Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à l'élection présidentielle 2002, dans "Le Parisien" le 2 avril, et tribune dans "Libération" le 8 avril 2002, sur la position française sur le conflit du Proche-Orient et sur ses répercussions en France, notamment avec la recrudescence d'actes antisémites, intitulée "Proche-Orient : la France doit agir". | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens à l'élection présidentielle 2002, dans "Le Parisien" le 2 avril, et tribune dans "Libération" le 8 avril 2002, sur la position française sur le conflit du Proche-Orient et sur ses répercussions en France, notamment avec la recrudescence d'actes antisémites, intitulée "Proche-Orient : la France doit agir".

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre, MONTVALON Dominique de, SEGAUNES Nathalie.

FRANCE. Mouvement des citoyens, député;FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle de 2002

ti : Le Parisien, le 2 avril 2002
Que vous inspire la situation au Proche-Orient ?

Jean-Pierre Chevènement.

Le conflit du Proche-Orient s'est envenimé au-delà de toute mesure du fait de la politique négligente de l'administration Bush qui, à la fois, vote la résolution 1 402 de l'ONU prescrivant l'évacuation de Ramallah et des villes palestiniennes par l'armée israélienne et déclare, par ailleurs, " comprendre " la démarche d'Ariel Sharon. Cette politique inconséquente nous achemine tout droit vers un conflit de civilisations. On ne peut que regretter l'absence depuis de longs mois d'une voix forte de la France. Il faut dire aujourd'hui fermement la nécessité d'une désescalade. Il n'y a pas de paix dans l'occupation des villes palestiniennes, mais il n'y a pas de paix non plus si les attentats suicides visant des innocents se poursuivent.

Comment réagissez-vous devant les agressions et attentats visant en France des lieux de culte de la communauté juive ?

J'ai réagi fermement dès l'annonce de l'attaque contre la synagogue de Lyon. Je réitère ma condamnation la plus ferme de cette vague judéophobe que rien ne saurait excuser. La loi républicaine doit s'appliquer à tous, sans aucune faiblesse.

Les pouvoirs publics ont-ils sous-estimé la menace ?
Je pense que les pouvoirs publics ont manifesté beaucoup trop de complaisance à l'égard de toutes les formes d'éthnicisme et de communautarisme dans notre pays. Et c'est le cas depuis trop longtemps. On l'a vu avec l'affaire du foulard en 1989. On l'a vu ensuite au moment de la guerre du Golfe. On le voit encore avec le terrorisme du FLNC en Corse. Il est capital de réaffirmer que la paix civile repose sur la stricte observation de la loi et des principes républicains. La République ne doit tolérer sur son sol l'importation d'aucun conflit d'origine étrangère.

Que préconisez-vous ?

Il incombe au ministre de l'Intérieur de prendre les dispositions nécessaires pour la protection des lieux de culte israélites. Des moyens de police peuvent être mobilisés aussi bien en ce qui concerne la surveillance et la garde de ces lieux de culte qu'en ce qui concerne le renseignement.

Peut-on parler d'un retour de l'antisémitisme ?

Je crois qu'il faut distinguer deux phénomènes qui ne sont pas comparables : l'antisémitisme, qui fleurissait avant la Deuxième Guerre mondiale, et la judéophobie, qui est une extrapolation du conflit israélo-palestinien sur notre sol. Ce sont deux phénomènes qu'on n'a pas intérêt à confondre, même si certaines figures idéologiques, comme l'a montré Pierre-André Taguieff, peuvent se retrouver dans les manifestations de l'un et de l'autre.

Yasser Arafat reste-t-il, au Proche-Orient, l'interlocuteur valable ?

Je pense que l'élimination de Yasser Arafat ne laisserait en présence d'Israël que les mouvements intégristes comme le Jihad ou le Hamas, et cela ne favoriserait pas la solution négociée d'un problème qui implique la reconnaissance côte à côte d'un Etat palestinien et d'un Etat israélien, l'un étant la meilleure garantie de la sécurité de l'autre.

Si vous étiez aujourd'hui président...

On attend d'un chef de l'Etat qu'il prenne des positions politiques, et évite de s'exprimer sur un registre purement émotionnel. Face aux inégalités croissantes entre le Nord et le Sud, et aux conflits de civilisations, la France se doit de porter le message de la citoyenneté, du dialogue des cultures et du développement.

