Interview de M. Daniel Vaillant, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 29 mars 2002, sur l'enquête sur le suicide du tueur des conseillers municipaux à Nanterre, la polémique sur l'éventuel dysfonctionnement de la police judiciaire et sur les autorisations de détention d'armes. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Daniel Vaillant, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 29 mars 2002, sur l'enquête sur le suicide du tueur des conseillers municipaux à Nanterre, la polémique sur l'éventuel dysfonctionnement de la police judiciaire et sur les autorisations de détention d'armes.

Personnalité, fonction : VAILLANT Daniel, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur

Circonstances : Fusillade au conseil municipal de Nanterre le 27 mars 2002 (8 conseillers municipaux tués, 19 blessés)

ti : C'est assez courageux de prendre tous les coups parce que toute la presse est indignée comme beaucoup de Français. Vous avez dit tout de suite que c'est un grave dysfonctionnement. "Dysfonctionnement" c'est un mot passe-partout, usé, devant l'inconcevable, l'inexcusable qui est presque à la limite du ridicule. Est-ce que vous ne croyez pas que le mot est faible, inadapté, presque indécent ?

- "D'abord, je trouve indécent, effectivement, durant ces deux jours, que nos pensées ne sont pas tournées d'abord et toujours vers les victimes, leurs familles et ceux qui luttent contre la mort. Excusez-moi de vous le dire mais cela me choque énormément, y compris l'intervention que j'ai vue, hier soir. Il n'y a pas cette compassion, cette solidarité."

L'intervention de qui ?

- "L'intervention du candidat Chirac à l'égard de ces victimes, de ces élus de Nanterre qui, courageusement, ont fait face. Et, hier, ce qui est intervenu la mort de ce forcené prive encore plus ces familles d'un procès. Quand j'ai dit "dysfonctionnement" j'ai vu que cette formule a été reprise on ne peut tout de même pas faire l'impasse sur cette personne qui a été en garde à vue, sous l'autorité du Parquet, comme c'est la règle, je le rappelle à ceux qui l'ignorent. Un officier de police judiciaire, quand il mène une enquête de cette nature, quand il fait des auditions, est bien sûr sous l'autorité de la justice indépendante."

Ce n'est pas vous, mais la justice ? C'est Mme Lebranchu ?

- "Non, Mme Lebranchu, la Garde des sceaux et moi-même, ensemble, avons pris la décision de cette enquête pour savoir la vérité. Si des sanctions doivent intervenir, il faut le faire sur la base de la réalité. On ne va quand même sanctionner des gens qui n'auraient pas commis de fautes. Que les choses soient claires."

La maire de Nanterre vous auriez peut-être dû l'écouter comme vous avez écouté le candidat J. Chirac...

- "Je l'ai écoutée."

Elle était indignée et elle s'est demandée comment au Quai des Orfèvres, monsieur le ministre de l'Intérieur, au Quai des Orfèvres, la police a été incapable de garder un jour, une nuit, un criminel ?

- "Vous avez parfaitement raison, c'est ce que j'ai dit hier. Je ne vais pas dire le contraire. Mme Fraysse s'est parfaitement exprimée et elle sait à quel point nous sommes à ses côtés. L'enquête va se poursuivre, la justice a décidé de le faire, je crois qu'elle a raison. Les responsabilités doivent être établies, je le dis clairement. Mais quand il s'agit de garde à vue, ni le préfet de police, ni le ministre de l'Intérieur, ni la Garde des sceaux ne donnent des consignes. Le temps est fini, heureusement, où les politiques intervenaient dans les enquêtes judiciaires."

Dans certains cas, on se dit qu'il vaudrait mieux qu'ils interviennent, même si on ne vous demande pas d'être dans le commissariat ou au Quai des Orfèvres. R. Durn répétait qu'il voulait mourir, il avait prévenu. Pourquoi la surveillance de tous les services à tous les instants n'a-t-elle pas été renforcée ? Il n'y avait que deux policiers.

