Interview de Mme Ségolène Royal, ministre délégué à la famille, à l'enfance et aux personnes hanicapées, à Europe 1 le 21 décembre 2001, sur l'exploitation sexuelle des enfants, le délai de prescription des crimes sexuels et les rythmes scolaires. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Ségolène Royal, ministre délégué à la famille, à l'enfance et aux personnes hanicapées, à Europe 1 le 21 décembre 2001, sur l'exploitation sexuelle des enfants, le délai de prescription des crimes sexuels et les rythmes scolaires.

Personnalité, fonction : ROYAL Ségolène.

FRANCE. Ministre délégué à la famille, à l'enfance et aux personnes handicapées

ti : A. ChabotD'abord, une réaction sur la situation en Argentine : un pays en faillite, un gouvernement qui démissionne, un Président qui s'en va en hélicoptère. Vous comprenez la colère du peuple argentin ?

- "Oui, et je crois que ce qui est assez douloureux pour ce pays, c'est que depuis la dernière guerre, il n'a jamais vraiment trouvé sa stabilité. Sans vouloir dire une chose trop banale, ce qui semble manquer dans ce pays c'est une stabilité des institutions politiques, une sorte de maturité des institutions politiques et, au fond, une démocratie qui fonctionne assez mal. Cela est regrettable au regard des richesses économiques de ce pays qui a tout finalement pour bien fonctionner."

Beaucoup mettent en cause, comme J.-P. Chevènement par exemple, le FMI, qui a refusé un dernier crédit à ce pays...

- "Oui, et c'est aussi, sans doute, la propre incapacité de ce pays à gérer ses richesses qui sont nombreuses, à mobiliser aussi ses forces vives. Il y a une jeunesse très importante en Argentine qui se sent peut-être aussi écartée des grandes décisions. Je crois que c'est un pays que l'on doit aider à repenser à ses institutions politiques."

Vous êtes rentrée hier matin du Japon où se déroulait le deuxième Congrès mondial contre l'exploitation sexuelle des enfants - 3.000 participants, 132 pays. Devant ce genre de forum, on se dit toujours que c'est bien, mais à quoi cela peut-il servir, en dehors du fait de constater l'ampleur d'une catastrophe ou d'un phénomène épouvantable ?

- "Ce sont des échéances qui servent à quelque chose, malgré justement, comme vous le dites, leur ampleur. D'abord, elles servent avant, puisque la France est venue à ce Congrès en position de force et de rayonnement. Nous étions très attendus. Et nous avons pu montrer que, grâce à des échéances comme Yokohama, nous étions en capacité nous-mêmes, à l'intérieur de notre propre pays, de mettre au jour, notre législation, puisque avant de partir pour Yokohama, d'abord j'avais obtenu du Premier ministre le vote d'une loi pour réprimer les clients des prostitués mineurs, pour réprimer aussi la détention de la pédo-pornographie, pour lutter contre la banalisation de la pornographie en tant que telle. Et tout cela s'ajoutait aux mesures très importantes que je prends pour lutter contre les violences intrafamiliales ou les violences dans l'ensemble des institutions qui accueillent des enfants."

On va revenir justement sur : est-ce qu'il ne faut pas faire plus en France ? Mais quand même, ce qu'on a constaté, ce qu'on a dit, à Yokohama, c'est effectivement l'ampleur d'un phénomène : c'est Internet, c'est un trafic international aujourd'hui... Il y a un trafic d'enfants dans le monde et qui rapporte beaucoup d'argent...