Propos recueillis par Dominique de Montvalon et Nathalie Segaunes


(source http://www.chevenement2002.net, le 4 avril 2002)

Libération, le 8 avril 2002

Devant la tragédie qui ensanglante le Proche-Orient, la France, l'un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, semble frappée d'impuissance, et se borne à guetter les réactions américaines. Ceux qui nous dirigent ont intériorisé depuis longtemps l'effacement de notre pays. Du septennat écoulé ne reste que le souvenir d'un Président bousculé à Jérusalem et d'un Premier ministre caillassé à Bir Zeit. Le Président de la République se cache aujourd'hui derrière le plan de paix saoudien, mais ne fait rien pour le faire avancer. Le Premier Ministre propose une force d'interposition militaire mais on ne sait pas au nom de quelle diplomatie. L'idée que la France pourrait s'exprimer et agir par elle-même leur a, semble-t-il, à tous les deux échappée.

L'invocation à l'Europe n'est qu'un alibi à l'impuissance nationale à laquelle ont consenti depuis longtemps ceux qui nous dirigent. Il est loin le temps où la voix forte et claire du général de Gaulle pouvait peser dans le cours des affaires du monde. Pourtant cela ne demande que de la vision et du courage.

Chacun voit bien que les parties en conflit ne pourront pas résoudre par elles-mêmes la tragédie qu'elles vivent. Une intervention extérieure est nécessaire. Les forces qui, en Israël, se sont battues après que le Premier Ministre Itzaak Rabin eut lui-même payé de sa vie son engagement pour la paix, ces forces doivent constater aujourd'hui que tous leurs efforts ont été anéantis à la fois par le refus obstiné, radical, d'une frange de la classe politique israélienne représentée par Ariel Sharon d'accepter les accords d'Oslo, et en même temps par l'incapacité de l'Autorité palestinienne à maintenir ouvertes les voies de la négociation, après les avancées méritoires accomplies à Camp David et à Tabah.

Cette spirale de violences, d'attentats aveugles frappant des innocents, de bombardements, d'occupations et d'assassinats ciblés, ne peut déboucher que sur des malheurs grandissants : élimination d'Arafat au profit du Hamas, triomphe des intégristes, déstabilisation de nombreux régimes musulmans modérés. A terme, elle conduit au fameux " choc des civilisations " qui serait un désastre pour les peuples concernés mais aussi pour l'Europe et pour la France. Ce serait la victoire a posteriori de Ben Laden : le début d'une Guerre de Cent Ans.

L'intervention du président Bush du 4 avril invite à un retrait militaire israélien de Cisjordanie mais n'éclaire pas l'avenir ; elle reste marquée par les contradictions qui, ces dernières semaines, ont valu encouragement à la politique d'Ariel Sharon. Celui-ci n'en fait qu'à sa tête et Colin Powel prend son temps. Plusieurs guerres sont en gésine au Moyen-Orient dans la définition pour le moins simpliste que le Président Bush a donnée de la politique américaine : lutte prioritaire contre " l'axe du Mal " au nom d'une conception extensive et dangereuse de la lutte anti-terroriste.

C'est pourquoi je demande que la voix de la France se fasse clairement entendre au service d'une ligne de justice et de raison pour définir les bases d'un règlement équitable pour les deux parties.

La France doit mettre au premier plan l'intérêt des peuples israélien et palestinien.

C'est aussi notre intérêt que de mettre un terme à la cascade de guerres au Proche-Orient, qui a des conséquences redoutables, non seulement pour la stabilité de toute la région, mais également pour la France, l'Europe et l'Humanité tout entière.

Membre permanent du Conseil de Sécurité de l'O.N.U., la France doit proposer la réunion d'une Conférence internationale.

On discerne bien les contours d'un accord politique. Ils ont d'ailleurs été esquissés à Tabah : rétrocession des colonies israéliennes en Cisjordanie, partage de Jérusalem, devenant double capitale, renonciation à l'exercice pour les Palestiniens du droit au retour dans les frontières d'Israël -ce qui serait la négation de son droit à l'existence- sous réserve d'indemnisation. Ces avancées doivent être remises au centre de la négociation. Une Conférence internationale doit proposer et si nécessaire imposer une solution politique sur ces bases. Une force internationale d'interposition, à laquelle la France devrait alors participer, serait appelée à garantir la sécurité des Palestiniens aussi bien que des Israéliens. Un traité international de type OTAN devrait garantir la sécurité d'Israël dans la durée.