- "Il y avait deux policiers, ce sont des officiers de police judiciaire qui, sous l'autorité du parquet, auditionnaient, questionnaient ce monsieur. Ils l'ont fait dans un endroit classique qui est le Quai des Orfèvres, parce que c'est là que ces auditions se font, sauf si les magistrats avaient décidé de le faire ailleurs. Je vous rappelle que c'est comme ça que cela fonctionne."

C'est à dire dans un hôpital psychiatrique ?

- "Par exemple, mais monsieur le procureur s'est exprimé avec force en disant que l'avis du médecin ne nous a pas dit de ne pas auditionner au Quai des Orfèvres où d'ailleurs il a dit qu'il avait rendu visite à la fois aux policiers et au prévenu."

N'avez-vous pas été touché, choqué qu'aucun psychiatre même la psychiatre agressée par Durn à un moment n'ait pas fait suivre le cas Durn jusqu'à la police ou la justice ?

- "Je pense, de toute façon, qu'il y a toujours, dans ce genre d'affaires, des explications à trouver pour essayer que les choses ne se reproduisent pas. Ceci étant, ce sont des éléments extrêmement difficiles. Je pense, par exemple, que M. Durn n'aurait pas dû, bien sûr, détenir des armes compte tenu de son passé psychiatrique. C'était en janvier 1997 : ce n'était ni J.-P. Chevènement, ni D. Vaillant qui étaient ministre de l'Intérieur. Il a eu, malgré son passé psychiatrique, une autorisation de détenir des armes pas un port d'armes, il faut bien comprendre les mots pour utilisation dans un club sportif. Cette autorisation n'a pas été renouvelée parce qu'il ne l'a pas demandée. Mais, contrairement à ce qu'a dit monsieur Chirac hier soir, qui est nettement dans cette manière d'exploiter un drame, ce n'est pas à la hauteur d'un ..."

Il ne l'a pas exploité.

-"Si. Excusez-moi, les mots qu'ils a utilisés..."

Il a le droit d'intervenir sur un fait de cette nature ?

- "Les mots qu'il a utilisés quand il dit que ce n'était pas conforme à la loi, soit c'est de l'incompétence cela peut arriver, mais il a quand même été plusieurs fois ministre, y compris ministre de l'Intérieur, il est Président de la République on n'a pas le droit de ne pas savoir comment fonctionnent les institutions. La loi sur la détention des armes, qui a proposé qu'elle soit changée ? C'est moi, dans le cadre de la loi "Sécurité quotidienne..."

Et alors ?

- .".. Et qui donne au préfet, monsieur J.-P. Elkabbach, maintenant le décret est au Conseil d'Etat qui va donner au préfet le pouvoir de retirer une autorisation de détention des armes en fonction de la dangerosité de l'individu pour autrui ou pour lui-même. Cela n'était pas le cas avant. Le préfet n'avait pas le pouvoir de retirer."

Quand J. Chirac dit qu'il faut faire la guerre aux possesseurs d'armes à feu et de plus d'armes de guerre, au trafic et aux mafias, là, au moins il a raison, vous pouvez lui donner raison ?

- "Non seulement il a raison, mais ce sont les consignes que j'ai données. Vous savez très bien qu'il y a eu des opérations notamment en banlieue parisienne et en banlieue lyonnaise où on a intercepté mais alors, ce n'est pas des gens qui ont des autorisations des trafics d'armes de guerre. La police, les préfets ont les consignes pour ce faire. Ils font des opérations et quelque fois je peux vous dire, comme ministre de l'Intérieur, je trouve que c'est un peu facile de critiquer la police quand on est pas aux responsabilités. Il faut notamment donner à la police les moyens de travailler. Et c'est ce que nous faisons, nous."

Vous croyez que la police est de bonne foi quand elle dit, surtout les syndicats de policiers qui ont tout de suite réagi, qu'il manque des locaux c'est peut-être vrai qu'il manque des moyens et des effectifs. C'est vrai ou non ?

- "Les effectifs, il n'y en a jamais eu autant parce que depuis un certain nombre d'années, et notamment dans le cadre des budgets 2001 et 2002 de la police, nous créons des milliers de postes, nous allons continuer. Le plan stratégique que j'ai décidé pour la police nationale va déboucher sur une loi-programme que d'ailleurs L. Jospin a confirmée, parce qu'on a besoin d'une police renforcée, d'une police proche des gens, qui les protège."

