Déclaration de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à l'élection présidentielle 2002, sur ses propositions en matière de politique de l'enseignement, Paris, le 27 mars 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à l'élection présidentielle 2002, sur ses propositions en matière de politique de l'enseignement, Paris, le 27 mars 2002.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre.

FRANCE. Mouvement des citoyens, député;FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle de 2002

Circonstances : Discours de clôture de "Trois heures pour l'école" à Paris le 24 mars 2002

ti : Mesdames, Messieurs, chers amis,

Je suis particulièrement heureux de clôturer ces trois heures pour l'Ecole et tiens tout d'abord à remercier toutes celles et tous ceux qui ont concouru à l'organisation et à la réussite de cette manifestation, toutes celles et tous ceux qui sont intervenus et ont participé à ces travaux, que j'ai suivis avec la plus grande attention.


Vous le savez, depuis toujours l'Ecole est une de mes priorités essentielles. Ministre de l'éducation nationale de 1984 à 1986, j'ai pesé de tout mon poids pour aller dans le bon sens : établissement de programmes nationaux solides, restauration de l'autorité des maîtres, introduction de l'éducation civique, création des bacs professionnels, affermissement de la formation initiale des enseignants et notamment des instituteurs.

Mais depuis lors, la situation s'est malheureusement bien dégradée. 17% des jeunes à l'entrée en collège ne maîtrisent pas la langue française Et encore s'agit-il de statistiques officielles assez largement "optimisées". Ne nous le cachons pas : il y a une crise de l'éducation qui résulte depuis trente ans des ravages d'une idéologie soixante-huitarde qui n'est que le faux nez du libéralisme, avec son sous-produit, une permissivité excessive.

Or on ne transmet que les valeurs auxquelles on croit. Dès lors qu'il n'y a plus de principes, tout est permis et l'on récolte la délinquance. C'est à cela qu'il faut mettre un terme. Et la solution n'est pas d'assimiler l'éducation à un produit marchand, susceptible d'être privatisé, comme l'avancent l'OMC et la Commission de Bruxelles.

Dans cette campagne présidentielle, l'Education nationale est avec l'emploi et la sécurité au coeur du projet que je propose aux Français. L'Ecole est en effet une institution majeure de l'Etat républicain : c'est le seul lieu où se fonde sans cesse la République, parce que c'est le savoir qui libère de l'ignorance et donne à chacun les facultés intellectuelles, morales et économiques de son émancipation.

L'Ecole républicaine reste la meilleure chance de trouver un emploi, de même que le meilleur instrument de promotion sociale. Un haut niveau d'éducation a des effets dans tous les domaines : croissance économique, réduction des inégalités, santé, sécurité, environnement et bien d'autres.

Néanmoins, l'Ecole est actuellement à la peine et elle ne tient que grâce au courage et à l'abnégation de nombreux enseignants. S'il y a eu ces trente dernières années une élévation du niveau relatif de formation (70 pour cent d'une classe d'âge atteint le niveau du baccalauréat), ce progrès quantitatif, qui tend d'ailleurs à stagner ces dernières années, s'est trop souvent accompagné d'une baisse du niveau d'exigence, en raison de l'indigence des politiques menées, qui ont généré de graves inquiétudes :

- chez les maîtres qui subissent des orientations tendant à opposer stupidement instruction et éducation, transmission des savoirs et pédagogie, ce qui brouille le sens de leur mission.

- chez les élèves que l'on sollicite dans toutes les directions, avant même de s'assurer qu'ils maîtrisent les savoirs élémentaires, qui confondent l'essentiel et l'accessoire, le réel et le virtuel,

- chez les parents, qui, soucieux pour leurs enfants d'une légitime promotion sociale, tendent, devant les incohérences et la dégradation du service public, à se rabattre sur un comportement de consommateurs d'école.

De ce point de vue, il sera bon de faire un bilan rigoureux et honnête de la loi d'orientation de 1989. Cela était d'ailleurs prévu par le texte de la loi et n'a pas été fait. A l'issue de ce bilan, il faudra naturellement la réviser.

C'est à l'Etat de fixer clairement les missions de l'Ecole : d'abord transmettre le savoir et la culture et faire, pour notre pays, le pari sur l'intelligence ; ensuite former le jugement de nos jeunes pour qu'ils puissent faire demain leur métier de citoyen, avec leurs droits, mais aussi avec leurs devoirs.

