Déclaration de M. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, sur la dimension territoriale et économique de l'agriculture, notamment l'aménagement de l'espace rural, Saint Malo le 30 novembre 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, sur la dimension territoriale et économique de l'agriculture, notamment l'aménagement de l'espace rural, Saint Malo le 30 novembre 2001.

Personnalité, fonction : LEMETAYER Jean-Michel.

FRANCE. FNSEA, président

Circonstances : Congrès de la FNSAFER à Saint-Malo le 30 novembre 2001

ti : Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,


Etre président de la FNSEA, cela oblige à être sur tous les fronts. Et c'est vrai que depuis le 17 mai, j'ai été amené à intervenir sur presque tous les sujets ; de la viande bovine à l'OMC en passant par la viticulture et l'environnement.

Il y a pourtant un sujet sur lequel j'ai rarement eu l'occasion de m'exprimer. Un sujet qui est pourtant au c¿ur du débat agricole et qui est appelé à prendre une place croissante dans nos réflexions. Ce sujet, c'est celui de votre congrès. C'est l'avenir des territoires ruraux et le rôle que doit jouer l'agriculture dans le développement de cet espace.

Je remercie donc la FNSAFER et tout particulièrement votre Président, André Thévenot, de me donner l'occasion de rattraper mon retard. Je suis d'autant plus heureux d'être avec vous aujourd'hui que vous avez eu la bonne idée de tenir votre Congrès à St Malo, un choix qui ne peut laisser indifférent le breton d'Ille et Vilaine que je suis.

La dimension territoriale de l'agriculture est désormais un principe que tout le monde reconnaît. Je ne vous apprendrai rien en vous parlant de multifonctionnalité. Ce qui me frappe, et qui est peut-être trop souvent oublié, c'est la complémentarité entre les fonctions territoriale et économique de notre métier.

De même, je crois qu'il y a des points de convergence évidents entre les politiques économiques et territoriales à mettre en ¿uvre pour que notre modèle agricole s'épanouisse.

Pour illustrer cette cohérence, j'ai choisi quatre mots : diversité, ouverture, régulation et contractualisation. Quatre mots qui me sont chers et qui, je crois, s'appliquent aussi bien à la dimension économique qu'à la dimension territoriale de l'agriculture.

Diversité

J'ai, en effet, coutume de dire que la force de notre agriculture, c'est sa diversité. Que, plutôt que d'opposer les productions et les systèmes de production entre eux, il faut cultiver leur diversité et leur complémentarité.

Je crois qu'il en est de même pour les différentes fonctions associées à notre métier. L'agriculteur est bien sûr un producteur, donc un acteur économique soucieux de la pérennité de son entreprise. Mais c'est aussi un gestionnaire des territoires, attaché à préserver la qualité des paysages et l'animation des espaces ruraux. On aurait tort de vouloir opposer ces deux fonctions ou même de vouloir les dissocier. L'acte de production doit demeurer le support de notre contribution à la gestion des territoires ruraux.

Autre forme de diversité qu'il nous faut préserver et cultiver : les sources de revenu. Bien sûr, l'agriculteur doit vivre avant tout du marché. Il en va de sa dignité d'acteur économique. Mais dire cela, ce n'est pas rejeter les aides directes. Bien au contraire. Quand celles-ci compensent des baisses de prix imposées au nom du libéralisme et de la mondialisation, il n'est ni honteux ni illégitime d'en bénéficier. De même, lorsque ces soutiens compensent des handicaps naturels ou rémunèrent les fonctions non marchandes de l'agriculture, ils ne sont que la contrepartie d'une mission que nous remplissons pour la collectivité : celle d'occuper et mettre en valeur le territoire.

En ces temps difficiles où beaucoup d'agriculteurs s'interrogent sur leur avenir, nous aurions tort de négliger la moindre possibilité de mieux vivre de notre métier. L'important, c'est de trouver un équilibre entre les deux sources de revenu. Un équilibre qui soit accepté aussi bien par le citoyen-contribuable que par nous même. Un équilibre qui nous préserve autant du sentiment que de l'accusation d'être " assisté ".