Ne sous-estimons pas la portée historique d'une telle démarche de la France. L'Administration Bush vise, à travers le Proche-Orient, d'autres objectifs qui ont plus à voir avec le pétrole qu'avec le souci de la paix et de la sécurité d'Israël. Ces ambiguïtés rendent plus nécessaire que jamais une telle initiative de la France. Elle rencontrerait de nombreux soutiens. Ceux qui, en Israël, ont pris avec le gouvernement Barak, tous les risques politiques pour aller jusqu'au bout de propositions courageuses pour la paix, éprouvent légitimement une grande amertume devant le refus final, qui a eu pour conséquence l'élection d'Ariel Sharon. Mais ils savent qu'il n'y a pas d'alternative à une reprise des pourparlers de paix, sous l'égide d'une médiation extérieure. Telle est la position des Israéliens les plus éclairés, tel l'ancien ministre des Affaires Etrangères Shlomo Ben Ami. Le peuple israélien ne peut vouloir une confrontation entre l'Occident et le monde arabo-musulman dont il deviendrait l'otage et sans doute la victime. L'intérêt bien compris du monde arabe est de favoriser les facteurs de modernité en son sein, de réussir sa mutation historique, et de ne pas laisser les intégristes dévoyer la colère populaire. Ces forces politiques laïques sont aujourd'hui menacées d'être balayées par le vent mauvais de la colère et du fondamentalisme. Notre devoir est de les conforter pour empêcher de nouveaux drames et l'embrasement du Proche-Orient et du Maghreb. L'O.L.P. est le seul interlocuteur crédible et Arafat reste, quelles que soient ses indécisions, son représentant légitime. Toute tentative de bouleverser ce cadre entraînerait des violences incontrôlables et illimitées pour les prochaines années.

*

La France doit donc faire entendre sa voix dans les affaires du Proche-Orient. Elle sera d'autant plus forte que la voix de la République saura se faire respecter sur son sol.

Depuis des années, je mets en garde contre les risques, avec la complaisance des gouvernements successifs, d'une communautarisation de la société française. L'égal accès à la citoyenneté des jeunes issus de l'immigration n'est pas acquis, loin s'en faut. L'idéal de la citoyenneté s'efface devant l'exaltation des différences (affaire du voile, pouvoir législatif à la Corse, etc.) ; le principe de laïcité est souvent perdu de vue. Sur ce terrain miné, l'inégalité des droits sert de prétexte au repli identitaire. Des idéologies anti-républicaines, ethnicistes ou intégristes, prospèrent sur ce mauvais terreau.

Quand la confiance en la France s'étiole, la tentation surgit chez certains de s'identifier à des identités ou à des causes étrangères. Il nous faut combattre résolument cette dérive. Nul ne doit importer en France les passions et la violence qui se déchaînent au Proche-Orient. La République n'agrège pas des communautés, qui coexistent aujourd'hui avant de s'opposer demain : elle réunit des citoyens égaux en droits qui, selon la règle de laïcité, doivent garder dans la sphère privée leur foi et leurs attaches. Nulle minorité ne peut imposer sa loi particulière, ni régler sur le sol de la République des conflits qui lui sont étrangers.

Pour la première fois depuis les années trente, des synagogues sont brûlées, des insultes proférées à l'égard de nos concitoyens juifs, des écoles, des crèches sont vandalisées, des graffiti antisémites sont apposés sur nos murs. Ces actes odieux contre nos concitoyens de confession juive doivent être condamnés avec la plus grande fermeté. Ils sont d'ailleurs le plus mauvais service rendu à la cause palestinienne. Mais je me refuse à mêler ma voix à celle de ceux qui, sous le fallacieux prétexte de défendre Israël, cautionnent la politique destructrice et autodestructrice d'Ariel Sharon.

La France et la République doivent ensemble retrouver leur voix : la France pour offrir une issue de raison et de justice au conflit du, Proche-Orient, la République pour faire entendre le message de la citoyenneté : les repères républicains affaiblis par la complaisance de nos gouvernements successifs doivent retrouver leur force. La République n'a pas à distinguer entre ses citoyens. A tous elle doit l'application égale et ferme de ses lois.

C'est ainsi que nous ferons reculer le spectre d'un conflit des civilisations dont chacun voit bien qu'il aurait des répercussions sur notre sol. Plus que jamais la République est la force de la France.


(Source http://www.chevenement2002.net, le 11 avril 2002)

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