Dans ce domaine, plus que dans tout autre, je veux parler vrai et construire. C'est pourquoi je propose au peuple français sept orientations pour l'Ecole :

I. Je veux d'abord recentrer l'Ecole sur sa mission première, qui est la transmission du savoir et de la culture

A l'école maternelle, qui est un des points forts de l'Ecole en France, l'enfant fait deux apprentissages fondamentaux et complémentaires, celui de la socialisation et celui de la langue française. Il faut consolider ce point fort, en encourageant la scolarisation des enfants à partir de deux ans, si les parents le souhaitent, et en maintenant des objectifs pédagogiques ambitieux. C'est dès l'école maternelle qu'il faut repérer et corriger les handicaps, en faisant intervenir si nécessaire des psychologues et des orthophonistes.

A l'école primaire, le triptyque lire-écrire-compter doit être l'objectif primordial, car trop d'élèves ne maîtrisent pas ces apprentissages élémentaires au sortir de l'école primaire, ce qui leur enlève toute chance de réussite ultérieure. Il faut en finir avec l'évacuation de l'apprentissage méthodique et systématique des règles de grammaire et de calcul. Une priorité absolue doit être donnée à la maîtrise de la langue française, qui conditionne tout le reste. Le projet de programme scolaire pour 2002 accentue les dérives passées et doit donc être combattu. Cessons de disperser l'Ecole sur de multiples objectifs au détriment de l'essentiel !

Au collège et au lycée, il faut mettre l'accent sur tout ce qui élargit, diversifie, enrichit et approfondit les repères et les références : la culture de l'écrit, qui, loin de s'opposer à l'expression orale, est ce qui la permet vraiment ; le patrimoine littéraire, philosophique, artistique, scientifique et technique de notre pays et plus largement de l'humanité. Cessons de séparer les techniques de communication de la culture, faisons une place à une analyse sérieuse et critique de l'image dans notre société.

L'apprentissage des littératures, des arts, des pratiques physiques et sportives, des mathématiques, des sciences et techniques, de l'histoire et de la géographie, des sciences sociales et économiques, des langues étrangères doit être développée dans le cadre des programmes et des enseignements disciplinaires, avec encouragement aux concertations interdisciplinaires. Ainsi se construit l'indispensable culture générale de l'élève.

Et pas de charrue avant les boeufs ! On ne peut sortir d'une discipline avant d'y être entré. C'est dans le cadre de la formation initiale et continue des enseignants que doit être préparée l'ouverture interculturelle, et non par la création de nouvelles disciplines plus ou moins fictives.

II. Ma deuxième proposition consiste à redonner aux élèves le sens de l'effort.

Il faut lutter contre la démagogie ambiante, qui, dans le "loft" comme dans la spéculation financière, glorifie le gain sans travail. Le mérite doit être reconnu et valorisé. Ce n'est pas être ringard que de promouvoir le goût de l'effort, le sens du travail, la joie de comprendre, la fierté de s'élever !

Sans effort, pas d'apprentissage véritable. Prétendre apprendre sans effort à l'école publique ne favorise que les catégories aisées qui trouveront toujours les moyens de faire que leurs enfants s'en sortent. C'est pourquoi je propose d'instituer aux profit des élèves méritants un chèque culturel leur donnant la faculté, au vu de leurs résultats en fin d'année scolaire, d'acheter des livres, des documents et du matériel informatique.

Ce n'est pas rendre service aux élèves que d'abaisser les niveaux d'exigence pour, en apparence, " améliorer " les performances de l'Ecole. Tendance qui bien trop suivie ces dernières années, comme le confirme le fait que les évaluations réalisées à l'entrée en CE2, 6ème et 2nde aient soigneusement évité de mesurer le niveau réel des élèves.

Il n'est pas raisonnable de faire passer de classe en classe des élèves incapables de maîtriser les connaissances élémentaires, à commencer par celle de la langue française. C'est en fait les condamner à une élimination ultérieure dans des conditions beaucoup plus cruelles.

Dans cet esprit, au collège, il faut, certes, garder les acquis démocratiques du collège pour tous, mais en tenant compte de la diversité des élèves. Mais il n'est pas choquant de revenir sur un égalitarisme formel, en fait contourné de fait par l'existence de classes de niveau et d'établissements inégaux.