- "Oui, et de nouvelles formes de criminalité qui rapportent beaucoup d'argent, parfois plus que la vente de drogue, puisque la drogue les trafiquants peuvent la vendre en une fois. Un enfant, "ça se vend" plusieurs fois. C'est aussi abominable que cela à dire. Pourtant, il n'y a pas de fatalité, puisqu'à Yokohama, nous avons décidé le principe de l'extraterritorialité. Cela veut dire que les clients ou les trafiquants d'enfants pourront être poursuivis, y compris dans les pays où il n'y a pas de législation. Donc, c'est un acquis très important. Le deuxième acquis important, c'est que nous avons décidé - et la France a beaucoup pesé pour cela puisque nous avions eu le même débat au Parlement français - que l'âge de protection, c'est 18 ans, 18 ans quel que soit le pays. Il n'est plus question d'aller dire : en Afrique, les petites africaines ont une maturité sexuelle plus précoce, donc il faut abaisser l'âge de protection. Non ! Les pays pauvres eux-mêmes ont été très fortement en demande que nous maintenions cet âge limite, justement pour, dans ces pays, lutter aussi contre des coutumes tels que des mariages précoces forcés, les mutilations sexuelles, les violences intrafamiliales qui sont encore très taboues, aussi taboues que chez nous. Et cela, je crois que c'était très encourageant."

Justement, y a-t-il une différence de perception, comme on peut le dire dans d'autres domaines, entre le Nord et le Sud, avec les différences de culture, la culpabilité qu'on peut avoir en Occident, parce que les clients sont plutôt riches et occidentaux a priori. Est-ce qu'il y a une différence entre les uns et les autres ?

- "Il y a des différences et des ressemblances. Des différences, c'est par exemple, la nécessité de lutter contre le tourisme sexuel qui vient essentiellement des pays développés, dont les pays pauvres sont d'abord victimes. Il y a des ressemblances, ce sont tous les tabous sur la pédophilie, qui sont aussi lourds chez nous - même si cela bouge beaucoup, je m'y emploie - que dans les pays pauvres. Il y a d'autres ressemblances : c'est la lutte pour la dignité des droits des femmes, où nous nous retrouvons complètement. Et enfin, il y a une grande différence, c'est que les pays pauvres nous ont dit tout de suite que l'exploitation commerciale, chez eux, cela n'a pas de sens. Ce qui est plus lourd, ce sont justement les abus sexuels commis en toute normalité, à cause des pseudo-coutumes. C'est contre cela que nous voulons lutter. Ce qui m'a frappé, c'est le nombre très important de femmes. Aujourd'hui encore, la lutte pour la protection de l'enfance est un combat de femmes..."

Et d'hommes ?

- "Cela doit devenir une affaire d'hommes. Et comme nous étions très motivés, puisqu'il y a le Sommet de l'enfance des chefs d'Etat et de gouvernement en mai prochain, qui a été reporté à cause des actes de terrorisme à New York, c'est pour cela que nous avons pesé à Yokohama pour que les hommes aussi s'occupent de cette affaire."

Vous avez dit que la France a fait des choses, mais ne faut-il pas faire plus ? On a vu des images, notamment un reportage dans le Nouvel Observateur, cette semaine, il y a des mineurs qui viennent, des jeunes filles, des gamines qui viennent d'Afrique, qui viennent des pays de l'Est. Est-ce qu'on les protège ? Elles sont sans papiers, elles sont dans la rue... Est-ce qu'on les aide, faut-il faire plus, faut-il lutter davantage et comment contre cette prostitution ?

- "Oui, il faut sans doute faire plus. Nous venons de franchir une première étape très importante avec cette loi..."

Est-ce que vous envisagez de modifier par exemple la loi sur la prescription des crimes sexuels ?

- " Dix ans, c'est court. Je le vois dans toutes les affaires de pédophile où, très souvent, les jeunes adultes parlent au moment où ils ont eux-mêmes des enfants. Il faut étendre la prescription à 20 ans - j'en ai parlé hier au ministre de la Justice belge qui préside l'Union européenne - et je crois que nous devons travailler entre pays européens pour prendre le même délai. Il faut travailler à la prévention, c'est-à-dire informer les familles d'origines. Je mets donc en place une mission avec la Roumanie ; nous allons filmer la vie des petits Roumains sur le trottoir français, contraints de voler les horodateurs, pour envoyer ces films en Roumanie, pour informer les parents qui croient que leurs enfants sont à l'école, dans des familles d'accueil, ce qui est tout à fait faux. Avec les associations de protection de l'enfance roumaine, j'ai rencontré le Gouvernement roumain à Yokohama. Nous allons faire ce travail, qui, je crois, est très efficace pour lutter contre la prostitution à la source."

