Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur la célébration du bicentenaire de la naissance de Victor Hugo, sur le rayonnement de l'écrivain et les valeurs de liberté et de justice portées par son oeuvre, Besançon le 25 février 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur la célébration du bicentenaire de la naissance de Victor Hugo, sur le rayonnement de l'écrivain et les valeurs de liberté et de justice portées par son oeuvre, Besançon le 25 février 2002.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Célébration du bicentenaire de la naissance de Victor Hugo, à Besançon le 25 février 2002

ti :
Notre siècle a deux ans¿ et nous sommes réunis pour ouvrir l'année consacrée à notre plus grand poète, Victor HUGO. Il était naturel que l'ouverture de cette année passionnante se fasse ici, dans la ville natale de HUGO. Je remercie de son accueil à Besançon Jean-Louis FOUSSERET, votre député-maire. 2002 aura sa moisson de colloques : au moins cinq dans votre seule ville et beaucoup d'autres en France, à l'étranger, et même à Guernesey, qui y va de son hommage, sous la forme d'un timbre-poste...

Cette année s'annonce foisonnante et festive, et je veux remercier tous ceux qui ont pris part à sa préparation. Ma gratitude va bien sûr à la ministre de la Culture, Catherine TASCA, et au secrétaire d'Etat au Patrimoine et à la Décentralisation culturelle, Michel DUFFOUR. Je les salue amicalement, ainsi que Bertrand POIROT-DELPECH, président du Comité d'organisation auquel nous devons beaucoup des bonnes idées et des surprises de cette année. Peut-être lira-t-on le devoir qui valut à HUGO un accessit au concours général de... physique, sur un sujet¿ prédestiné : " la théorie de la rosée ". En tout cas, 2002 sera fertile en recommencements comme il convient à un anniversaire de naissance, et, je l'espère, gaie, allante et joyeuse. Nous pourrions redécouvrir plus librement notre grand écrivain en jouant avec toutes les facettes du monument qu'il est devenu.

Dans le fait que nous nous retrouvions à Besançon, s'exprime l'élan enthousiaste qui a amené les Bisontins à offrir cette année à leur plus illustre fils. Il me semble qu'on peut y voir aussi, au-delà de l'admiration, la sincère affection qui nous porte si nombreux, en France et dans le monde, vers Victor HUGO. Notre affection répond, dans un mouvement très hugolien, à l'amour largement déployé par le poète lui-même : un amour qui a pris toutes les formes possibles, tour à tour spirituel ou charnel, romantique ou libertin, conjugal ou pas... Transgressif quelquefois, familial souvent, comme cet amour filial, paternel, grand-paternel, qui permit à l'écrivain de donner à la poésie une nouvelle chaleur, sublimé aussi dans cet amour général de l'homme comme tel, auquel nous donnons en France le nom de fraternité. La ferveur de ses compatriotes est le symbole de ce sentiment de proximité avec HUGO, de ces ressources, inépuisées et même renouvelées, d'amour pour lui, qui méritent qu'on les interroge.

Les grandes ¿uvres de HUGO, qui ont toujours été parmi les plus traduites ou les plus adaptées de la littérature française, ont entamé une nouvelle carrière. Ruy Blas triomphe à la Comédie française. Notre-Dame de Paris et Les Misérables, adaptés en film, feuilleton télévisé ou comédie musicale, ont fait le tour de la terre. Pourquoi HUGO parle-t-il de plus en plus et de plus en plus loin ?

La première réponse est bien sûr qu'il est un créateur de mythes. C'est sans doute la raison pour laquelle nous le considérons comme notre plus grand écrivain, à l'égal des génies dont il dressait la liste éblouissante dans William Shakespeare : le peintre de la Divine Comédie, l'inventeur de Don Quichotte, le dramaturge de Roméo et Juliette. Ajoutons-y le poète des deux Faust. A la différence de ses prédécesseurs, HUGO a aussi le sens de l'Histoire, puisqu'il est romantique, et il noue ses drames métaphysiques dans des époques où la civilisation bascule, comme autour d'un " gond " selon son mot : le tournant du Moyen-Age à la Renaissance ou l'afflux du prolétariat dans les villes du XIXème siècle. Aujourd'hui, il n'y a plus de sonneur de cloches -ou si peu- même s'il y a toujours des personnes physiquement déshéritées ; il n'y a pas plus de bagnards, même s'il y a toujours des êtres à qui on ne laisse pas de seconde chance ; et il y a toujours des enfants battus, des enfants exploités. Cette puissance d'incarnation d'un problème moral dans une couleur historique explique pour une part l'empreinte durable des héros et des histoires que nous raconte HUGO.