Une orientation réfléchie et progressive ne doit pas nécessairement être écartée, dès lors que les apprentissages fondamentaux sont assurés. On promeut sans doute mieux les élèves avec des options renforcées ou de filières souples, avec des passerelles, plutôt qu'avec une indifférenciation qui engendre une hétérogénéité des élèves trop souvent impossible à gérer.

Au lycée, l'existence de différentes filières, d'enseignement général, d'enseignement technologique et d'enseignement professionnel est le meilleur moyen de permettre aux élèves d'accéder à un bon niveau de culture et de qualification. En témoigne le succès des bacs professionnels, que j'ai créés il y a 16 ans avec Roland Carraz, et qui permettent chaque année à des dizaines de milliers de jeunes d'entrer dans la vie active dans des conditions correctes. Cette diversité des filières ne doit pas donc pas être remise en cause, même s'il faut éviter une excessive prolifération du nombre de filières et de baccalauréats. Le système scolaire doit en effet rester lisible pour faciliter les choix d'orientation des élèves et des familles.

III. Ma troisième proposition est de donner à l'Ecole les moyens de former les élèves à la citoyenneté.

Par l'éducation civique et l'apprentissage de l'esprit critique, l'Ecole apprend à l'élève à pouvoir, plus tard, participer à l'exercice de la souveraineté populaire. On ne naît pas citoyen, on le devient. C'est pourquoi la permissivité et la démagogie doivent être bannies de l'Ecole républicaine, qui est le lieu où l'élève doit apprendre la loi - ensemble de droits mais aussi de devoirs - comme fondement de la vie en société.

L'éducation civique, introduite en 1985 dans les programmes scolaires, ne doit pas être réduite au droit administratif. Il faut que nos jeunes se pénètrent de l'esprit de la loi républicaine : respect de la règle délibérée en commun, qui libère de la loi du plus fort ; débat éclairé par la raison, qui affranchit des dogmes, respect de la loi comme garantie de la liberté et de l'égalité ; souci, enfin, de l'intérêt général.

A cet égard, la question de la sécurité et de l'arrêt de la violence scolaire constitue une priorité absolue. Il est anormal d'admettre que l'Ecole soit perméable aux troubles de la société, alors qu'un minimum d'exigence continue à être reconnu dans d'autres lieux.

Pour qualifier les jeunes sans repères, j'ai employé à juste titre le mot de sauvageon, dont je rappelle qu'étymologiquement il signifie "enfant qui n'a pas été élevé". Que n'ai-je entendu de la part des plumitifs libéraux libertaires ! Comme dit la chanson, malheur à celui qui dit la vérité ! Et pourtant les faits sont là et les Français le savent bien !

Il faut donc, en interne, être extrêmement ferme à l'égard de toutes les incivilités et des agressions de toutes sortes. A ce sujet, disons le, un certain nombre de textes récents qui tendent à "juridictionnaliser" les procédures disciplinaires à l'égard des élèves sont aussi ridicules que néfastes et nous mènent droit au désastreux modèle d'outre atlantique, où les écoles sont devenues une occasion de profit pour des avocats peu scrupuleux. Sans parler des propos démagogiques et irresponsables d'un candidat qui fait l'apologie du cannabis et prône la majorité à 16 ans !

Au regard de la formation du futur citoyen, la laïcité scolaire doit être un souci plus affirmé que jamais. La laïcité, c'est le souci d'un monde commun aux hommes par delà leurs différences. C'est aussi la garantie de la liberté de conscience. Nul groupe de pression religieux, commercial ou idéologique ne doit pouvoir imposer sa loi dans l'Ecole.

Cette laïcité, fermement défendue, c'est la certitude pour les enseignants de pouvoir remplir leur mission, en étant soutenus par un Etat qui doit cesser d'être honteux de lui-même. Je veux affirmer la présence et le sens sur le plan des symboles, en faisant figurer la devise républicaine à l'entrée de tous les établissements scolaires. De même, je ferai afficher dans tous les lieux de rencontre des écoles, collèges et lycées la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui fait partie de notre Constitutionnelle.

