Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, accordé à Paris à la BBC le 18 janvier 2002, sur les objectifs de la tournée franco-britannique en Afrique centrale, notamment l'appui aux processus de paix en République démocratique du Congo, concernant le retrait des troupes étrangères des divers protagonistes et la relance du dialogue intercongolais, et sur la politique africaine de la France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, accordé à Paris à la BBC le 18 janvier 2002, sur les objectifs de la tournée franco-britannique en Afrique centrale, notamment l'appui aux processus de paix en République démocratique du Congo, concernant le retrait des troupes étrangères des divers protagonistes et la relance du dialogue intercongolais, et sur la politique africaine de la France.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Voyage franco-britannique de MM. Védrine et Straw en Afrique centrale (RDC, Rwanda, Burundi et Ouganda) du 21 au 23 janvier 2002

ti : Q - Monsieur le Ministre, merci d'être au rendez-vous BBC Afrique. Vous entamez une tournée franco-britannique en Afrique. Pourquoi cette initiative commune ?

R - Je poursuis avec M. Straw le travail que nous avons commencé à partir de la fin 1998 avec Robin Cook, mon homologue de l'époque. Nous étions allés en mars 1999 ensemble au Ghana et en Côte d'Ivoire et l'idée était déjà de rapprocher et de faire converger les diplomaties et britanniques en Afrique. Les deux pays se sont, par le passé, concurrencés, voire affrontés. Ce sont d'autres époques, des temps révolus et nous voulons construire ensemble, bâtir un nouveau chapitre des rapports entre l'Europe et l'Afrique, avec, par ailleurs, nos amis belges également. Il faut absolument que la France et la Grande-Bretagne étayent leurs diagnostics, leurs analyses et l'approche commune. Nous l'avons fait en Afrique de l'Ouest. Nous allons le faire maintenant dans cette Afrique des Grands lacs qui est, malheureusement, meurtrie par ce grand conflit autour de la République démocratique du Congo et nous allons essayer de faire avancer les choses.

Q - Par le passé, Paris et Londres n'avaient pas la même position dans la région ?

R - Justement, c'est une vision du passé. Il arrive souvent que des analyses, des observateurs et les commentaires soient en décalage par rapport à une réalité qui évolue. Cette réalité évolue parce que nous voulons justement ouvrir ce chapitre nouveau. Je suis allé, au nom de la France, dans cette région de l'Afrique des Grands lacs, en août dernier. Je suis allé en Ouganda, au Rwanda. J'ai eu une conversation importante avec le président Kagamé. Je suis allé dans les deux Congo. Aujourd'hui, nous y allons ensemble. Je serai avec M. Straw en Ouganda et au Rwanda. Il sera avec moi au Congo Kinshasa. Cette approche franco-britannique est une approche commune que nous voulons faire prévaloir. On ne cherche plus les distinctions, les abus des uns ou des autres. Nous sommes en train de travailler dans la même direction, c'est-à-dire faire progresser la mise en ¿uvre de l'accord de Lusaka qui est la base de ce travail, accord dans lequel l'ensemble des pays protagonistes du conflit de la RDC, le gouvernement, les forces politiques se sont engagées dans une solution négociée. Ils se sont engagés à favoriser le dialogue intercongolais, à retirer les forces étrangères qui sont en République démocratique du Congo, qu'elles soient invitées ou qu'elles soient des forces d'occupation, ou les deux en fait. Ce processus a un peu avancé : il y a des pays qui ont presque entièrement retiré leurs troupes comme la Namibie, comme l'Ouganda, mais d'autres ne l'ont pas fait. Nous allons dans la région pour faire avancer les choses. M. Straw et moi sommes exactement sur la même ligne.

Q - C'est donc une mission de plus ?

R - Je crois que ce n'est pas simplement une mission de plus parce que la Grande-Bretagne et la France ont de l'influence sur ces pays : politique et en matière de coopération. Ce que nous avons fait depuis cette idée, depuis Saint-Malo dont je vous parlais, a été extrêmement important. Je ne veux pas sous-estimer le travail des autres et d'abord des protagonistes directs. Je veux dire en tout cas que les pays de la région, leurs dirigeants sont extrêmement sensibles à ce qui vient de nous, surtout quand nous agissons ensemble. Nous allons leur dire : "Vous devez appliquer vos engagements ; vous ne devez pas utiliser comme prétexte le fait que tel pays voisin ne va pas assez vite pour appliquer ses propres engagements. Vous devez avancer, maintenir le rythme, la dynamique de l'ensemble." Et cela, nous le dirons à tous les protagonistes.

Q - Les combats se poursuivent ; n'êtes-vous pas pessimiste sur l'issue de conflit ?

R - Je pense que nous allons réussir à donner une nouvelle impulsion à ce processus de Lusaka. C'est dans cette optique et dans cet esprit que nous allons travailler. De toute façon, cela ne s'arrêtera pas à cette visite. Nous allons continuer aussi bien en Afrique sur le terrain, qu'à New York au Conseil de sécurité, qu'en Europe avec nos partenaires. C'est l'exemple même des obstacles devant un processus de paix. Il y avait des clans et, en peu de temps, cela a pu changer. Aujourd'hui, en effet, il y a cet affrontement entre l'Ouganda et Rwanda alors qu'ils étaient, à l'origine, alliés. Mais, quels que soient les obstacles, notre but c'est d'aider à les surmonter ; ce n'est pas d'utiliser le prétexte de différends nouveaux pour trouver des raisons à ce que le processus se ralentisse. C'est exactement l'inverse. Nous désirons donc, en même temps, par nos contacts, par nos messages et par notre présence sur place, aider les Ougandais et les Rwandais à surmonter ce différend pour se réinscrire dans la tenue générale de l'accord de Lusaka.

