Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à la Télévision suisse romande à Genève le 25 mars 2002, sur la conciliation de la lutte contre le terrorisme avec la défense des droits de l'homme, l'application des conventions internationales aux détenus de Guantanamo, les divergences de vue entre la France et les Etats-Unis en matière de politique étrangère. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à la Télévision suisse romande à Genève le 25 mars 2002, sur la conciliation de la lutte contre le terrorisme avec la défense des droits de l'homme, l'application des conventions internationales aux détenus de Guantanamo, les divergences de vue entre la France et les Etats-Unis en matière de politique étrangère.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Voyage de M. Hubert Védrine à Genève les 25 et 26 mars 2002 à l'occasion de la 58éme session de la Commission des Droits de l'Homme

ti : Q - Monsieur le Ministre bonsoir, vous avez entendu ce militant de 26 ans. Comme ministre, vous n'avez sans doute pas la même liberté de paroles, mais entendez-vous ses inquiétudes ?

R - Tout à fait et je trouve cette action sympathique, mais avant même la mobilisation autour de cette Commission, nous avons dit, il y a longtemps déjà, notamment en France mais il y a beaucoup d'autres pays qui l'ont dit, que la lutte contre le terrorisme devait être faite dans le respect de nos valeurs, car c'est en leurs noms, pour la démocratie que nous nous y opposons.

Bien sûr, il faut dans cette lutte, préserver nos idées et nos principes.

Q - La Suisse, dépositaire des conventions de Genève et d'autres, vous l'avez dit, s'interroge notamment sur Guantanamo, sur les détentions arbitraires. Quelle est la demande exacte que l'on peut formuler ?

R - Dès le mois de janvier, j'ai demandé aux autorités américaines qu'on leur applique les conventions internationales concernant les prisonniers de guerre, quel que soit le statut exact, leur situation juridique - car il y a une controverse juridique, sur ce que sont ces prisonniers -, étaient-ils dans des armées représentant des Etats ou non ? La plupart des textes auxquels vous faites référence ont été rédigés s'agissant d'armées d'Etat. Il y a donc un problème d'adaptation.

Q - Au-delà de cela, on a l'impression que la lutte contre le terrorisme maintenant risque de justifier toutes sortes d'actions.

R - Il ne faut pas justement.

Q - Si demain, les Etats-Unis attaquent l'Iraq, alors que sa complicité dans les actes terroristes n'est pas prouvée, que ferez-vous ?

R - C'est autre chose, car dans le cas de l'Iraq, même les Etats-Unis ne disent pas qu'il y a un lien direct avec des actions du terrorisme.

Q - Ils disent que c'est un sanctuaire terroriste.

R - Ils disent que c'est dangereux de laisser l'un des régimes les plus dangereux du monde disposer des armes potentiellement les plus dangereuses du monde.

Q - Et approuverez-vous ?

R - Nous avons une position très claire qui est que l'Iraq doit appliquer les résolutions du Conseil de sécurité. Vous me parlez de droit, le droit international, c'est le Conseil de sécurité qui a, depuis des années, demandé à l'Iraq de laisser revenir les inspecteurs de l'ONU pour traquer toute arme de destruction massive et les détruire. C'est ce que doit faire l'Iraq.

Q - On comprend très bien que vous marquez une différence par rapport aux Etats-Unis sur Guantanamo, sur l'Afghanistan dont vous revenez, mais en même temps, lorsque l'on voit la campagne qui vient de se mener, avec des Américains et des Britanniques tout puissants, et derrière, des Français qui étaient souvent des supplétifs, avez-vous les moyens de faire entendre cette différence ?

R - La différence ne porte pas sur la lutte contre le terrorisme. Nous avons approuvé tout de suite la légitimité de la réaction américaine.

Q - Ils ont quand même une position unilatérale, danger d'unilatéralisme...

R - Mais, ce n'est pas sur l'Afghanistan en particulier, c'est plus global. Cela concerne la tendance de cette administration à ne pas signer différents accords, Kyoto, la Cour pénale internationale, etc...

Q - Mais, lorsque l'on est aussi faible militairement, n'est-ce pas un problème pour se faire entendre ?

R - Dans l'affaire afghane, les Etats-Unis ont décidé d'agir quasiment seuls. C'est le Pentagone qui mène cette guerre. Tous les autres pays, y compris les Britanniques sont des supplétifs. Il y a les Etats-Unis et les autres. C'est leur choix parce que c'est plus commode et plus efficace ainsi.

Le problème n'est pas là, le problème est qu'avec des Etats-Unis très puissants, nous avons besoin qu'ils restent, qu'ils se réengagent dans le système multilatéral au lieu de refuser de ratifier beaucoup d'accords internationaux dont nous avons besoin. Le désaccord n'est pas spécifique sur l'Afghanistan.

Quant aux moyens, l'Union européenne qui bâtit une défense européenne, depuis que les Français et les Britanniques se sont mis d'accord à Saint-Malo, n'a pas pour objet, contrairement au Pentagone américain de mener quatre conflits en même temps. Nous avons déjà un accord pour avoir une force projetable de 60 000 hommes en 2003 pour faire du maintien de la paix autour de l'Europe, je trouve que c'est une bonne première étape.

Q - Vous étiez très actifs dans le conflit de la guerre du golfe, la France avait défendu sa place de façon très digne, là, le monde entier a souri des mésaventures du Charles de Gaulle, cet unique porte-avions qui arrive très tard sur place etc... en dehors de l'aspect anecdotique, n'est-ce pas difficile d'exister face aux Etats-Unis lorsque l'on se trouve dans cette posture ?

R - Vous me dites "en dehors de l'aspect anecdotique" et vous me posez une question anecdotique.

Q - Non, il s'agit de l'ampleur de votre intervention sur place.

R - Non, je vous répète que le Pentagone a voulu mener cette guerre seul, avec quelques renforts marginaux, des Britanniques, des Allemands, des Français. Des avions français participent, comme il y a également des petites forces britanniques sur certains points, mais ils ont voulu mener cette guerre par eux-mêmes. Et ce qui est important, c'est que la guerre contre le terrorisme soit menée jusqu'à l'objectif et ce qui est important, c'est que nous ne fassions pas que cela. Le débat qui a eu lieu entre les Américains et les Européens ces dernières semaines, c'est de dire "la lutte contre le terrorisme, oui, mais nous ne pouvons pas ramener tous les problèmes du monde uniquement à cela et uniquement par des moyens militaires". C'était de réinsérer cette lutte dans un ensemble plus vaste pour traiter les problèmes du monde, il y avait là une sorte de différence.

Q - Pour conclure, si nous revenons à ces ONG que l'on a vues dans le reportage tout à l'heure, elles cherchent des voix qui marquent une différence vis-à-vis des Etats-Unis si puissants, elles se tournent souvent vers vous, que leur répondez-vous ? Quelle marge avez-vous ?

R - C'est un dialogue très fécond que nous avons avec énormément d'ONG depuis des années, les Droits de l'Homme, l'environnement, beaucoup d'autres sujets. Leur rôle est irremplaçable, elles ne peuvent pas remplacer les gouvernements qui ont une légitimité démocratique et un rôle différent, et nous ne devons pas les remplacer. Nous devons dialoguer et progresser ensemble car il y a énormément de problèmes dans le monde, au-delà du terrorisme. Il y a la pauvreté, les crises régionales et je trouve que l'apport des ONG doit être salué, notamment au sein de cette Commission des Droits de l'Homme pour laquelle je suis venu à Genève.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 avril 2002)

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