IV. En quatrième lieu, je veux que l'Ecole prépare bien les élèves à la vie professionnelle.

Seuls les esprits étroits peuvent opposer la culture générale et la préparation à la vie professionnelle. L'intérêt des futurs ouvriers, techniciens, cadres est d'avoir une culture générale assez solide pour pouvoir maîtriser l'évolution des techniques et des sociétés, au lieu d'être broyés par elles. C'est aussi l'intérêt des entreprises dans la compétition économique mondiale, tout comme l'intérêt national. Donc, pas de pragmatisme à courte vue, de culte du présent ni des modes, sous prétexte d'être en phase avec le dernier cri ! Quelle erreur que d'adapter étroitement l'Ecole aux besoins du monde du travail alors que les mutations incessantes des techniques interdisent toute approche à court terme !

Pour autant, l'Ecole doit être aussi le lieu de formation des jeunes aux réalités économiques, industrielles, techniques et scientifiques de notre époque. La science et la technique ne peuvent être des domaines fermés, inconnus des élèves, voire méprisés en ce qui concerne la technique. Il faut valoriser l'enseignement scientifique, technologique et professionnel pour enrayer la chute des effectifs dans les filières post-baccalauréat. Cette valorisation doit se faire non seulement dans les mots, mais aussi dans les faits. Les relations avec les entreprises doivent être encouragées, sous réserve qu'il n'y ait pas de confusion des genres, l'enseignement demeurant de la compétence de l'Ecole.

Cette reconnaissance ne peut signifier une coupure avec la culture générale commune, qui doit désormais faire sa place aux savoirs et savoir-faire techniques. Mais l'enseignement technique et professionnel doit garder une spécificité forte, celle d'une filière tournée vers l'emploi, grâce notamment à la pratique de l'alternance, avec le maximum de qualité pour les périodes en entreprise. Et veillons à ne pas supprimer un certain nombre de CAP qui correspondent à des besoins et des débouchés réels.

Pour que les filières techniques et professionnelles soient mieux reconnues, la revalorisation des salaires et des conditions de travail des ouvriers et des techniciens doit être recherchée. La formation professionnelle initiale doit bien sûr se compléter par la formation tout au long de la vie, mais cela sera d'autant plus facile que l'école aura fait en amont un travail solide, ce qui évitera de faire de la formation continue un simple moyen de contraindre le salarié à plus de flexibilité, comme le souhaitent les libéraux.

V. Ma cinquième proposition est de faire en sorte que l'Ecole soit vraiment celle de l'égalité des chances pour les élèves :

Pour jouer pleinement son rôle, L'Ecole doit être pénétrée de l'importance et de la spécificité de sa mission, sans être assujettie aux féodalités locales sous prétexte d'ouverture à la société. Autant la décentralisation a eu des effets positifs en matière de prise en charge par les collectivités locales de l'entretien et de l'équipement des établissements scolaires, autant l'Ecole n'a pas à déléguer sa fonction d'enseignement à des acteurs locaux. Combattons résolument les revendications démagogiques des libéraux libertaires : recrutement régional des maîtres, concurrence entre établissements, pouvoir de recrutement donné aux chefs d'établissement, possibilité de choisir dans les programmes nationaux ce qui répondrait aux besoins locaux.

Ces orientations accentueraient les inégalités, défavoriseraient davantage les plus démunis, sonneraient le glas de l'Ecole de la République. L'Etat républicain doit donc continuer à définir et contrôler les objectifs et missions de l'Ecole et les programmes scolaires, planifier et gérer le recrutement, la formation et les carrières des personnels enseignants.

Il faut naturellement associer les parents à cette prise de conscience du bien-fondé du rôle spécifique de l'Ecole, faciliter leur présence dans les instances de la vie scolaire, sans confusion des rôles. Aux professeurs et à eux seuls, il revient de procéder à l'évaluation et à la validation des acquis. L'amélioration de l'accès des parents à l'Ecole, particulièrement nécessaire pour les familles modestes, notamment celles d'origine immigrée, passe par un effort de l'Ecole elle-même (horaires des réunions, clarté des explications écrites et orales), ainsi que par des facilités pour les parents délégués, qui doivent être inscrites dans le code du travail.

Le rôle des inégalités sociales dans le développement et la reproduction des inégalités culturelles sociales est d'autant plus fort que celui de l'Etat sera affaibli. Moins d'Etat, c'est plus d'inégalité ! Quant l'Ecole enseigne moins, moins longtemps, de façon moins exigeante, seules les familles nanties financièrement et culturellement peuvent compenser le déficit.