Mais l'amour aujourd'hui toujours aussi vif pour HUGO vient de quelque chose de plus profond qu'une admiration intellectuelle. J'y vois au moins trois raisons qui ont toutes à voir avec la démocratie.

La première est le sentiment de proximité avec son écriture. Le monde bouge vite et la langue change. Au point qu'on se désole de constater que certains de nos auteurs classiques sont incompris des jeunes générations. Il n'en est pas de même de HUGO. Il ne se démode pas, sans doute parce que derrière ses fameuses antithèses, ses formules inoubliables et ses images puissantes, il y a le flot continu d'une langue simple, familière, toujours accessible. Il écrit d'ailleurs : " Ce qu'il faut à la civilisation, grande fille désormais, c'est une littérature de peuple ". Cette langue facile est très utile : car elle sert l'action du feuilletoniste et ses rebondissements, le regard du dessinateur qui croque de façon saisissante silhouettes et situations. Voilà pourquoi, au-delà des spectateurs de ses adaptations, HUGO continue d'accueillir directement tant de lecteurs.

Chacun voit que l'on retrouve dans ce goût d'une langue simple le souci constant de Victor HUGO de mélanger le haut et le bas, l'argot et l'alexandrin, le cri du ventre et l'interrogation cosmique, d'écrire le tout, et de l'écrire pour tous.

La deuxième raison de notre attachement est son goût de la prouesse. HUGO continue à nous fasciner pour son ambition -" Chateaubriand ou rien "- et son gigantisme. Mais il a une manière à lui de faire de cette ambition un service et de mettre le gigantisme à la portée de tous. Il aime ainsi les institutions, les assemblées, les académies, on dirait aujourd'hui les collectifs, pas le pouvoir personnel qui isole. Il est attiré par la grandeur, mais il apprécie surtout le " grandissement " -c'est son mot- possible pour chacun. Le grandissement, c'est-à-dire la rédemption, son thème métaphysique privilégié, mais aussi, tout simplement, l'exploit, la prouesse physique du héros, quasi écrasé, mais luttant toujours. Jean Valjean relevant la charrette, Giliatt aux prises avec la pieuvre, Quasimodo seul contre tous, les créatures font songer à leur créateur, lui aussi éprouvé et triomphant, mais d'un triomphe qui n'est pas la récolte sans surprise des lauriers et des faveurs : HUGO triomphe moins de l'épreuve que par l'épreuve. HUGO est un maître, mais il enseigne moins la maîtrise que l'audace de se laisser déborder et entraîner dans des paris impossibles.

La troisième et dernière raison, c'est l'enthousiasme de HUGO, qui vient à la fois de son absence de système et de son sentiment que les idées sont vivantes et peuvent changer les destins et bousculer les rôles sur la scène du monde.

C'est précisément là ce qu'un homme politique peut gagner -en dehors du plaisir personnel qu'il peut prendre à la prodigieuse langue poétique de HUGO -à méditer sur cette ¿uvre.

HUGO a célébré avec la même force des valeurs jugées incompatibles par la tradition politique française : la fidélité et la justice, le pragmatisme et l'audace, la tolérance et la rigueur. Incohérence ? On peut plaider au contraire que la grandeur de HUGO a été, à l'exemple de son héros Jean Valjean qui doit assumer toutes les identités qui ont été les siennes au cours d'une vie tumultueuse, de réconcilier en lui les contradictions léguées par un siècle chaotique.

HUGO, en effet, a dû affronter le problème qui, après 1789, a été celui de tous les Français : comment, après le séisme révolutionnaire, aimer, en faisant allégeance au passé de l'Ancien Régime comme à celui de la Révolution, l'histoire nationale tout entière ? Bien avant que Jules FERRY vienne à bout de ce déchirement en imaginant l'Ecole républicaine comme le lieu où les petits Français pourraient à la fois se reconnaître fils de 1789 et célébrer l'¿uvre séculaire des rois, HUGO avait pour son propre compte réparé l'accroc fait au tissu de la mémoire française : d'une part en prêchant le respect pour le long et difficile mûrissement de ce qui deviendra la liberté moderne ; et de l'autre, en faisant de la Révolution, violent refus d'héritage pourtant, l'héritage commun de la Nation.

