur le cannabis ? Faut-il admettre cette consommation en disant que c'est une drogue douce ? Ou au contraire être beaucoup plus strict ?

- "C'est une drogue douce. Simplement, il y a une loi de 1975 qui ne différencie pas trop si c'est un dealer ou si c'est un simple utilisateur. Il faut médicaliser la loi de 1975 pour essayer de voir déjà quelles sont les pratiques pathologiques. La chose la plus grave, me semble-t-il, c'est que nous ne sommes pas suffisamment forts pour rechercher les trafiquants. Et il faut faire une différence considérable évidemment dans notre loi entre les trafiquants et l'usager modéré. Ce qui pose problème surtout dans cet article, ce rapport, c'est que nous sommes les premiers consommateurs d'alcool. Et il faudrait commencer à y réfléchir."

Autre thème de contestation qui doit vous toucher particulièrement, c'est la grève des médecins - vous êtes médecin vous-même. Vous avez le sentiment que ce mouvement n'est pas contrôlé, qu'il prend une ampleur un peu inquiétante ? On voit que les dentistes ont envie de se joindre à tout cela. Il y a un vrai malaise ?

- "Je pense que madame Guigou fait une erreur de forme et de fond. De forme, parce que c'est la première fois qu'un ministre ne reçoit pas les médecins..."

Elle dit que c'est du ressort de la Cnam et tout le monde est d'accord là-dessus...

- "Elle dit que c'est du ressort de la Cnam, sauf que lorsqu'elle veut prendre des milliards de francs pour payer les 35 heures, elle va directement prélever sans demander à la Cnam. Deuxièmement, les médecins ne vont pas bien et sont inquiets de leur avenir. Ils ont des rémunérations qui n'ont pas augmenté depuis 1993. Résultat : ils multiplient les actes. C'est une spirale qui n'est pas bonne. On ne peut pas rémunérer de la même manière une simple reconduite de pilule pour une femme que l'on connaît depuis trois ou quatre ans, qui a 30 ans - cela prend cinq minutes - et une personne que l'on voit pour la première fois, [avec] une douleur thoracique qui est peut-être un début d'infarctus - cela prend une heure. Il faut commencer à différencier les choses. Et il faut contrôler les médecins de manière médicale et non pas comptable, tatillonne. C'est une confiance. Nous aussi, avons eu des problèmes avec les médecins. Donc, j'ai beaucoup d'humilité quand j'en parle. Mais il faut que l'on rétablisse la confiance avec eux. C'est fondamental, parce que le médecin généraliste est un acteur de santé majeur, car il vous connaît, il connaît votre famille, vos enfants, votre profession, vos soucis de chômage ou autres... Et si on enlève ce pilier central de la médecine française, c'est la médecine française qui va vaciller."

(Source http://Sig.premier-ministre.gouv.fr, le 17 janvier 2002)

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