Tribune de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à l'élection présidentielle 2002, dans "Le Monde" du 7 janvier 2002, sur le bilan de la vie politique de la Vème République sous la présidence de Jacques Chirac, intitulée "Jacques Chirac, ou l'artisan du déclin". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à l'élection présidentielle 2002, dans "Le Monde" du 7 janvier 2002, sur le bilan de la vie politique de la Vème République sous la présidence de Jacques Chirac, intitulée "Jacques Chirac, ou l'artisan du déclin".

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre.

FRANCE. Mouvement des citoyens, député;FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle de 2002

ti : A l'orée d'une campagne électorale présidentielle décisive pour notre pays, le livre d'Yves-Marie Laulan, " Jacques Chirac et le déclin français " (François-Xavier de Guibert éditeur, 2001), traite d'abord du déclin de la France au cours des trente dernières années, mais c'est aussi une fresque magistrale de la vie politique de la Vème République depuis 1974. L'auteur dresse notamment un réquisitoire très sévère contre celui qui, à chaque moment, en fut un des principaux acteurs : Jacques Chirac.

Déclin économique d'abord, aussi bien par rapport aux " Trente Glorieuses ", que par rapport à nos voisins européens.

Les tableaux qui figurent dans la première partie de l'ouvrage portent tristement témoignage de la médiocre gestion de nos ressources économiques et humaines, et des retards pris par la France sur ses principaux concurrents.

La croissance ralentie des années quatre-vingt-dix résulte essentiellement du choix d'une parité franc-mark considérée comme le " sésame ouvre-toi " du paradis supposé de la monnaie unique, choix de surévaluation qui nous a valu un million et demi de chômeurs supplémentaires. C'est d'avoir maintenu contre ses engagements électoraux, cette politique en 1995-1997 que se targue aujourd'hui, dans ses v¿ux, le chef de l'Etat, qui feint d'oublier l'échec politique majeur auquel cette volte-face l'a conduit en 1997.

Yves-Marie Laulan déplore aussi l'affaissement de notre défense. Notre effort en la matière est ainsi passé de 3,7 % du PIB en 1991, dernier budget que j'ai préparé, à 1,96 % du PIB en 2001. L'armée française est conduite soit à l'enlisement dans des opérations de maintien de l'ordre qui sont lourdes de servitudes ingrates et qui ont peu à voir avec l'intérêt national (Kosovo), soit à jouer la mouche du coche derrière les Américains, malgré les rodomontades lancées à la légère et de manière bien imprudente par le Chef de l'Etat après le 11 septembre.

Yves-Marie Laulan dénonce la réforme de nos armées décidée par Jacques Chirac en 1996 comme " ne procédant d'aucune réflexion stratégique de fond " et négligeant les exigences de la défense du territoire. La France se résigne tout simplement à " rentrer dans le rang ", comme elle le fait aussi en matière de politique extérieure : Le dessein de substitution qu'était censée fournir l'Europe, signifie en réalité la perte de maîtrise de notre destin dans un ensemble de plus en plus évanescent, où se laisse néanmoins percevoir la montée en puissance de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne.

Analysant la crise sociétale, Yves-Marie Laulan la corrèle à juste titre avec le déclin de notre démographie et avec la crise de la famille.

Il dénonce enfin le déclin politique. Les interventions croissantes du pouvoir judiciaire dans le fonctionnement des institutions s'appuient malheureusement sur les abandons et les compromissions de beaucoup de nos plus hauts responsables.

Les cohabitations à répétition, " petites " et " grandes " ont dénaturé et vidé de leur contenu les institutions de la Vème République voulues par le général de Gaulle. La mise en cause de l'unité de la République en Corse avec cette capitulation devant la violence d'une minorité que constitue le " processus de Matignon " n'a pu s'opérer qu'à la faveur de l'abaissement de la fonction présidentielle. De même l'euro va consacrer l'abandon de notre politique monétaire au profit d'une Banque Centrale européenne, sourde aux appels de nos populations et indifférente à leur sort. C'est là un des fruits amers du Traité de Maastricht contre lequel j'avais moi-même mis en garde en son temps.

