Déclaration de M. Roger-Gérard Schwartzenberg, ministre de la recherche, sur les recherches en génomique et sur les cellules souches dans le traitement et la prévention du cancer, Villejuif le 6 décembre 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Roger-Gérard Schwartzenberg, ministre de la recherche, sur les recherches en génomique et sur les cellules souches dans le traitement et la prévention du cancer, Villejuif le 6 décembre 2001.

Personnalité, fonction : SCHWARTZENBERG Roger-gerard.

FRANCE. Ministre de la recherche

Circonstances : Pose de la première pierre du nouveau centre de consultations de l'Institut Gustave Roussy à Villejuif le 6 décembre 2001

ti : Je suis particulièrement heureux d'être parmi vous aujourd'hui pour le lancement de travaux importants qui permettront un meilleur accueil des 11.000 malades reçus dans le plus grand centre européen anti-cancéreux que constitue l'Institut Gustave Roussy.

Les chiffres du cancer en France sont hélas trop bien connus : 700.000 patients, 250.000 nouveaux cas diagnostiqués chaque année et 150.000 décès malgré les immenses progrès réalisés. Je laisse à mon collègue et ami le Dr Kouchner le soin de vous parler de la prise en charge médicale des cancers et des efforts déployés en ce domaine par les gouvernements de Lionel Jospin. Je vous rappellerai pour ma part l'effort de recherche développé en ce domaine, souvent d'ailleurs de façon conjointe avec le ministère de la Santé.

Recevant votre directeur général, le Pr Tursz, il me confiait sous forme de slogan un peu publicitaire qu'il voulait que l'IGR traite le cancer "de l'ADN au point ISA". Vous en avez la capacité avec les huit unités de recherche INSERM et CNRS déjà installées sur le site et les grandes ambitions que je vous connais dans les domaines innovants de la génomique et des cellules souches. C'est sur ce continuum de la recherche la plus fondamentale à la recherche médicale que je voudrais ce matin insister.

C'est en effet une nouvelle chaîne de compétences que permet la génomique et la post-génomique pour une mise en oeuvre d'une nouvelle approche de la maladie. Cette nouvelle manière de passer du " malade malade " au " malade guéri " supposent la constitution de cohortes homogènes de malades ; l'identification et étude des gènes susceptibles de porter un caractère morbide ; la compréhension du mécanisme de la maladie ; la recherche de molécules visant à corriger l'anomalie reconnue. Ce continuum définit en fait quatre angles sous lesquels le cancer et son traitement sont envisagés :

·* La prévention, car l'établissement d'une carte d'identité génétique peut signaler, chez un sujet, des profils de maladies liées à l'hérédité ou liée à l'environnement.

·* Le diagnostic, puisque le profil génétique d'un tissu malade, par exemple une tumeur, va permettre de mieux caractériser l'affection voire de décrire sous un aspect macroscopique commun des entités pathologiques en fait différentes et justifiant donc de traitement différents.

·* Le pronostic, que la génétique aide pour la définition d'une thérapeutique : ainsi, on ne prescrira un nouvel anticorps au patient que si la tumeur exprime les récepteurs correspondants.

·* Le médicament : la pharmacogénomique ouvre en effet la voie au traitement à la carte, puisqu'il sera possible de constater très vite la réponse de la tumeur, et de modifier le traitement si des résistances apparaissent. Un autre aspect est ce que les anglo-saxons appellent la "drugability" des gènes ou des protéines, ce que je traduirai par "la possibilité d'en faire un médicament" soit en tant que molécule cible à corriger, soit en comprenant sa fonction, parfois éteinte, parfois augmentée au contraire, et ce serait cette fonction alors que la molécule thérapeutique corrigerait.

Toutes ces perspectives ne sont envisageables que grâce au développement des technologies des puces à ADN et à l'analyse à haut débit du transcriptome d'un tissu. Et je suis heureux de saluer au travers du Dr Gilbert Lenoir, directeur scientifique de l'IGR, l'un des animateurs du partenariat entre la Ligue Contre le Cancer et le Ministère de la Recherche sur le grand programme "Carte d'Identité Tumorale"

Le gouvernement français, qui a placé les Sciences de la Vie en priorité de ses domaines de recherche, avec un quart, soit 14,7 milliards de francs, du BCRD, a su se donner les moyens d'une politique ambitieuse en génomique. Ainsi les financements dédié à ce secteur sur le Fond National de la Science sont passés de 54,4 Meuros (357 MF) en 2000 à 68,6 Meuros (450 MF) en 2001 pour atteindre 76,2 Meuros (500 MF) en 2002.

La génomique, et ses applications, c'est aussi le retour de la Science au coeur du débat public. Parce que les données brutes du séquençage sont un patrimoine commun de l'humanité et que la recherche publique en jouant pleinement son rôle a préservé ce caractère public et ouvert de la connaissance. Parce que la génomique nous ouvre de nouvelles perspectives pour mieux vivre et mieux se soigner, mais que ces avancées ne seront réelles que si ce progrès est partagé par tous, ce qui doit être l'ambition première de démocraties comme la nôtre. Vous savez que j'ai apporté un soutien immédiat à la démarche d'opposition formée par l'IGR, l'Institut Curie et l'AP-HP contre le brevet déposé par la société Myriad Genetics sur le test de dépistage des cancers du sein liés à la mutation du gène BRCA1. Nous avons en effet ici à concilier les progrès de la médecine et le fait que ces progrès ne valent que s'ils sont disponibles pour tous.

