Interview de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur France 3 le 29 janvier 2002, sur les relations entre le gouvernement et l'opposition, le débat sur l'insécurité, la cohabitation et le passage à l'euro. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur France 3 le 29 janvier 2002, sur les relations entre le gouvernement et l'opposition, le débat sur l'insécurité, la cohabitation et le passage à l'euro.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel, TAVARES Fernand.

FRANCE. Premier ministre

ti : J'ai le grand plaisir de recevoir en direct, et c'est une première, parce que jusqu'à présent, j'avais reçu des anciens Premiers ministres redevenus députés mais jamais un Premier ministre en exercice. Merci M. Jospin d'avoir accepté mon invitation.

"Je suis ravi d'être là, c'est peut être parce que bientôt je serai un ancien Premier ministre. Et puis c'est surtout, plus sérieusement, parce que c'est la fin de la législature, et donc, cette émission est une institution comme le Parlement est une grande institution de la République et cela me faisait plaisir de répondre enfin à votre invitation."

Dans quelques minutes, il y aura la fameuse séance des Questions au Gouvernement ; vous l'avez connue en tant que député, puis en tant que ministre et maintenant en tant que chef du Gouvernement. J'ai le sentiment, à vous observer, notamment ces dernières semaines, que vous y prenez de plus en plus goût, que vous y avez de plus en plus d'appétit et même que vous tombez peut être dans le péché de gourmandise ! Quand l'opposition vous agresse ça, c'est normal , vous bondissez spontanément pour répondre. Et puis cela a un double effet : c'est que du côté de la majorité plurielle, à chaque fois, on vous acclame. Vous êtes donc gagnant sur tous les tableaux !

"Je ne sais pas. En tout cas, je pense que la gourmandise est un péché que les Français pardonneront volontiers. Les Questions d'actualité ne représentent évidemment pas toute la vie parlementaire, c'est quand même beaucoup dans le travail des commissions, dans les débats parlementaires que le Parlement joue vraiment son rôle. Mais en même temps, c'est un lieu de rendez vous démocratiques, tous les parlementaires sont là cette fois, les bancs ne sont pas vides. Et puis des centaines de milliers ou quelques millions de personnes écoutent. C'est un lieu d'interpellation légitime de la part de l'opposition et donc, c'est vrai que j'y prends du plaisir parce qu'au fond, j'ai du goût pour la démocratie."

Quand l'opposition vous agresse comme cela va être le cas tout à l'heure ou vous interroge un peu vertement, vous l'observez. Ces cinq dernières années, à regarder le RPR et l'UDF, comment avez vous vu une éventuelle évolution de cette opposition ou avez vous le sentiment que c'est toujours la même ?

"D'abord, mon principe à l'égard de l'opposition, c'est le respect. Parce qu'elle est une partie de la représentation nationale et je dirais même parce qu'elle est dans l'opposition. Et la démocratie, c'est une majorité et une opposition. C'est pourquoi je réponds fréquemment à ses questions. J'ai répondu, je crois on a fait le calcul à 180 questions d'actualité je suis toujours là le mardi et le mercredi, aujourd'hui, je partirai à 14 heures 30 parce que je dois..."

...A 15 heures 30.

"A 15 heures 30, oui, pardon. Parce que je dois, avec le président de la République, assister à une cérémonie en hommage au Président L. Sédar Senghor. Mais je suis toujours là. Simplement, pour l'opposition, qu'elle s'oppose est normale mais elle s'est parfois opposée à des mesures, à des projets qui sont pourtant très positifs pour les Français. Je pense par exemple à l'un d'entre eux qui est l'Allocation personnalisée à l'autonomie pour les personnes âgées dépendantes et je ne comprends pas très bien pourquoi elle ne vote pas des textes quand ils sont à l'évidence favorables pour nos compatriotes."

Mais cet après midi, l'opposition, évidemment, vous attend au tournant sur l'insécurité ou la sécurité, au lendemain de la publication des mauvais chiffres de la délinquance dont il y a une hausse assez sensible un peu partout en France. Ce matin, dans les couloirs de l'Assemblée nationale, le RPR en particulier et l'UDF aussi, disaient que finalement, la sécurité, c'est l'échec personnel de L. Jospin, et en deux, de son Gouvernement aussi. Est ce la proximité des échéances électorales qui leur fait dire cela ? Comment prenez vous cela ?