Certains disent qu'il faudrait purement et simplement interdire la prostitution. Qu'en pensez-vous ?

- "C'est un débat très important. L'idée, ce n'est pas d'interdire la prostitution, parce qu'il faut être réaliste, mais c'est de protéger les victimes, de poursuivre les clients des prostituées mineures et enfin, poursuivre la traite des êtres humains, c'est-à-dire toute cette partie de la prostitution qui est une prostitution forcée, esclavagiste, c'est celle qu'il faut interdire. C'est pourquoi le Gouvernement est en train de travailler à un projet de loi de répression de la traite des êtres humains."

Le débat sur les rythmes scolaires est relancé en France. A Paris on dit : "Plus d'école le samedi et école le mercredi matin". C'est bien ou pas ?

- "C'est un débat qui suscite toujours d'énormes commentaires. Je crois que c'est bien. L'idée est bonne mais, au bout du compte, quel que soit le rythme, ce qui est important pour les enfants, c'est d'avoir de bons enseignants, rythme ou pas rythme, c'est surtout cela qui fait la différence."

Ne vous défilez pas ! "Trois jours de plus pour les vacances de la Toussaint" a dit J. Lang : c'est bien ou pas ?

- "Ce qui est bien dans ces trois jours, c'est l'équilibre. Si on peut revenir à un équilibre de 7 semaines d'école, deux semaines de vacances, c'est le meilleur rythme qui peut être mis en place. Quant à la semaine, libérer le samedi et travailler le mercredi matin - puisque de toute façon, il y a des contraintes de garde et d'accueil d'enfants le mercredi - est une bonne solution qui est d'ailleurs maintenant mise en place dans la quasi-totalité du pays."

Vous avez remarqué que l'on dit sept semaines et deux semaines, mais ce n'est jamais possible parce qu'il y a, dit-on, des lobbies, les transports, le tourisme... Ce n'est pas possible ?

- "Cela a été fait quand L. Jospin était ministre de l'Education. On a observé à ce moment-là un meilleur équilibre chez les enfants, de meilleurs résultats scolaires. Je crois donc que c'est parfaitement possible, mais cela suppose aussi que l'on réduise la durée des vacances d'été, car la France est le pays qui a les vacances d'été les plus longues. Si on les réduit, on peut aussi rééquilibrer les vacances sur l'ensemble de l'année et soulager les parents, parce que trouver des solutions pendant deux mois d'été, c'est très coûteux et cela pose de vrais problèmes aux parents."

Mgr Lustiger proteste déjà à propos de l'enseignement du catéchisme. Vous pouvez le rassurer ?

- "Tout cela est compatible : si la durée du travail est mieux répartie sur l'année, l'enseignement religieux peut se faire en fin d'après-midi ou le mercredi après-midi. Ces oppositions peuvent facilement trouver des arrangements."

Est-ce que la gauche, grâce à vous, a rétabli la notion de famille comme valeur à gauche ?

- "Je le crois. Elle a reconquis les familles - au pluriel, et pas la famille. Nous pensons qu'il faut respecter les familles dans toutes leurs diversités. Elle l'a fait aussi en s'appuyant sur les droits des femmes sur l'égalité homme-femme. Le plus beau symbole de cette égalité entre les parents et le droit des enfants à être élevé par son père ou par sa mère, c'est le congé de paternité qui sera applicable au premier janvier. C'est un beau cadeau de Noël pour tous les papas."

(Source http://Sig.premier-ministre.gouv.fr, le 21 décembre 2001)

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