Interview de M. Philippe Douste-Blazy, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale et maire de Toulouse, à Europe 1 le 28 mars 2002, sur la tragédie de Nanterre, la responsabilité des malades mentaux, la "récupération" politique de la violence et l'équilibre du budget. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Philippe Douste-Blazy, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale et maire de Toulouse, à Europe 1 le 28 mars 2002, sur la tragédie de Nanterre, la responsabilité des malades mentaux, la "récupération" politique de la violence et l'équilibre du budget.

Personnalité, fonction : DOUSTE BLAZY Philippe, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. UDF, président du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale;FRANCE. Force démocrate, secrétaire général;FRANCE. Toulouse, maire

ti : J.-P. Elkabbach - Vous êtes médecin, UDF chiraquien mais surtout maire de Toulouse, une ville marquée par les blessures d'un récent traumatisme. Nanterre n'est évidemment pas Toulouse et Toulouse n'est évidemment pas Nanterre mais comment vivre le deuil ? Comment assumer une telle tragédie ? Comment panser les plaies ? Vous en avez une forme d'expérience.

- "On ne peut pas panser les plaies dans un premier temps comme cela. Il faut crier notre horreur, notre indignité. Ce qui a été dit, hier, de la gauche à la droite sont les bons mots. On ne veut plus revivre des choses comme cela et voir que cela s'est déroulé dans une mairie, dans une maison du peuple, là, où tout le monde peut aller, là où tout le monde peut s'exprimer, là où s'organise la vie publique. C'est évidemment un signe symbolique. J'ai évidemment beaucoup de compassion. Je pense beaucoup aux familles, à ces morts et à ceux, qui, aujourd'hui, se battent pour vivre. Nous avons vécu cela aussi à Toulouse. Je veux peut-être dire à ces élus : il faut que nous continuons quoi qu'il arrive. C'est vrai que l'engagement public est souvent raillé, moqué, et pourtant c'est le plus beau des engagements au service des autres."

Hier, G. Durand, sur Europe 1, a rendu un hommage remarqué aux élus qui se consacrent au service bénévole des autres, des pauvres, des handicapés et qui donnent une haute image de la politique. F. Bayrou s'y est associé en direct. Il a fait deux demandes : que la violence de la société soit déclarée ennemi public numéro un et il parlait aussi des armes - j'y reviendrai tout à l'heure. Mais en pareil moment, tous les habitants d'une ville et du voisinage semblent se serrer les coudes, se recueillent pour après reconstruire ensemble. Comment on solidarise une ville ou est-ce qu'elle le fait toute seule ?

- "Ce qui m'a le plus marqué c'est que dans le moment difficile, il y a comme un surpassement des uns et des autres, comme une communion face à l'horreur, comme une sorte de main tendue des uns et des autres. Cela vous fait bouger des montagnes. Je suis sûr que cela se passe à Nanterre. Je pense au maire de Nanterre."

Madame J. Fraysse qui est formidablement courageuse, dévouée et qui appelle à la mobilisation et à la solidarité. Elle les aura.

- "Elle les aura. Je pense à elle parce qu'à un moment donné aussi, on se retrouve assez seul. Même s'il y a cette communion, même si tout le monde vous entoure, vous êtes assez seul. Mais je suis persuadé que cet acte qui est l'acte fait par un malade psychiatrique pose en même temps le problème - et pourquoi ne pas le dire - de cette dangerosité, de cette violence, de cette délinquance qui s'est banalisée. La vraie question de la société, aujourd'hui, est qu'à force de dire que ce n'est pas l'individu qui est violent mais la société qui est violente, on banalise ce genre de choses. Je crois qu'il faut prendre nos responsabilités concernant les armes. D'autant plus que depuis quelques années, et en particulier, depuis quelques mois, depuis qu'il y a des guerres civiles à nos portes, en particulier dans les Balkans, on voit bien et on l'a vu à Béziers - qu'il y a l'arrivée dans notre pays d'armes lourdes. Il va falloir que l'on filtre, que l'on regarde, que l'on pourchasse, que l'on combatte des gens qui ont des armes lourdes."