Et si, en dépit des efforts déployés, l'activité agricole ne suffit pas, je ne vois pas pourquoi nous devrions nous priver des ressources de la pluriactivité. Mieux vaut un agriculteur à mi-temps que pas d'agriculteur du tout !

Cultiver cette diversité, qu'il s'agisse des productions, des fonctions ou des sources de revenu, dépend des politiques publiques qui seront mises en ¿uvre. Mais cela dépend aussi en grande partie de nous. De notre imagination et de notre capacité d'initiative. De notre faculté, aussi, à dépasser nos divisions, celles qui nous conduisent trop souvent à nous opposer les uns aux autres ; d'une région à l'autre ou d'un secteur à l'autre.

Il y a de la place pour toutes les formes d'agriculture. Quand nous aurons compris cela, nous aurons fait un grand pas.

Ouverture

L'autre mot qui caractérise ma vision de l'agriculture à moyen et long terme, c'est "ouverture".

Face à la logique suicidaire du repli corporatiste, la FNSEA a clairement fait le choix de l'ouverture. Ouverture aux consommateurs, tout d'abord, dont nous nous employons à satisfaire les demandes en matière de qualité et de sécurité alimentaire. Ouverture à nos concitoyens, aussi, dont les attentes dans le domaine de la protection de l'environnement et des paysages sont désormais pleinement prises en compte ; même si nous divergeons parfois sur les moyens à mettre en ¿uvre.

Même à l'intérieur du monde rural, l'ouverture est devenue une nécessité. Le temps où agriculture et ruralité se confondaient est révolu. Nous en avons bien conscience. Sans oublier que nous sommes les principaux animateurs des territoires ruraux, nous devons apprendre à partager et à écouter. Partager l'espace entre les usages agricoles et non agricoles. Ecouter les demandes des autres acteurs du monde rural, qu'ils soient élus, artisans, commerçants ou simplement résidents.

Pour construire le partenariat ville/campagne que j'appelle de mes v¿ux, il faut d'abord renforcer la cohésion du monde rural. C'est ce que nous nous faisons depuis plus de 10 ans dans le cadre du Groupe Monde Rural. Je salue Etienne Lapèze qui a animé ce groupe depuis sa mise en place et je remercie André Thévenot qui a bien voulu en prendre la présidence et je compte sur lui pour continuer à faire vivre cet espace unique de concertation et de réflexion.

Mais prêcher l'ouverture ne suffit pas. Il faut aussi des lieux où, concrètement, le dialogue peut se nouer et faire évoluer les choses. Outre le groupe Monde rural dont je viens de parler, de nombreuses instances autrefois purement agricoles ont ouvert leurs portes aux représentants des consommateurs, des écologistes et des citoyens-contribuables. C'est le cas des CDOA au niveau départemental, du CSO au niveau national ou encore des SAFER, véritables instruments de la démocratie foncière.

Cette ouverture est plutôt une bonne chose : l'agriculture et les politiques agricoles touchent à trop d'intérêt pour que nous puissions nous passer de ces apports extérieurs. Mais nous ne pourrons pas continuer sur cette voie là si nous sommes les seuls à le faire. L'ouverture doit être réciproque.

La réciprocité que nous attendons des consommateurs, c'est la juste rémunération des efforts que nous fournissons pour satisfaire leurs demandes de qualité et de sécurité. Il n'est pas possible d'exiger des produits toujours plus sûrs et sans cesse meilleurs à des prix toujours plus bas.

De nos concitoyens - qui sont aussi des contribuables - nous attendons des soutiens publics pour rémunérer les services que nous rendons à la collectivité. Nous demandons également à leurs représentants qu'ils nous associent pleinement aux débats et aux décisions des instances compétentes en matière d'aménagement du territoire.

En disant cela, je vise, vous le savez bien, les structures nées de l'intercommunalité, pays et communautés d'agglomération notamment. Les agriculteurs ne sont pas suffisamment présents dans ces instances quand ils n'en sont pas tout simplement écartés. Nous revendiquons notre pleine intégration au mouvement de recomposition des territoires.