"Oui certainement dans la façon dont ils abordent les sujets. Que la question de l'insécurité puisse faire l'objet d'un débat entre les différentes forces politiques, c'est normal ; c'est une question extrêmement importante. Qu'elle soit l'objet d'une polémique, ça, je le regrette. L'insécurité a progressé, nous devons lutter de façon absolument déterminée contre cette insécurité, contre cette violence. Nous prenons naturellement des mesures à cet égard et c'est vrai que comme les Français sont réalistes, ils savent bien que tout cela à des causes profondes, multiples. En même temps, ils n'acceptent pas l'impunité, et la politique du Gouvernement, c'est de refuser l'impunité, c'est de faire qu'il y ait une sanction pour tout acte délictueux. Ils souhaiteraient sans doute que ce ne soit pas un objet de polémique mais qu'au fond, toutes les forces de la société, les parents au premier chef qui sont quand même responsables de leurs enfants, l'école, dans les quartiers et les offices HLM, et bien sûr, les élus que nous associons d'ailleurs à notre politique et bien sûr l'Etat dont c'est la mission, luttent ensemble contre l'insécurité."

Ces deux dernières semaines je vous ai entendu dire, en répondant à l'opposition : "Plutôt que de nous critiquer, aidez nous !" Ça m'a frappé ! Est ce que cela veut dire que l'affaire de sécurité et d'insécurité ne pourraient pas être mais malheureusement il y a les échéances une sorte de cause nationale ?

"Cela doit être un objet de débat, ça éclaire les discussions. Cela ne doit pas être un sujet de polémique et ce pourrait être, oui, tout à fait, une grande cause nationale. De même que nous avons combattu le chômage et que nous l'avons fait reculer, nous luttons contre la violence et l'insécurité et tout le monde aussi devrait lutter. Parce que quand je vois les propositions de l'opposition, honnêtement, parfois elles s'inspirent de ce que nous faisons nous mêmes, de ce que nous avons déjà commencé, notamment la lutte contre la délinquance des jeunes. Et donc, cela mérite mieux, effectivement, qu'une certaine exploitation dans laquelle il y a peut être des arrière pensées électorales."

Quand ils vous disent que vous avez échoué, vous pensez que c'est quoi ?

"A partir du moment où il y a encore une progression de la délinquance, cela veut dire que cette lutte reste à mener et je ne peux pas me satisfaire, comme chef de Gouvernement, de la situation dans laquelle nous sommes. Mais aucun Français ne pense non plus que la violence vient du Gouvernement ; ils savent bien qu'elle est dans la société. Si l'Etat a une responsabilité majeure, tout le monde doit mener ce combat de la lutte contre l'insécurité."

Pour les prochaines échéances électorales, qu'il s'agisse des présidentielles ou des législatives, puisqu'ici on est à l'Assemblée nationale, ce débat sur l'insécurité va être peut être dominant, trop dominant parce que les Français ont ce problème mais il y en a bien d'autres. Globalement, de quelle nature souhaitez vous que soient les prochains débats ? Reste t on sur le débat ou est ce que cela ne risque pas, comme c'est le cas, on l'entend ici, à l'Assemblée nationale, de déraper, encore une fois, sur des "histoires d'affaires" ?

"Non. Enfin, en tout cas, pour qui nous concerne, et pour ce qui me concerne, en particulier, je n'ai jamais situé les discussions sur ce terrain. Donc, c'est effectivement sur les actes des uns et des autres, le bilan de chacun, c'est sur les propositions et les projets des candidats à la présidentielle et aux législatives, c'est aussi sur la comparaison des équipes des hommes et des femmes, susceptibles de mener à bien ces projets que doivent se faire la prochaine élection présidentielle et les élections législatives qui suivront à quelques semaines."

Monsieur le Premier ministre, parlons un peu de ces cinq dernières années. Je crois que dans l'histoire de la Vème République c'est tout de même assez rare et même unique, de voir un Premier ministre durer aussi longtemps, un Gouvernement globalement aussi stable, une majorité parlementaire qui, finalement, n'était pas opposée au point de renverser son Gouvernement. Quel a été le moment le plus fort pour vous ? On a l'impression que tout cela a bien fonctionné, mais est ce qu'à un moment ou à un autre vous n'avez pas failli engager la responsabilité de votre Gouvernement parce qu'une équipe, un membre ou des hommes de votre majorité parlementaire ont poussé le bouchon un peu loin ?