Q - L'éruption du volcan à Goma pose notamment le problème des personnes déplacées. Une aide internationale va-t-elle être envisagée ?

R - Cette nouvelle éruption du Nyirangongo est tragique pour cette région, pour les autres populations, pour ceux qui s'y étaient réfugiés. Il y a énormément de personnes déplacées dans tous ces pays. Nous sommes naturellement en train d'évaluer la situation et de voir, par l'intermédiaire de notre ambassadeur sur place, ce que nous pouvons faire pour aider ces populations.

Q - Y aura-t-il un dispositif sur les personnes déplacées ?

R - La solution au problème du déplacement des populations, c'est de régler les problèmes politiques et les problèmes de guerre qui ont provoqué ces déplacements. Il faut donc recréer dans l'ensemble de la région une situation de sécurité. C'est tout le sens de l'accord de Lusaka. Certains disent : "Moi, je veux bien me retirer de la République démocratique du Congo, à condition qu'on ne recrée pas, derrière le retrait de mon armée, une insécurité qui peut me menacer." C'est ce que dit par exemple le Rwanda. Dans la mesure où cet argument est fondé, il faut effectivement apporter une réponse à ces questions de sécurité. Dans un contexte raisonnable resécurisé, on peut s'occuper de faire revenir les populations. Il y a aussi des combattants qu'il faut désarmer, démilitariser. Il faut ensuite les rapatrier, les réinstaller pour qu'ils se réintègrent dans leur pays. Cela fait partie de l'accord de Lusaka. Cela fait partie du processus. Il faut reprendre les choses par le début. Pour le moment, il faut que nous contribuions, M. Straw et moi, et c'est notre ambition, à remettre en marche le processus de retrait des troupes étrangères du territoire de la République démocratique du Congo et de relance du dialogue intercongolais. Nous avons décidé d'agir sur ces deux plans et sur toute la reconstruction. La pacification de la région doit venir derrière, si ces préalables sont surmontés.

Q - Qui bloque le retrait des troupes ?

R - L'Ouganda était très loin dans le retrait de ses troupes. Le Rwanda a quasiment tout à faire encore. La Namibie a tout retiré. Les autres pays voient bien aussi qu'ils ont intérêt à s'inscrire dans ce processus. Pourquoi auraient-ils pris l'engagement qu'ils ont pris à Lusaka ? Simplement, chacun a à c¿ur de mettre en ¿uvre ses propres engagements et les voisins en profitent pour ne pas le faire et trouver une supériorité. C'est parce que la confiance n'est pas encore revenue. C'est un travail de longue haleine. A chaque étape, de nouveaux obstacles surgissent. Mais nous devons être persévérants car c'est un conflit qui, en tout cas, pèse énormément toute cette région centrale de l'Afrique. Il faut tout faire pour qu'ils en sortent et ils le veulent. Simplement, les choses se rebloquent et nous intervenons pour faciliter une nouvelle avancée.

Q - Pourquoi y a-t-il une telle présence française en Afrique ?

R - Parce que la France est restée très active. En Afrique, ces dernières années, nous avons changé sur beaucoup de plans et nous avons continué à accorder une place considérable aux relations avec ces pays. Nous avons d'ailleurs élargi le champ de notre coopération et de nos relations politiques avec l'ensemble les pays d'Afrique, et pas seulement avec les francophones, avec les lusophones, les anglophones, etc. Plusieurs présidents africains ont pris des initiatives importantes pour le développement de l'Afrique et nous nous réjouissons que les dirigeants africains de ces nouvelles générations portent à leur tour ce projet, que ce ne soit pas simplement des projets des Européens pour l'Afrique, ou des Américains pour l'Afrique : l'initiative de l'Afrique du Sud, de l'Algérie, du Nigeria, de leur président, du président du Sénégal aussi. Ils ont fusionné les différentes initiatives en un nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique et c'est cela que la France entend soutenir. Nous avons d'ailleurs été le premier pays à désigner notre représentant auprès de ce processus, M. Candessus, l'ancien Directeur général du FMI.

Q - Est-ce qu'il y a une "chasse gardée" présidentielle en Afrique ?

R - D'abord, le président de la République et le gouvernement ont la même politique en ce qui concerne l'Afrique comme en ce qui concerne le reste de la politique étrangère de la France, car c'est une politique dite cogérée. Vous avez pu le constater au fil de ces dernières années. D'autre part, cette politique africaine de la France a été profondément modifiée. Vous avez pu constater que, depuis 1997, il n'y a eu aucune intervention, aucune ingérence, sauf quand nous avons agi dans le cadre d'actions multilatérales pour l'Europe ou les Nations unies. Ce temps est révolu. Nous avons modifié les mécanismes de coopération que nous avons clarifiés, assainis, modernisés. Il y a eu une fusion entre le ministère de la Coopération et le ministère des Affaires étrangères. Nous avons des outils nouveaux. De nouveaux contacts ont été noués dans toute l'Afrique, je le disais. Nous travaillons étroitement avec nos partenaires européens, la Grande-Bretagne, la Belgique et d'autres. Il y a donc eu des changements tout à fait considérables. Nous avons tout modifié sauf l'engagement de la France en Afrique, qui reste et restera fort.

(source http://www.diplomatie.gou.fr, le 22 janvier 2002)

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