Régulation

Diversité, ouverture : deux mots qui, à mon sens, décrivent le mieux l'agriculture pour laquelle nous militons. Y parvenir dépend en grande partie de nous. Mais pas seulement. Des politiques, économique et territoriale, doivent être mises en ¿uvre. Car il y a de toute évidence incompatibilité entre ce modèle agricole - notre modèle agricole - et le libéralisme tel que souhaité par certains. En un mot, il faut aussi de la régulation.

Régulation des marchés, tout d'abord, afin de ne pas laisser les producteurs seuls face aux fluctuations des cours, surtout quand ils sont dictés par le marché mondial. Cela, seule une Politique Agricole Commune forte et cohérente peut l'assurer.

Le besoin de régulation est tout aussi fort pour le territoire. Les succès de la politique des structures en témoignent. Mise en place dans les années soixante, cette politique avait pour objectif de faire entrer l'agriculture dans l'ère de la modernité tout en préservant notre modèle d'exploitation familial. Et cela sur l'ensemble du territoire, y compris dans les zones à forts handicaps naturels.

Les formidables gains de productivité du secteur agricole ont, bien sûr, entraîné une diminution du nombre d'exploitants et un fort exode dans les zones difficiles. Mais si nos campagnes ne ressemblent pas à celles de l'Argentine, de l'Australie ou des Etats-Unis, nous le devons en grande partie à la politique des structures.

La richesse de notre agriculture, ce sont d'abord les hommes et les femmes qui en ont fait leur métier. Cette richesse doit impérativement être préservée. Je dis et je le redis encore : la meilleure politique agricole, c'est celle qui permettra de garder autant d'agriculteurs que possible. A ce titre, la politique des structures a quelques mérites à faire valoir.

Aujourd'hui, c'est une mutation d'une toute autre nature que subit l'agriculture française. La mutation du produire plus au produire mieux. Cependant, la pression sur le foncier reste forte et va même en augmentant. Ralentissement du rythme des départs à la retraite, baisses de prix que certains cherchent à compenser par l'agrandissement, demande d'espace rural par des citadins en mal de campagne : tout concourt à exacerber la compétition foncière.

Dans ce contexte, et compte tenu de notre volonté jamais démentie d'encourager l'installation, nous restons plus que jamais attachés à une politique des structures forte et cohérente.

Les SAFER qui en constituent l'un des outils de mise en ¿uvre doivent être confortées dans leur mission, notamment en direction des jeunes agriculteurs pour améliorer le portage du foncier et favoriser les stratégies innovantes. Le droit de préemption dont elles disposent demeure un des éléments clés de la politique des structures. Bien qu'utilisé avec parcimonie, ce droit contribue à la transparence du marché foncier et en corrige les anomalies les plus flagrantes. Je ne vois donc aucune raison de retirer cette prérogative aux SAFER.

Vous pouvez compter sur le soutien de la FNSEA pour combattre toute démarche qui irait dans ce sens.

Mettre en ¿uvre une politique territoriale forte, c'est aussi encourager un développement harmonieux des territoires urbains et ruraux. Favoriser une répartition équilibrée des activités économiques sur l'ensemble du territoire, y compris en zones rurales, cela ne veut pas dire qu'il faut déménager toutes les activités à risques à la campagne comme nous l'avons entendu suite à la catastrophe de Toulouse. Cette solution n'est ni réaliste ni acceptable. Nous combattrons toute politique qui tendrait à faire de la campagne l'exutoire des problèmes urbains. En même temps, nous sommes prêts à entrer dans le débat sur la gestion des risques industriels et prendre notre part - mais rien que notre part - d'activités à risques.

Assurer un développement harmonieux du territoire nécessite sans doute un effort accru dans les zones péri-urbaines. Ces interfaces qui concentrent toutes les tensions entre les mondes urbains et ruraux.