"Non. C'est vrai que ça fait plus de 21 ans maintenant qu'il n'y avait pas eu un gouvernement qui dure l'ensemble d'une législature. Ce n'était pas acquis au départ parce qu'après tout le président de la République pouvait dissoudre l'Assemblée nationale, à partir d'un an au moins après 1997, et d'autre part, la majorité aurait pu se défaire. Cela n'a pas été le cas. Bien qu'elle ait été plurielle, diverse, elle a toujours fait en sorte qu'une majorité vote tous les textes que j'ai présentés. Je n'ai pas songé, même dans des moments de difficulté, à utiliser ce qu'on appelle le 49.3, c'est à dire au fond, obtenir de la majorité, sans vote en quelque sorte, un soutien que je voulais qu'ils donnent librement. J'ai simplement attiré leur attention sur le fait que si, par exemple, le budget ou le projet de loi de financement de la Sécurité sociale n'étaient pas votés, alors ça signifierait la fin de la majorité. Et je crois que chacun a été conscient de ses responsabilités. Donc, avoir gardé cette unité pendant cinq ans, en dépit de cette diversité qui a fait aussi l'intérêt de nos discussions, c'est un peu un objet de fierté pour moi."

Vous êtes Premier ministre après la dissolution par le chef de l'Etat, il y a cinq ans. Vous devez bien vous douter qu'il n'allait pas se risquer à dissoudre une seconde fois, donc vous saviez que vous aviez quand même du temps. Vous avez vécu ce qu'on appelle "la cohabitation." Globalement, il y a quand même beaucoup de textes de loi que vous avez présentés et fait voter à votre majorité. Pour revenir à quelque chose dont vous avez déjà parlé, ce sera plus simple de le redéfinir aujourd'hui, avez vous été à un moment donné, empêché par le chef de l'Etat de proposer des lois et de les faire aboutir ?

"Non. Il y a eu un délai qu'il a demandé pour l'examen en Conseil des ministres du projet de loi sur la Corse. Cet examen a été repoussé, je crois, de huit jours. Il y a eu beaucoup de critiques qui ont été émises sur l'action que nous conduisions. Mais nous n'avons pas été empêchés. Donc, nous avons pu conduire notre politique. A l'inverse, je dirais que nous avons aidé beaucoup le président de la République dans la représentation de la France à l'étranger. Parce que le ministre des Affaires étrangères, H. Védrine, le ministre de la Défense, A. Richard, qui finalement a fait la réforme que J. Chirac avait proposée en 1995 de la professionnalisation des armées, ont été, avec moi même, dans les débats européens où j'étais aux côtés du chef de l'Etat. Nous avons été des points d'appui pour que la France parle d'une seule voix. C'est absolument nécessaire."

Et pour la promulgation des lois proprement dites, je me souviens de la première cohabitation, d'un J. Chirac qui était Premier ministre, F. Mitterrand a fait traîner quand même un peu les choses. Là, pour la promulgation des lois, vous avez eu des difficultés ou pas ?

"Les lois ont été promulguées. Combien y en a t il eu ? 380, je crois, dont 150 conventions internationales, puisqu'il faut ratifier constamment les conventions internationales. Donc, les choses se sont passées de ce point de vue normalement. "

Finalement, du côté des Français, on observe que la cohabitation, enfin je globalise, ce n'est peut être pas aussi mal que ça. On sait aussi que, à droite comme à gauche, on dit : non, la cohabitation c'est pas très bien. Ce serait mieux s'il y avait à l'Elysée, à Matignon et à la majorité de l'Assemblée nationale des gens qui soient sur la même longueur d'onde. Est ce que c'est votre point de vue ? Comment pour l'avenir allez vous expliquer que, finalement ce serait mieux si à l'Elysée, à Matignon et la majorité de l'Assemblée nationale, on soit tout à fait pareil ? Est ce que cela aurait été différent si, ces cinq dernières années, cela avait été le cas ? Un Président socialiste, un Premier ministre socialiste et une majorité plurielle ?

"Oui, j'ai tendance à penser que cela aurait été différent. Mais d'un autre côté, c'est déjà si difficile de commenter la vie politique telle qu'elle se déroule, s'il faut de plus commenter la vie politique telle qu'elle aurait pu se dérouler, je préfère laisser cela aux spécialistes, notamment aux commentateurs. Les Français décideront à l'occasion de l'élection présidentielle et des élections législatives. Je ne crois pas que la question de la cohabitation sera un thème central de l'élection présidentielle, notamment. Je pense que cela portera, comme je vous l'ai dit, sur les sujets de fond, sur le respect des engagements par les uns et par les autres, sur les propositions qui sont faites aux Français pour aller plus loin, sur les hommes et les femmes capables de les mettre en oeuvre. Ce sera à mon avis l'essentiel du débat. Ensuite, je crois qu'ils vont trancher eux mêmes. On n'a pas au fond besoin de leur poser la question pour qu'ils apportent leur réponse."