F. Bayrou disait, hier, qu'il fallait interdire - et puis d'autres avec lui - la détention d'armes de guerre. Vous, vous dites que ce n'est pas seulement le problème des permis mais, en même temps, il faut faire attention à la circulation et au trafic d'armes ?

- "Il faut commencer à tirer les conclusions de ce que l'on dit. C'est bien de dire qu'il n'y aura plus de violence. Mais le mieux est de dire qu'il va falloir l'organiser. Quand J. Chirac propose les groupements opérationnels dans les quartiers sensibles, qu'est-ce que cela veut dire ? Que des magistrats, des policiers, des douaniers, des gendarmes arrivent dans un quartier, ils y restent le temps qu'il faut pour épurer le problème de ces caïds, de ces 100 ou 200 personnes qui sont très bien connus des services de police et de justice pour éradiquer cette violence."

Est-ce qu'il faut fermer au public les séances des conseils municipaux ? Protéger peut-être davantage les maires et les mairies, les établissements publics, les conseils municipaux ?

- "Il faut arrêter aussi sans arrêt, parce qu'il y a un problème, de tout de suite légiférer à chaud. Il faut réfléchir un petit peu. La maison du peuple est une maison ouverte. Une mairie fermée serait une mairie terrible. Non, Ce qu'il faut, c'est commencer à tirer les conséquences sur quelqu'un qui a déjà menacé un psychiatre par une arme et qui est reparti en toute sérénité et qui n'a jamais été arrêté. C'est ça le problème."

Je sens que vous êtes touché. Est-ce que vous vous êtes souvenu que vous avez été agressé, poignardé par un déséquilibré en plein rue, en plein jour. Quand vous avez entendu ce qu'il s'est passé à Nanterre, vous avez pensé à cela ?

- "En tout cas, je pense à ceux de Nanterre et pas à moi. C'est vrai, qu'à deux reprises, quelqu'un a voulu attenter à ma vie. La deuxième fois a failli me tuer puisque j'ai eu treize centimètres de couteau dans le dos. Cette personne, on voit bien qu'elle me suivait depuis plusieurs jours. On voit bien aussi qu'il a été considéré comme malade psychiatrique, et on voit bien qu'il n'a jamais fait de prison, puisque dans notre pays, ce n'est pas la dangerosité qui compte."

C'est-à-dire que si un psychiatre décide qu'il va mieux, il peut sortir ?

- "Oui, il peut sortir. Il va quand même falloir se poser la question des multirécidivistes, soit des criminels qui ont essayé de tuer quelqu'un, soit des gens qui ont violé des enfants. Au bout d'un moment, les psychiatres disent que ce ne sont pas eux qui sont responsables parce qu'ils sont malades et donc on les met dans un hôpital psychiatrique et, ensuite, ils peuvent sortir sur le seul bon vouloir d'un médecin. Je suis médecin, et je pense qu'on ne devrait pas prendre des responsabilités aussi importantes. Il faut que le magistrat joue son rôle et le préfet aussi."

J. Chirac a relié, hier, à Savigny-sur-Orge le carnage de Nanterre à l'insécurité. "Elle va, dit-il, de l'incivilité ordinaire au drame de Nanterre". Est-ce que vous êtes d'accord parce que cette phrase est mal passée ?

- "Je crois que J. Chirac a raison de dire qu'il y a deux cultures aujourd'hui en France : la nôtre est de dire que tout délit mérite une sanction."

Non, mais sur la phrase, elle-même. Est-ce qu'il faut politiquement se servir d'une folle tragédie comme celle-là ? Et, est-ce qu'il faut élargir et dire que c'est l'insécurité ?

- "Il y a une part psychiatrique à ce drame d'hier, mais il y a aussi la part "armes lourdes". Vous n'avez pas le droit, quand vous êtes chef d'Etat, et que vous dites que vous voulez préparer votre pays pour le XXIème siècle dans les cinq prochaines années, de ne pas évoquer le plus gros sujet de cette société, c'est-à-dire sa violence et surtout sa violence qui a changé de nature. C'est une violence d'agression. Il a eu raison."

Il a eu raison ! Quand vous entendez L. Jospin, D. Vaillant toute la journée, F. Hollande et J. Dray dire qu'il faut faire bloc contre l'irrationnalité et la démence, malheur à qui exploiterait Nanterre, vous dites qu'ils n'y croient pas un mot ?