Motivée ! J. Chirac disait, hier, que les policiers sont démotivés.

- "Les policiers, arrêtons de les critiquer. On les critique toujours. Regardez à Marseille, ils ont fait la lumière sur cette affaire de bus incendié."

Vous êtes ministre. Vous pouvez peut-être connaître dans certains cas la vérité. Dans certains services, il y a peut-être du laisser-aller, à différents niveaux, jusqu'à des niveaux élevés ?

- "Quand il y a des dysfonctionnements ou des bavures dans la police nationale, cela est sanctionné. Il y a même des commissions pour ce faire. Je pense que, de ce point de vue, c'est exemplaire. Les policiers n'ont pas de leçons à recevoir d'une part ; deuxièmement, il n'est pas question d'avoir une police démotivée. Il faut avoir une police, au contraire, dont le rôle est renforcé, reconnu dans la société. Pour cela, il faut lui donner les moyens juridiques, les moyens budgétaires et aussi les moyens législatifs et la loi "Sécurité quotidienne", c'est nous qui l'avons faite, et la modification de la loi "Présomption d'innocence", c'est nous qui l'avons faite."

Avec de telles défaillances, quand on voit ce qui s'est passé hier, il y a beaucoup de Français qui se disent : est-ce qu'on peut être en sécurité aujourd'hui ?

- "Je crois qu'il ne faut pas commettre l'erreur ou la faute de faire des amalgames. Il y a assez de problèmes, tous les jours, de délinquance, de criminalité, de violence pour lesquels les policiers, en première ligne, dans le cadre d'une chaîne pénale qui doit être efficace, font leur travail, quelquefois au risque même de leur vie."

C'est leur métier...

- "C'est leur métier, mais attendez, encore faut-il leur rendre hommage, et les encourager plutôt que de les critiquer."

Est-ce qu'aujourd'hui vous pouvez dire qu'il n'y a pas de cas semblables à Durn, qui ont des armes et qui sont un peu dingues ?

- "Si je le savais, si j'avais la moindre information ..."

Mais est-ce qu'il n'y a pas un fichier ?

- "Eh bien, justement, monsieur J.-P. Elkabbach, voilà encore un élément vous avez bien raison de me parler de cela maintenant, les préfets, je vous l'ai dit, pourront retirer les autorisations, ce n'était pas le cas avant. Il va y avoir un fichier des détenteurs d'armes, en tout cas des personnes qui ne doivent pas détenir des armes au regard de leur dangerosité. Faut-il que je vous dise, je ne donne pas, moi, [dans] ces polémiques autour de ces drames, mais il faut quand même que vous sachiez qu'au Sénat, qui s'est opposé à durcir la législation sur le commerce des armes ou la détention d'armes ? C'est la majorité sénatoriale. Moi, je voulais aller plus loin. Mais on m'a dit : "la liberté des sportifs, la liberté des chasseurs.""

Donc, il y aura un fichier ?

- "Il y aura un fichier."

Je vous pose une dernière question : d'après le Figaro de ce matin, J. Chirac aurait reproché au préfet des Hauts-de-Seine de ne pas l'avoir réveillé ou prévenu la nuit du drame. Et des proches du président candidat disent : le préfet aurait eu des ordres de vous, D. Vaillant. Est-ce vrai ?

- "Je le déments formellement, je le déments formellement. C'est une allégation mensongère, une de plus. Le cabinet du président de la République a été joint par mon directeur de cabinet. Les permanents de l'Elysée n'ont pas répondu, c'est vrai."

Mais vous ne lui avez pas dit : n'appelez pas ?

- "Absolument faux. Dès que j'ai été prévenu, je suis parti sur place et le préfet peut en témoigner, jamais une consigne de cet ordre n'a été donné. Ne mélangeons pas les genres, et je trouve que ce type d'allégations montre à quel point les campagnes électorales peuvent déraper."


(Source :Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 2 avril 2002)

Rechercher