Face aux convoitises diverses qui s'expriment chaque jour un peu plus sur le foncier agricole, il est temps d'assurer un zonage pérenne de l'espace agricole. Ce zonage qui devra être défini en étroite concertation avec les agriculteurs, s'avère en effet nécessaire pour dépasser les simples déclarations d'intention, fussent-elles inscrites dans les lois d'orientation. Il faut donner aux agriculteurs les garanties dont ils ont besoin pour s'installer ou investir. Les SAFER qui interviennent depuis plus de 40 ans dans les politiques d'aménagement foncier ont, de par leur expérience, un rôle éminent à jouer pour l'élaboration et le respect de ces zonages.

Contractualisation

Comme tout ne dépend pas de la puissance publique, le principe de régulation ne peut, à lui seul, nous permettre de préserver notre modèle agricole. Il lui faut un complément que, je crois, le principe de contractualisation incarne le mieux.

Réussir l'ouverture et cultiver la diversité, sont avant tout des démarches volontaires. A trop vouloir les encadrer, nous risquerions de les étouffer. Le contrat paraît, en tous points, préférable. Le contrat exprime la volonté de deux parties qui, à défaut de bien se connaître, décident de se faire confiance. Ce terme de contrat ne se limite pas, dans ma pensée, au champ juridique, il ne se limite pas à un engagement écrit, formalisé. Il traduit aussi ces ententes informelles, ces accords tacites, ces convergences de vues entre différents acteurs. Instrument de la confiance, le contrat est aussi l'instrument de l'alliance.

Sur le plan économique, ce type de démarche a fait ses preuves. Le secteur laitier où producteurs, industriels et distributeurs se comportent en véritables partenaires en témoigne. Un modèle qui n'a pas vocation à être transposé à toute l'agriculture française mais dont nous pouvons tirer des enseignements, comme nous nous employons à le faire dans la filière bovine ; non sans succès.

Cet esprit de partenariat nous voulons qu'il préside à nos relations avec le citoyen-contribuable dans le domaine territorial et environnemental. C'est à la fois un état d'esprit - le contrat entre la Nation et l'agriculture - et un accord formel avec les Pouvoirs publics. Je pense ici en particulier aux mesures agri-environnementales.

Je pense aussi aux contrats territoriaux d'exploitation qui peuvent accompagner, avec efficacité, l'évolution de nos exploitations. Simple outil environnemental, le CTE aurait réduit les agriculteurs en gardiens de la nature. Avec son volet économique, le CTE peut être un instrument de développement de valeur ajoutée, de création d'emploi et de maintien de la vitalité rurale sur l'ensemble du territoire. Cela suppose, bien entendu, qu'on n'utilise pas les CTE pour résoudre tous les problèmes de l'agriculture française et qu'on ne prétende pas réguler les marchés avec des instruments contractuels.

Enfin, les Pouvoirs publics ne se réduisent pas à l'Etat. Les collectivités locales ont aussi leur rôle à jouer. Nous avons ainsi tout intérêt à passer contrat avec elles pour trouver ensemble des moyens d'offrir à nos concitoyens, notamment en zone périurbaine, les services qu'ils recherchent : protection des espaces, loisirs, tourisme vert, éducation et réinsertion.... tout en préservant aussi dans ces zones l'existence d'une agriculture compétitive.

Conclusion

Depuis plus de quarante ans, les SAFER contribuent au développement équilibré de notre agriculture. Elles ont su éviter l'écueil de la dérive administrative et rester en contact avec la Profession dont bien souvent elles ont contribué à arbitrer les conflits. Elles sont parvenues à concilier accès démocratique au foncier et logique de marché.

Bref, les Safer ont fait leurs preuves et je ne doute pas qu'elles sauront remplir avec autant d'efficacité les nouvelles missions qui lui ont été confiées ; ce rôle d'aménageur de l'espace rural pris dans sa globalité.

Cette mutation, c'est celle de l'agriculture française. Ouverture, diversité, régulation, contractualisation : ces mots qui caractérisent si bien notre modèle agricole comme j'ai essayé de vous le montrer, je crois que ce sont aussi les vôtres. Notre combat est commun. Vous pouvez compter sur le soutien de la FNSEA et je ne doute pas que vous continuerez à être les défenseurs convaincus d'un développement des territoires ruraux où l'agriculture garde toute sa place.

(Source http://www.fnsea.fr, le 7 décembre 2001)

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