A cette mémoire révérende du passé national, et quoiqu'en ai dit LAMARTINE, qui lui a prêté une " passion meurtrière de l'impossible ", HUGO ajoute un sens aigu des lenteurs obligées de l'action politique, une évaluation raisonnée du souhaitable et du possible, qui lui font haïr la raideur des systèmes et des hommes, et juger absurde la crispation sur le passé de ceux qu'il appelle " les patriotes géomètres, trigonométriques et rectilignes ". Si bien que son ¿uvre réputée utopique a plus que nulle autre le sens des limites : les limites de l'Histoire, qui impose à l'impatience politique son calendrier, interdit les raccourcis, accueille l'inattendu et l'aléatoire, si bien que l'intention généreuse se retourne parfois en son contraire, comme on voit dans les Misérables la générosité de l'évêque aboutir à l'attentat contre le petit savoyard ; les limites de la nature, qui expose les êtres aux tentations de l'indifférence, de la résignation et de l'inertie ; les limites de la destinée enfin qui cerne l'instable et précaire existence humaine du mal, du malheur et de la mort. HUGO ne cesse de recenser tout ce qui fait qu'aucun boulevard rectiligne et fleuri n'est ouvert à l'homme de progrès, mais une route sinueuse, coupée de traverses incertaines, semée de fondrières. Dans cette énumération obstinée des obstacles opposés au volontarisme de l'action, HUGO est aux antipodes de l'ubris qu'on veut si souvent lire dans ses écrits.

Fidélité aux ancêtres, révérence envers la durée, sens du possible et de l'infinie complexité : valeurs bien timides, pourrait-on dire, et qui pourraient tirer HUGO vers les eaux tièdes de la modération et du conservatisme. Mais si HUGO n'a garde d'oublier la marche boiteuse du progrès, l'exercice acrobatique du bien et du mal, le connu miné par l'inconnu et l'énigme des destinées, à mille lieues donc de l'angélisme, sa force a été de refuser pourtant toute complicité avec le monde comme il va, et de marier les réflexions de l'intelligence à l'élan de la volonté.

En effet, deux obsessions invariables habitent l'¿uvre de HUGO : la postulation de la liberté et la revendication de la justice. HUGO a toujours célébré la liberté comme un principe bénéfique de scission et de rébellion, refusé de voir les idées déduites des intérêts, et l'individu défini par ses biens, sa classe, ses actions antérieures, son hérédité. Il suffit de songer aux Misérables : on y croise un évêque quasi-hérétique, un forçat auréolé de sainteté, des bourgeois républicains, et sous les haillons de Gavroche et d'Eponine, de généreux enfants de crapules qui n'ont pas reproduit la canaillerie de leurs parents. Ni fatalité du sang, ni fatalité du crime, ni fatalité du milieu : HUGO élève une protestation en images contre les classifications et les prédictions rigides où une sociologie dogmatique claquemure les êtres.

Cette affirmation d'une liberté principielle se marie chez lui à la hantise de l'injustice. A une sensibilité à l'exclusion si vive et douloureuse pour lui, et qui lui a inspiré ses plus belles pages, HUGO joint une visée, celle de la dette de mémoire à l'égard des opprimés, qui n'a cessé d'inspirer les créateurs contemporains. Dès sa jeunesse, dès le premier recueil des Odes, ce souci de combattre l'oubli était pour lui le moteur de la poésie, fille d'Electre et voix du malheur.

Puis cette préoccupation s'est enrichie pour donner à ses drames moraux la résonance et l'horizon d'une vision politique et sociale : car le poète doit, je le cite, " qu'on l'insulte ou qu'on le loue, (¿) faire flamboyer l'avenir ". Nous pouvons être fiers que HUGO ait repris à sa façon le flambeau de VOLTAIRE pour le transmettre à ZOLA. Mais VOLTAIRE fut surtout le champion d'une cause, celle de la tolérance, et ZOLA l'avocat d'une innocence, celle de DREYFUS. HUGO, avec sa boulimie et sa générosité, fut l'homme de tant de combats -que la postérité a ratifiés ou pour lesquels nous luttons encore-, qu'il est inutile de prétendre les recenser.

