Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "Dagbladet" le 24 mars 2002, sur les relations franco-norvégiennes et sur la politique étrangère de la France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "Dagbladet" le 24 mars 2002, sur les relations franco-norvégiennes et sur la politique étrangère de la France.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Quel regard portez-vous sur les relations qui existent entre la Norvège et la France ?

R - Les liens entre nos deux pays sont très forts, à la fois en raison de la coopération étroite entre la Norvège et l'Union européenne, de la proximité de nos visions sur les questions du moment, et de l'importance de notre partenariat économique, la Norvège étant le premier fournisseur de la France en pétrole et gaz. Notre coopération s'étend à de nombreux domaines, où les possibilités ne manquent pas. A cet égard, nous accueillons avec un vif intérêt la récente initiative du gouvernement norvégien de lancer une stratégie d'approfondissement des relations avec la France. Ainsi que j'ai eu l'occasion de le dire à mon collègue Jan Petersen lors de sa récente visite à Paris, je vois la marque d'une réelle volonté de travailler ensemble que nous aurons plaisir à encourager.

Q - L'Union européenne est sur le point de s'élargir. Comment voyez-vous cet élargissement et regrettez-vous que la Norvège n'en fasse pas partie ?

R - Je vois ce nouvel élargissement comme un immense événement historique. Je regrette en effet que la Norvège n'en fasse pas partie mais sans doute cela viendra-t-il un jour. L'important à nos yeux c'est que l'élargissement soit réussi, c'est-à-dire que tous les problèmes posés soit à l'Union soit aux Etats-candidats, soient bien résolus à l'avance par des négociations sérieuses, complètes et honnêtes. Une fois ce grand élargissement réussi, tous les Etats membres de cette nouvelle Union large travailleront ensemble à la fois pour les citoyens de cette Union et pour apporter une contribution utile aux problèmes du monde.

Q - Des soldats norvégiens combattent aux côtés des soldats français en Afghanistan. La situation n'est-elle pas en train de déraper ? Ne faudrait-il pas plutôt essayer de se dégager ?

R - Déraper, je ne dirais pas cela puisqu'on a toujours dit que ce serait long et difficile, qu'il ne suffirait pas d'une opération militaire massive et courte pour régler le problème. On ne va pas être surpris qu'au bout de quelques mois il y ait encore des résistances et un phénomène Al Qaïda. I1 faut être réaliste. Je crois que l'opération américaine a été bien menée. Elle est légitime et bien menée. Au début, cela a été relativement facile de disperser, de casser le système taleban et le système Al Qaïda. Evidemment, après, quand cela prend une forme de guérilla résiduelle, c'est plus compliqué. Mais il faut continuer.

Q - Combien de temps peut-on continuer ?

R - Les Américains vont aller au bout de leur opération militaire et, d'autre part, la force internationale doit rester un certain temps à Kaboul. Nous avons d'ailleurs accepté la prolongation du mandat de la force, pas l'extension parce que ce serait dangereux que la force internationale se retrouve dans toutes les provinces au milieu de conflits locaux qui peuvent recommencer, et pour cela, il faut vraiment trouver une autre façon de consolider l'autorité du gouvernement Hamid Karzaï, notamment à travers la formation d'une armée, d'une police nationale et le début du développement du pays. Tout dépendra des seigneurs de la guerre en Afghanistan. Il faut que la communauté internationale crée une situation dans laquelle il sera beaucoup plus avantageux et intéressant pour les seigneurs de la guerre de jouer le jeu de la reconstruction dé l'Afghanistan que de recommencer des guerres internes.

La guerre contre le terrorisme donne des résultats. L'opération américaine contre Al Qaïda en Afghanistan est légitime. Elle est bien menée même si on voit ces jours-ci qu'elle n'est pas achevée. La lutte contre le terrorisme doit être poursuivie avec persévérance par des moyens militaires s'il le faut, mais aussi par d'autres moyens. Elle rapproche tous les pays qui s'y sont engagés.

Q - M. George W. Bush prépare une ligne plus dure vis-à-vis de l'Iraq. Qu'en pensez-vous ?

R - A propos de l'Iraq, je ne veux pas entrer dans des spéculations sur ce qui est une hypothèse. Je vois bien ce que disent les Américains mais en même temps, ils disent qu'ils n'ont rien décidé et qu'ils veulent simplement garder toutes les options. Ce que l'on peut dire sur l'Iraq, c'est que la meilleure chose que puissent faire les dirigeants iraquiens, c'est de se mettre en règle avec le Conseil de sécurité. Cela fait des années que le Conseil de sécurité unanime leur demande de mettre en oeuvre les résolutions, c'est-à-dire de laisser revenir librement les inspecteurs des Nations unies et de les laisser travailler sans contrainte.

Q - La Norvège joue depuis quelques années un rôle de médiateur et de négociateur de paix dans différents pays du monde. Comment voyez-vous ce rôle ? N'est-il pas souvent juste un travail de coursier pour les Etats-Unis ?

R - Le rôle de médiateur et de négociateur de la Norvège est universellement apprécié. Ce n'est certainement pas un travail de coursier comme on l'a vu avec les accords d'Oslo, c'est une contribution précieuse à la paix du monde. La France souhaite que la Norvège persévère dans cette voie.

Q - M. Bush semble déclarer une sorte de guerre commerciale à l'Europe sur l'acier. Quelle est la position de la France là-dessus ?

R - Je pense que la décision qu'il a prise sur l'acier est tout à fait cohérente avec la politique qu'il mène depuis le début, qui est une politique fondée sur la défense stricte et systématique des intérêts américains, par des procédés unilatéraux s'il le faut. Cela ne doit donc pas nous étonner. C'est assez cohérent avec toutes les autres décisions prises depuis des mois et des mois, comme sur Kyoto. S'agissant d'un certain nombre de questions de désarmement ou d'autres sujets, les Etats-Unis se comportent comme un pays vraiment souverainiste. Du côté américain, on a une attitude souverainiste vraie et tout est subordonné aux conséquences sur les intérêts américains.

Q - La France a uni politique étrangère bien distincte dans beaucoup de domaines. Comment définiriez-vous cette "exception française" et pouvez-vous brièvement en expliquer les raisons ?

R - La politique étrangère de la France est depuis longtemps originale et forte. Mais comme tous les autres pays, la France a dû réfléchir et reconstruire depuis une dizaine d'années sa politique étrangère dans le contexte nouveau de la globalisation. Je ne parlerai pas "d'exception" à propos de la politique étrangère française. La politique étrangère de la France se caractérise par une amitié avec les Etats-Unis qui n'est pas un alignement et qui ne nous empêche pas d'avoir notre propre vision des choses.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 avril 2002)

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