Veillons à ce que l'Ecole demeure gratuite, car depuis plusieurs années, la tendance dominante va en sens inverse. La scolarisation des jeunes jusqu'à 18 ans étant généralisée, je propose que l'Etat, en liaison avec les conseils régionaux, assure la gratuité des manuels scolaires dans les lycées.

Je propose aussi des mesures concrètes et précises pour que l'Ecole permette à tous les élèves et notamment à ceux d'origine modeste de réussir : relance réelle, et non symbolique comme actuellement, de la construction des internats ; plus grande amplitude d'ouverture des CDI ; généralisation des études surveillées et des modules de soutien scolaire. Naturellement, le temps consacré à ces divers dispositifs ne doit être pas dégagé en amenuisant les heures d'enseignement consacrées aux apprentissages de base. C'est en effet à creuser les inégalités au lieu de les combattre !

Il faut repenser la politique des ZEP en la centrant sur la maîtrise des apprentissages élémentaires, dont la carence caractérise les élèves en difficulté. Mais pas de différenciation des programmes, qui doivent rester nationaux, même si, sur le plan des méthodes, on peut en utiliser plusieurs pour atteindre, dans des contextes différents, les mêmes objectifs.

Enfin l'accès aux nouvelles technologies, encore limité et inégalement réparti, doit être largement étendu. L'outil informatique n'est en soi pas la panacée aux difficultés de l'Ecole ni une fin en soi, mais un moyen d'organiser et de diffuser l'information. S'il ne convient de ne pas nourrir d'illusions excessives sur les bienfaits intrinsèques du Web, c'est un instrument technique, qui, comme jadis le téléphone, est désormais indispensable. L'Education nationale doit développer une politique publique de l'enseignement en ligne pour éviter les formes de privatisation et pour aider les maîtres et les élèves dans la pratique de la classe.

VI. Ma sixième proposition, essentielle à mes yeux, est de conforter et de promouvoir les enseignants :

Je l'ai déjà dit, si l'Ecole tient encore le coup dans ce pays, c'est bien grâce aux enseignants. Je veux mettre l'accent sur la mission de l'enseignant, trop souvent occultée par le discours sur la " professionnalisation ". Cette mission nécessite information, formation, volonté d'être un modèle pour les élèves, un détecteur de talents et donc un acteur essentiel du lien social. Il faut rappeler que l'autorité des maîtres repose sur leur savoir et qu'il n'est pas sain de la mettre perpétuellement en cause. Assez de cette " réformite " aiguë, qui veut faire croire que tout changement est bon en soi ! Le constant remaniement des programmes et des cursus donne le tournis, génère angoisse et absence de repères pour les élèves comme pour les maîtres.

A cet égard, rien de plus important que la formation initiale des enseignants. Les IUFM sont l'objet de critiques justifiées et depuis 1989, aucun bilan sérieux et sans concession n'en a été fait. Beaucoup privilégient une approche technique qui oblitère les dimensions du savoir et partent de postulats dépassés : langue de bois "pédagogiste" et idéologie libérale-libertaire se substituent aux clairs principes de l'école républicaine.

Il faut profondément transformer cette institution, en partant d'une idée majeure : une solide connaissance théorique et une sérieuse formation didactique et pédagogique ne sont pas contradictoires, mais au contraire parfaitement complémentaires. Une grande qualification des professeurs nécessite donc une formation initiale articulée autour de quatre domaines :

- un haut niveau de connaissances théoriques et une bonne maîtrise des savoirs disciplinaires, avec des exigences particulières pour le professorat des écoles, dont l'enseignement est polyvalent,

- une maîtrise critique des théories et des techniques pédagogiques en relation avec la formation pratique de terrain, permettant à chaque enseignant de choisir en toute responsabilité ses méthodes d'enseignement,

- une formation aux outils méthodologiques et documentaires et une utilisation réfléchie des moyens informatiques et multimédia,

- une connaissance approfondie de l'école républicaine, de son histoire, de ses finalités, de son fonctionnement et de ses missions. La formation des professeurs doit se nourrir des valeurs républicaines car le professeur est chargé de former le peuple souverain. Cette mission a aujourd'hui peu de place dans la formation. Il est temps d'y remédier¿.