On ne peut oublier que dès les années 1840, alors qu'il est pair de France, arrivé au comble des honneurs et " embourbé dans de la grandeur ", pour reprendre sa formule de L'homme qui rit, il est saisi d'une sorte de gêne qui l'arrache à sa tranquillité d'esprit. Il trouve alors des phrases d'une force inouïe pour dépeindre les horreurs du travail des enfants, ce fléau qui " rendrait Apollon bossu et ferait de Voltaire un idiot ". Personne n'a fait plus que lui, lorsqu'il peint la " damnation sociale ", pour la prise en compte de la question sociale. C'est bien ce que révèle l'accueil pincé ou haineux fait aux Misérables.

Faut-il rappeler qu'il fut à partir de 1851 le refuge incarné de la liberté politique dans son exil, comme il sera celui de la clémence en demandant l'amnistie pour les communards après 1871, seul ou presque seul avec CLEMENCEAU ? Qu'il ne soit pas revenu à Paris après sa propre amnistie de 1859, mais qu'il y soit resté après son retour pendant les heures dures de la Commune, force l'admiration et, une nouvelle fois, l'amour. Le peuple de Paris les lui a témoignés à sa mort. Comment aurait-il oublié le talent et l'énergie déployés dès la loi Falloux pour le droit de tous à l'instruction et au beau ?

Je m'attarderai sur son combat pour l'abolition de la peine de mort. HUGO a toujours été hostile à la peine de mort, avant même d'être devenu démocrate. Au début viscéralement, en cherchant maladroitement mais de façon très émouvante des arguments toujours différents pour soustraire à l'exécution des hommes coupables d'attentats contre un roi qu'il aimait pourtant, Louis-Philippe. Je vois dans cette position morale et spirituelle, prépolitique, antérieure à tout choix de régime, une vision forte qui devrait aider à faire abolir cette peine là où elle existe encore. Il y a là peut être aussi la sensibilité d'un écrivain car j'observe que dans un pays comme la Chine où cette peine subsiste, elle envahit les textes des écrivains, comme une sorte d'abcès de fixation qui demande à éclater.

Le mouvement de clémence pour les victimes et l'horreur des peines irréparables fournissent à l'¿uvre sa véritable unité, visible dès les jeunes années, jamais abandonnée ensuite, depuis Claude Gueux jusqu'à l'amnistie pour les communards. Dans la célèbre méditation de La tempête sous un crâne, malgré toutes les bonnes raisons qui soufflent à Jean Valjean, devenu industriel respecté, de ne pas se livrer à la justice, pour ¿uvrer, en restant le bienfaiteur de Montreuil-sur-Mer, au bien général de la communauté et au salut particulier de Fantine, force lui est de rejoindre Champmathieu, le pitoyable accusé. Se dénoncer est une obligation à laquelle il ne peut se soustraire : le voici donc à la barre pour sauver l'innocent, montrant par-là qu'il met la liberté et la justice au-dessus du bien commun, l'individu au-dessus du groupe, et le droit au-dessus du fait.

Il y a dans ce choix emblématique de quoi éclairer le problème si controversé du républicanisme de HUGO. HUGO a mis du temps à se sentir, et surtout à se dire républicain : il avait très vite compris que pour faire advenir et durer la République en France, il fallait surtout ne " pas rouvrir des temps redoutables ", c'est-à-dire ne pas plagier la République première du nom, plagiat dont devait du reste mourir la seconde République. Depuis lors pèse sur lui le soupçon, ranimé par une récente distinction scolastique, d'avoir été démocrate davantage que républicain. Démocrate, en effet, lui qui agrée en Louis-Philippe un roi issu de l'insurrection populaire. Démocrate encore, lui qui fait aux républicains de 1793 le procès d'avoir traité le vieux sol européen comme une terre vierge d'Amérique et cru follement qu'on pouvait repétrir les âmes. Lui-même a reconnu avoir été un " démocrate de la veille " et un " républicain du lendemain ". Mais c'est aussi suggérer qu'on peut aller sans reniement de démocratie en république comme on marche vers l'accomplissement. Car si l'idée républicaine a sur l'idée démocratique le privilège d'impliquer une conception plus exigeante du bien commun, ce bien commun, aux yeux de HUGO, devait pourtant être toujours subordonné au droit et jamais préféré à la liberté : ce qu'au moment de l'affaire Dreyfus allait illustrer exemplairement le républicanisme français, en plaçant l'individu au-dessus de la raison d'Etat.