Si l'incapacité trop fréquente de l'Etat à mener à bien les politiques qu'il décide, peut nourrir un certain scepticisme et une sorte de " libéralisme par défaut " compréhensible, Yves-Marie Laulan devrait néanmoins prendre garde, à mon sens, qu'un libéralisme mal compris à l'échelle mondiale peut nourrir des aberrations qu'a justement dénoncées par ailleurs Maurice Allais.

La mondialisation libérale peut conduire, à la faveur des distorsions monétaires, sociales et environnementales, à accélérer la désindustrialisation de notre pays -en matière d'industrie électronique ou chimique par exemple-. Le libre-échange n'est d'ailleurs un facteur de développement que pour un petit nombre de pays du Sud, essentiellement en Asie. Les décisions prises à Doha, avec l'aval de notre Janus exécutif, constituent un marché de dupes dont seront victimes aussi bien nos agriculteurs qui ont besoin de prix rémunérateurs et pas seulement d'aides directes, que ce qui nous reste d'industrie textile.

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L'intérêt de l'ouvrage d'Yves-Marie Laulan n'est pas seulement de faire le bilan des " trente piteuses " (Nicolas Baverez) qui ont suivi les " trente glorieuses ". Il est aussi, pour les observateurs attentifs de la vie politique, de mettre en lumière de façon très crue le rôle que Jacques Chirac a joué à plusieurs moments décisifs dans le déclin français et dans le processus de liquidation de l'héritage gaulliste : en 1974 en faisant élire contre Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d'Estaing, puis en subordonnant, deux décennies durant, à son ambition personnelle les causes pour lesquelles il prétendait lutter : ainsi du traité de Maastricht qu'il fait approuver en 1992 " en toute lucidité, sans enthousiasme mais sans état d'âme ".

" Le grand tournant de l'histoire européenne de l'après-guerre, écrit Yves-Marie Laulan, sera la conversion progressive de Jacques Chirac, sous l'influence d'Edouard Balladur et d'Alain Juppé à l'idée d'une Europe fédérale qui n'ose pas dire son nom ". Et d'ajouter " Il s'agissait surtout de ménager les conditions d'accès à la présidence de la République dont les voix du centre détenaient la clé. La création de l'U.E.M. n'est que le point final de cette dissolution de l'identité gaulliste dans une droite libéral-mondialiste.

Ainsi en va-t-il également des trois cohabitations dont Jacques Chirac fut le co-responsable et dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles n'ont pas relevé la fonction présidentielle. Plus profondément, l'auteur entend montrer comment Jacques Chirac a contribué à l'effacement des valeurs et des repères moraux et combien peu il a su aider les Français à prendre conscience des enjeux à long terme, qu'il s'agisse de la démographie ou de l'éducation.

J'ai dû malheureusement constater qu'on ne pouvait s'appuyer sur la gauche établie pour enrayer un déclin dont elle participe elle aussi. Une gestion opportuniste portée par le vent dominant, la dévalorisation du travail et du sens de l'effort, une propension à l'assistanat généralisé sur fond de pertes des valeurs républicaines et nationales ne qualifient pas plus les sociaux libéraux que les libéraux-sociaux pour aider la France à remonter la pente d'un résistible déclin.

Au-delà des quelques réserves, somme toutes mineures, que je peux être amené à formuler, l'ouvrage d'Yves-Marie Laulan nous rappelle qu'au-delà des clivages politiques traditionnels vidés de leur signification, il y a place aujourd'hui pour une force politique nouvelle, allant de la gauche nationale aux gaullistes, rassemblée sur la volonté de restaurer l'Etat dans sa dignité et la nation dans un dessein de grandeur, d'indépendance, et j'ajoute, de justice sociale. N'est-ce pas là l'essentiel du message laissé par le général de Gaulle et tombé désormais en déshérence ?

(Source http://www.chevenement2002.net, le 9 janvier 2002)

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