La qualité des concours de recrutement des professeurs est essentielle. Pour aider les meilleurs étudiants à préparer les concours, l'Etat et les grands services publics doivent offrir à de jeunes étudiants recrutés par concours, une rémunération durant leurs études, sur le modèle des IPES, sous condition qu'ils s'engagent dans le service public durant dix ans. Ce sera le moyen de favoriser l'accès de tous - et notamment des jeunes Français issus des vagues les plus récentes de l'immigration - aux emplois publics.

Bien d'autres mesures sont à prendre : lancer un véritable plan pluriannuel de recrutement d'enseignants titulaires pour compenser les départs à la retraite ; distinguer nettement la déconcentration administrative, qui porte sur les moyens et qui est gage de responsabilité et d'efficacité, de toute mise en cause du caractère commun des savoirs à apprendre et des validations, qui altérerait les fins de l'Ecole ; donner plus de possibilités de formation continue aux enseignants, sans perturber la scolarité des élèves ; valoriser le rôle des chefs d'établissement en prenant les moyens d'attirer les meilleurs éléments du corps enseignant, ceux qui sont entreprenants, qui ont la vocation, la rigueur et le charisme indispensables à cette fonction ; reconnaître enfin le rôle des personnels non-enseignants, notamment par le développement de leur formation continue, l'amélioration de leurs déroulements de carrière et, de manière générale, en mettant l'accent sur le respect qui leur est dû de la part des élèves, qui est un des éléments de leur éducation à la citoyenneté.

VII. Ma septième et dernière orientation est de redynamiser l'enseignement supérieur

Les universités ne peuvent offrir aux étudiants des conditions d'accueil et d'encadrement comparables à celles des grandes écoles et des classes préparatoires, d'où une fuite des meilleurs bacheliers. Faute de véritable orientation, trop de jeunes s'inscrivent dans des filières auxquelles ils ne sont pas préparés, ce qui fait que nombre de DEUG connaissent les difficultés de l'enseignement secondaire. La France manque d'enseignants de sciences exactes. L'attirance des études scientifiques diminue. Une concurrence stérile entre l'Université et les grands organismes et la prolifération de la bureaucratie aggravent encore les choses. On parle d'autonomie des établissements, or jamais l'administration n'a réglementé de façon aussi tatillonne les examens, d'où un contentieux nourri !

Je propose donc de prendre des engagements stratégiques forts pour redonner confiance à la communauté universitaire et scientifique : lutter contre la bureaucratisation, faire un bilan critique de la réforme Bayrou, enfin rénover et simplifier.

Les procédures d'examens seront d'autant plus faciles à simplifier que l'orientation des étudiants sera assurée par les universités. A elles de tenir un langage de vérité aux bacheliers et d'offrir à ceux dont la formation secondaire paraît insuffisante de véritables voies de rattrapage, au lieu d'attendre le découragement par l'échec. L'enseignement propédeutique des disciplines scientifiques et du français retrouvera ainsi son lustre, sans créer de nouveaux diplômes aux contours flous, ce qui dispenserait d'affronter les difficultés. L'identité disciplinaire des premiers cycles universitaires doit être préservée contre toutes les tentatives d'appauvrissement à courte vue.

L'université doit également offrir aux bacheliers des filières professionnalisées de qualité, qui offrent de véritables chances de promotion sociale. Près de la moitié des nouveaux bacheliers sont titulaires d'un bac technologique ou professionnel. Sous peine de les condamner à l'échec dans des filières généralistes inadaptées à l'enseignement secondaire qu'ils ont reçu, il faut leur offrir des voies attractives d'enseignement supérieur professionnalisé, à condition de mettre en place des passerelles qui permettent aux meilleurs d'obtenir les diplômes ou titres professionnalisés du niveau le plus élevé, et notamment le titre d'ingénieur.

Les universités constituent aujourd'hui un ensemble hétérogène. Certaines peinent à assurer l'existence de leurs formations classiques. Or la dispersion excessive des étudiants est coûteuse et injuste car les plus favorisés rejoignent souvent un établissement important dans une grande ville. Une répartition concertée des formations concilierait la simplification et le souci d'aménagement du territoire.