Est ce que vous n'êtes pas un petit peu inquiet de ce qui s'est passé aux dernières consultations électorales, encore que pour la présidentielle on se mobilise davantage ? Il y a quand même une désaffection des électeurs vis à vis des urnes. Comment faire pour les remobiliser ? A la présidentielle, c'est sûr que, historiquement, il y a toujours beaucoup plus de monde mais il n'y a pas que la présidentielle. Il y a après. Est ce que ça vous préoccupe beaucoup ?

"Oui, bien sûr, parce que c'est un signe de la vitalité, de la santé de la démocratie. Il est vrai aussi que si l'on disait un peu plus souvent que l'activité de représentant du peuple était une activité digne et honorable, que s'il y a des brebis galeuses, il y a aussi des hommes et des femmes qui exercent leur métier avec dévouement, qu'ils soient parlementaires ou qu'ils soient maires de grandes villes ou de collectivités locales, on donnerait peut être un peu plus aux Français le goût de la politique en tant qu'activité démocratique honorable et nécessaire. Nous devons nous efforcer à faire [en sorte] que les débats portent sur des choses qui concernent les Français, les passionnent, concernent aussi l'avenir de la France."

Une question qui préoccupe les députés : le passage à l'euro, c'est fait, mais ils nous disent régulièrement : "Avec la proximité des décisions européennes, on a le sentiment que le Parlement français ne va plus servir à grand chose - enfin, j'exagère - qu'il y aura moins de France et plus d'Europe" et finalement que les députés français, donc ici à l'Assemblée nationale, vont être quelque part supplantés par les décisions européennes ou par Bruxelles. Qu'avez vous à leur répondre là dessus ?

"Une remarque en passant, parce que ça éclaire la question précédente : l'euro, c'est fait, donc on n'en parle plus. Si ça s'était mal fait, ça aurait été un thème constant, tous les jours. On a réussi et les Français aussi ont réussi, mais enfin le Gouvernement y avait énormément travaillé ce formidable changement de monnaie, non seulement efficacement, sans problème mais dans la bonne humeur et donc, c'est un sujet dont on ne parle pas. Donc, on ne met jamais en exergue, en lumière, les motifs de fierté, les réussites que nous accomplissons ensemble. Les Français, l'ensemble de la communauté nationale, ont du mal à avoir un sentiment de satisfaction de la façon dont la vie se déroule. Pour répondre maintenant à votre question précise, personnellement, je pense qu'il n'y a aucune fatalité à la diminution du rôle du Parlement en raison de notre engagement européen. Et dans les propositions que j'ai faites pour ce qu'on appelle l'avenir de l'Europe, la réforme de ses institutions, j'ai proposé notamment que les parlements nationaux soient associés davantage à la construction européenne, contrôlent aussi les décisions qui sont prises. Nous savons tous quand même que la vie politique et démocratique, pour l'essentiel, se joue dans l'espace national, même si beaucoup de décisions sont prises à l'échelle européenne. Et donc, je crois qu'il faut au contraire garder toute la vitalité de nos parlements nationaux et moi, je me suis efforcé, pendant cinq ans, de respecter le Parlement et de le considérer comme un des lieux essentiels de la vie publique et de la prise de décision."

Monsieur le Premier ministre, une toute dernière question parce qu'elle revient régulièrement : les 35 heures. Imaginons que la majorité change aux élections législatives. Est ce que vous avez le sentiment que cette loi sur les 35 heures est inscrite définitivement pour l'avenir ou est ce qu'elle peut être remise en cause par une nouvelle majorité ?

"Je ne conseillerais pas à l'opposition de dire qu'elle veut remettre en cause les 35 heures. Mais néanmoins, si ce risque existait, ce serait une des raisons qu'il y a - et il y en a d'autres - pour ne pas voter pour l'opposition."

Monsieur le Premier ministre, je vous remercie. Il est maintenant 15h01. Vous allez rejoindre l'hémicycle pour la séance des questions au Gouvernement. La semaine prochaine, je recevrai ici-même, à votre place, l'un des vos prédécesseurs à Matignon, c'est Monsieur R. Barre, qui lui, a décidé de quitter la scène politique.

- "Monsieur R. Barre est un homme qui s'est acquis un profond respect dans tous les courants politiques. J'ai pour lui le respect et l'estime que je porte à un homme d'Etat et je suis convaincu que même s'il n'est plus à l'Assemblée nationale, il trouvera d'autres tribunes pour s'exprimer, éclairer les Français et donc, je veux le saluer, d'autant qu'il est celui qui, il y a 21 ans, avait gouverné aussi longtemps que moi.

Merci Monsieur le Premier ministre.


(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 1er février 2002)

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