- "Personne ne veut exploiter cela. Sinon ne nous mettez pas dans ce corner, ce serait terrible. On n'exploite pas cela. J'ai écouté M. Jospin, hier matin, quand il était votre invité. Il a dit : "Ne faisons pas de la sécurité un enjeu électoral". Si on ne fait pas du problème de l'insécurité un enjeu électoral, alors je ne comprends plus rien. C'est le plus grand sujet aujourd'hui que nous avons à traiter. Comme maire de Toulouse, il y a une seule chose ..."

Ca peut être un enjeu électoral sans être un objet de polémique politique.

- "Bien sûr, mais nous, nous ne voulons pas en faire un enjeu de polémique. Dans le jeu électoral, il n'est pas normal, aujourd'hui, de dire que c'est la société qui est violente et que l'homme est innocent de lui-même. Nous, nous pensons, depuis Tocqueville, que l'homme est responsable lui-même. Nous voulons une société de responsabilité. C'est parce que nous aimons les gens que lorsqu'ils passent la ligne jeune on veut les sanctionner."

Vous dites qu'il y a deux cultures et deux types de responsabilité ? Qu'est-ce qui va départager, le moment venu, les deux ?

- "Il y en un qui est dans la modernité. Par exemple sur les problèmes de fiscalité, sur les problèmes de pouvoirs d'achat, on regarde ce qu'a fait monsieur Blair, monsieur Schröder - pourtant socialistes allemands et anglais - ce que surtout monsieur J.-M. Aznar a fait en Espagne : on diminue les prélèvements obligatoires, les impôts et les taxes pour augmenter le pouvoir d'achat, augmenter donc la consommation et donc la croissance."

Qu'est-ce qui va les départager ?

- "C'est la modernité. Je crois qu'il y en a un qui tire toutes les conséquences de la société dans laquelle on vit et qui se projette en sachant que, demain, c'est un monde de liberté d'entreprendre, liberté de travailler et de compétitivité pour ce pays qui décline, et l'autre qui dit toujours plus de dépenses publiques. Il ne s'est rien passé."

On a compris que le moderne c'est J. Chirac.

- "Merci."

Une dernière remarque : ce matin, dans Le Figaro, A. Juppé et N. Sarkozy révèlent que deux milliards d'euros provenant des baisses d'impôts vont permettre d'engager la réforme de la taxe d'habitation - jusqu'à présent cela n'avait pas été chiffré - mais surtout il disent que le rendez-vous de l'équilibre du budget prévu pour 2004 par l'Europe ne sera pas tenu. Ils s'en prennent à L. Jospin et disent qu'il faut cinq ans pour équilibrer. C'est-à-dire qu'on n'équilibrera pas avant 2007. Or, pourtant à Barcelone, tout le monde avait dit "2004". Où est la vérité : 2004 ou 2007 ?

- "La vérité est que tout le monde - les économistes - s'accorde à ajouter un chose : c'est qu'il ne faut plus de dérapages en termes de fonctionnement. Par contre, en termes d'investissements, ce n'est pas parce que M. Jospin n'a pas profité de la croissance pour diminuer le déficit que nous on ne ferait plus d'investissements. Oui, on peut baisser les impôts à condition de mettre notre équilibre budgétaire jusqu'en 2007, parce qu'il vaut mieux, pour l'Europe, une France qui a assaini ses dépenses publiques plutôt qu'une France qui ne l'a pas fait. Un dernier mot sur la taxe d'habitation. M. Jospin nous dit qu'il va diminuer par deux la taxe d'habitation. Moi, comme maire de Toulouse, je ne peux pas fonctionner comme aucun autre maire en France. Donc l'Etat va nous donner l'autre moitié. Si l'Etat nous donne l'autre moitié, c'est exactement le contraire de la décentralisation : l'Etat reprend tout, recentralise tout."

Le débat continue et on retient que vous avez dit plutôt 2007 que 2004. Là, il y avait eu un engagement pourtant de J. Chirac à Barcelone, comme de L. Jospin.

- "Non, pas sur l'investissement. Tous les économistes de France aujourd'hui, y compris de gauche, sont d'accord là-dessus."

(source : Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 28 mars 2002)

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