Et c'est encore cette priorité donnée au droit et à l'autonomie de la personne qui explique la, ou plutôt les définitions qu'a données HUGO du socialisme. Lui qui se disait républicain du lendemain et démocrate de la veille, s'est défini aussi comme socialiste de l'avant-veille. Et certes, il pouvait revendiquer cette appartenance, en raison du sentiment précoce, aigu, et presque douloureux qu'il avait de la solidarité sociale. Mais il a par ailleurs fermement répudié le socialisme s'il étend le despotisme de l'Etat sur la vie privée et les activités spontanées. Et lorsqu'il a souhaité définir le socialisme selon son c¿ur, c'est encore à la liberté qu'il est allé demander son inspiration pour justifier son allégeance au socialisme qui " desserre toutes les ligatures depuis le mariage indissoluble jusqu'à la peine irrévocable ".

Chaque fois que HUGO a dû se prononcer sur une grande question, c'est donc au nom de la liberté et de l'ouverture, ce qu'on peut à nouveau vérifier dans les textes, si saisissants à lire aujourd'hui, qu'il consacre à l'Europe. HUGO est visionnaire, on le sait : sur le chemin de la " République universelle ", il voit ces Etats-Unis d'Europe qu'il baptise aussi " fédération continentale ". Il n'aurait pas décelé l'ombre d'une contradiction dans la formule de fédération d'Etats-nations et n'aurait pas frileusement imaginé que les nations disparaissent lorsqu'elles délèguent certaines fonctions. Rien n'est plus net là-dessus que la préface des Burgraves : " Lors même que nous nous unissons à l'Europe dans une sorte de grande nationalité, la France n'en est pas moins notre patrie, comme Athènes était la première patrie d'Eschyle et de Sophocle. Ils étaient Athéniens comme nous sommes Français, et nous sommes Européens comme ils étaient Grecs ". Nulle crainte chez HUGO de perdre la France, si l'Europe c'est avoir " la patrie sans la frontière, le commerce sans la douane, la circulation sans la barrière ".

Dans d'autres textes, il assigne à la France la mission de faire advenir cette République universelle. Cette oscillation, qui n'est pas forcément une contradiction, témoigne de ce que le " grand poète national " pouvait être patriote mais pas nationaliste. La grandeur des armées françaises de la Révolution et du Premier Empire marquait peut être un horizon d'ambition, mais elle ne figurait pas une nostalgie, moins encore un programme. Sa grandeur à lui est précisément d'avoir transmué en contagion pacifique la légende guerrière. Partout on retrouve chez HUGO la même absence de crispation : un progressisme ample et généreux, qui exclut la hâte comme la fixité.

Et on comprend du même coup pourquoi la vraie cohérence de HUGO tient dans le pari fait sur l'école. Car si on croit à la fois à la valeur de l'individualisme et au progrès à réaliser dans l'histoire, il n'y aura de vraie République que fondée sur l'éducation de ses membres, assurance contre l'ignorance et la misère. Mais quelle école au juste ? Non pas celle qui fabrique une unité autoritaire, mais au contraire celle qui oppose une barrière à la définition autoritaire du bien et du vrai. Non celle de la communion des esprits, mais celle de leur confrontation. L'école combine les deux religions de HUGO : pas d'école sans confiance dans les accroissements du savoir et le progrès fils des Lumières ; mais pas d'école non plus, comme le sait tout enseignant, sans la conscience des inerties, la nécessité de la patience et de la longueur du temps.

Mesdames, Messieurs,
Cher(e)s ami(e)s,

On peut donc bien, selon l'humeur et l'opinion, plaider que le dernier mot de HUGO est dans la prophétie exaltée d'Enjolras ou dans celle, plus rassise, de Combeferre, autre héros de la barricade. Mais HUGO s'est lui-même défini mieux que ne l'ont fait ses interprètes, comme faisant partie de la cohorte des " réformateurs ardents du contingent et du relatif ". Ardents, voilà pour l'audace de la volonté. Contingent et relatif, voilà pour les préoccupations de l'intelligence. Alliance certes malaisée, mais qui peut toujours, me semble-t-il, féconder la réflexion de l'homme politique.


(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 1e mars 2002)

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