La " débureaucratisation " ne se conçoit pas sans évaluation de la pratique des établissements et des organismes. L'évaluation critique par des experts indépendants doit être favorisée. Le Conseil national de l'évaluation doit recevoir un nouvel élan.

Il faut ensuite mener une véritable politique de formation et de recrutement, avec, pour prévenir le tarissement des filières scientifiques et techniques, un système de bourses incitatives ; pour ceux qui le souhaitent et réussissent le concours approprié, un régime analogue à celui des anciens IPES qui finançait les études d'étudiants qui consacrent au moins dix ans de leur vie au service de l'Etat. D'ici à dix ans, 20 000 chercheurs et enseignants-chercheurs seront partis à la retraite, ce qui impose de mettre en route des plans pluriannuels de recrutement, avec une attention particulière à la qualité des procédures de recrutement, pour promouvoir les meilleurs.

Les universités auront à faire face au besoin de formation continue de la population car l'évolution rapide des technologies fait qu'aucun travailleur ne pourra fonder toute sa vie professionnelle sur les seules connaissances dont il disposait au début de sa carrière. L'une des grandes tâches du quinquennat sera de redonner un contenu au droit à l'emploi des travailleurs qui se trouvent dans la seconde moitié de leur carrière.

Enfin, je propose de refonder les liens entre recherche et enseignement. Les universitaires doivent demeurer des enseignants-chercheurs et leurs connaissances mises à la portée du plus grand nombre. Ils ont la forte tâche de créer et produire ce qu'il ne faut pas ignorer pour être libre. En dépit des tentations utilitaristes, il serait néfaste de sacrifier la recherche théorique fondamentale sur l'autel de la rentabilité à courte vue.

Seule l'expansion du champ des connaissances par la recherche fondamentale permet de faire de la recherche appliquée une ressource renouvelable. Les entreprises doivent comprendre les enjeux stratégiques à long terme de la recherche fondamentale et désintéressée, qui, à terme, sert le dynamisme de l'économie. Il faut donc rompre avec la doctrine dominante de la Commission de Bruxelles qui organise l'abandon de la recherche fondamentale en Europe, alors qu'elle est dynamique aux Etats-Unis. L'effort de recherche public aura des effets positifs sur le maintien en France du potentiel de recherche des grands groupes industriels du secteur privé. Encourageons la mobilité entre les organismes de recherche et les universités, entre secteur public et secteur privé ! Tout universitaire doit pouvoir valoriser dans le secteur public, ou dans le secteur privé ou encore dans la création d'entreprises innovantes, le fruit de ses découvertes et de celles de l'Université.


Conclusion :

Le redressement urgent de l'Ecole républicaine est un enjeu capital du débat politique, peut-être même le plus important de tous, puisque, par essence, il détermine l'avenir de notre pays. C'est dire qu'il concerne tous nos concitoyens et doit être porté devant eux. Refusons les facilités des modes démagogiques, les tentations de l'individualisme effréné et les pressions du libéralisme. Bref, ayons une vraie exigence intellectuelle et morale !

Pour donner à la France les cadres dignes de sa tradition et de ses acquis culturels, techniques et scientifiques dont elle a besoin, l'Ecole, de la maternelle à l'Université, doit retrouver la voie de la formation pour tous et de la réussite par l'excellence. Oeuvre de longue haleine, certes, mais dont notre pays tirera à l'avenir le maximum de bénéfice. Jamais une telle politique n'a été plus actuelle.

Cette tâche ne peut être menée à bien qu'en mobilisant tous les enseignants et tous les personnels de l'Education nationale, qui sont pénétrés de l'importance de leur mission. C'est pourquoi, dans cette campagne présidentielle, dont l'enjeu est décisif, je fais appel à votre soutien et à votre aide. Il nous reste 25 jours pour convaincre ! Dans l'incertitude tentée de rejet qui caractérise l'état actuel de l'opinion, il faut positiver ! Montrer qu'il reste une alternative véritable. C'est le déclin programmé ou le sursaut ! Hussards de la République, j'ai besoin de vous ! Car vous le sentez bien : à travers l'Ecole c'est la République, c'est la France qui sont en danger. C'est le destin de la République qu'ensemble nous ferons revivre : liberté, égalité, fraternité !

Vive la République ! Vive la France !


(Source http://www.chevenement2002.net, le 28 mars 2002)

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