Le domaine des biotechnologies représente l'un des principaux champs de découvertes et d'innovations qui s'ouvre au génie humain en ce début du XXI e siècle. Les enjeux qu'il recouvre sont considérables, à la fois au plan éthique, économique ainsi que pour celui de la santé publique. Dans ce domaine essentiel, les pays européens ont pris du retard par rapport aux Etats-Unis et au Japon faute d'une approche juridique harmonisée. La directive 98/44/CE, adoptée par le Parlement européen et par le Conseil, répond à cette situation en définissant des principes et des règles communes entre les Etats membres de l'Union européenne en ce qui concerne les conditions et les limites dans lesquelles la protection par brevet peut être obtenue pour des inventions portant sur la matière biologique.

Le gouvernement poursuit deux objectifs :

- assurer la protection des inventions portant sur la matière biologique, sous réserve des exclusions liées à l'ordre public, et en déterminer les conditions et les limites ;

- assurer le respect des règles protégeant la vie animale et végétale, notamment en conciliant la non-brevetabilité des races animales et des variétés végétales avec la brevetabilité d'inventions portant sur des éléments biologiques d'origine animale ou végétale à condition de remplir un certain nombre de conditions précisément définies.

Concernant les éléments issus du corps humains, le projet de loi maintient les dispositions de l'article L. 611-17 issu des lois bioéthiques de 1994 qui prévoient que " le corps humain, ses éléments et ses produits ainsi que la connaissance de la structure totale ou partielle d'un gène humain ne peuvent, en tant que tels, faire l'objet de brevets ".

En outre, le Gouvernement a jugé nécessaire de renforcer les dispositions relatives aux licences obligatoires et d'office, qui permettent d'écarter les conséquences néfastes des situations de dépendance technologique, de faire prévaloir l'intérêt général sur le droit commun des brevets lorsque l'intérêt de la santé publique l'exige, et de corriger un éventuel abus des droits que confère le brevet à son titulaire. Ce renforcement assure l'équilibre du dispositif, notamment dans le domaine particulièrement sensible des biotechnologies.

Commence alors la deuxième étape, que nous vivons aujourd'hui : la génomique fonctionnelle. Le grand défi est maintenant de comprendre la fonction des gènes déterminés par le séquençage. Après l'analyse des pièces du puzzle du vivant, c'est un retour vers la complexité qui s'opère.

La révolution d'aujourd'hui consiste en fait à revenir, avec un surcroît de connaissances et d'outils, à la physiologie : une science bien connue, née en France au début du XIXème siècle avec François Magendie et développée par les pionniers de la médecine expérimentale, en particulier Claude Bernard. Mais la recherche dispose désormais de méthodes et de moyens plus perfectionnés pour comprendre les mécanismes qui fondent la construction de l'individu. Cette voie nous engage sur les territoires encore inexplorés d'une " physiopathologie en temps réel " - grâce, en particulier, à l'étude des animaux transgéniques et à de nouvelles techniques d'investigation non invasives.

A mesure que se développe la connaissance de l'être humain, notre attitude thérapeutique se modifie. Depuis la découverte des cellules souches et de leur fonction d'homéostasie - c'est-à-dire le maintien physiologique d'un organe ou d'un tissu - nous sommes engagés dans une nouvelle médecine, dite " régénérative ".

Cette médecine représente un espoir pour des milliers de malades, pour lesquels les techniques de greffe ou de xénogreffe d'organe, en dépit de tous les progrès qu'elles accomplissent, posent de nombreux problèmes de compatibilité ou de rejet. Les greffes de cellules, qui pourront remplacer les cellules malades, ne posent pas ces problèmes de rejet.

Vous le savez mieux que quiconque, vous qui avez à lutter contre la disparition des cellules sanguines à la suite de chimiothérapies ou de radiothérapies lourdes, les cellules souches sont une voix de recherche et d'application thérapeutique essentielle.

Il est donc fondamental d'encourager ce champ de recherches - tout en lui appliquant, compte tenu de sa nature qui touche au processus même de la vie, la plus extrême vigilance. C'est pourquoi le Gouvernement a souhaité déposer un projet de loi de révision des lois de bioéthique de 1994 qui recueille un large consensus.

Ce texte marque une première étape très importante, qui permettra enfin d'entreprendre des recherches, strictement encadrées, sur les cellules souches embryonnaires provenant d'embryons conçus in vitro, conservés par congélation et ne faisant plus l'objet d'un projet parental.

Nous devons en effet prendre en compte deux impératifs éthiques, également importants. D'une part, l'attention à prêter à l'embryon, qui ne peut être considéré comme une chose. D'autre part, le droit des malades à être soignés, le droit des personnes atteintes d'affections graves et souvent incurables à voir les recherches progresser et développer de nouvelles thérapeutiques, susceptibles de soulager leurs souffrances et de leur offrir des chances de guérison.


Science citoyenne


A travers toutes ces recherches, nous retrouvons un concept auquel je suis très attaché : celui d'une " Science citoyenne ", agissant avec une forte réactivité aux préoccupations et aux attentes de nos concitoyens. Bref, une science au service de la personne humaine et de la société.

Nous avons inventé au cours des 5 dernières années des structures nouvelles: les grands équipements de la génomique comme le CNS ou le CNG, et des structures de recherche et de transfert technologique, les génopoles. Le Pr Tursz m'a proposé de réfléchir au concept de cancéropole que pourrait développer à merveille l'IGR: un lieu de recherche, de soins, de développement d'entreprises de biotechnologie, dédié au cancer et à son traitement. Je trouve l'idée séduisante et j'ai demandé à mes services d'y travailler en association avec ceux de Bernard Kouchner. Ceci incarne également à merveille l'humanisme de la démarche scientifique qui place toujours l'homme au coeur de son projet.

C'est cette valeur émancipatrice de la science que nous défendons ensemble, parce qu'elle offre plus d'humanité à chacun et plus de solidarité à tous.

(source http://www.igr.fr, le 23 janvier 2002)

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