Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à Europe 1 le 3 avril 2002 et au journal Soir 3 de France 3 le 4, sur l'envoi d'une délégation européenne de haut niveau au Proche-Orient, la question d'une force d'interposition pour aider la recherche d'une solution politique et renforcer la sécurité entre Israéliens et Palestiniens, le réengagement des Etats-Unis dans cette région. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à Europe 1 le 3 avril 2002 et au journal Soir 3 de France 3 le 4, sur l'envoi d'une délégation européenne de haut niveau au Proche-Orient, la question d'une force d'interposition pour aider la recherche d'une solution politique et renforcer la sécurité entre Israéliens et Palestiniens, le réengagement des Etats-Unis dans cette région.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : (Interview à Europe 1 à Paris, le 3 avril 2002) :


Q - Comment s'est passé ce Conseil Affaires générales extraordinaire à Luxembourg ?

R - Ce dîner des quinze ministres à Luxembourg a permis de confirmer une grande convergence dans le diagnostic. Personne ne croit que la politique de répression menée à grande échelle par M. Sharon, comme l'armée israélienne le demandait, puisse conduire à une véritable solution du problème. En ce qui concerne les propositions, il y a un large soutien à une démarche de l'Union européenne à haut niveau. Selon les cas de figure, ce sera soit M. Aznar, soit le ministre espagnol qui préside à l'heure actuelle le Conseil. Mais, c'est à la présidence espagnole de tirer, maintenant, le meilleur parti possible des conversations qui ont eu lieu.

Concernant l'idée française d'une force d'interposition, d'observation, le Conseil pense qu'il faut maintenant y réfléchir parce qu'elle faciliterait la mise en oeuvre de la résolution 1402, parce qu'elle augmenterait la sécurité des deux peuples. Certains soutiennent nettement l'idée que l'on aille très vite, d'autres demandent à réfléchir à la mise en oeuvre, au contexte, au meilleur moment. Ils souhaitent une initiative coordonnée avec les Etats-Unis sur ce plan. Il faut une meilleure insertion dans un processus qui redémarrerait. Nous pensons qu'il faut peut-être un peu bousculer les choses car si on attend toujours un processus de paix, nous risquons d'attendre trop longtemps.

Je pense que l'initiative française a remis cette question au centre des discussions et nous allons continuer maintenant à agir, au niveau européen, aux Nations Unies, et dans nos contacts multiples. C'était un dîner utile, pour faire progresser auprès de nos partenaires européens la conscience d'une nécessité d'intervention plus forte de l'Europe. Mais il faut poursuivre nos efforts car nous voudrions aller plus loin ensemble.

Q - Comment concevez-vous cette force d'interposition ?

R - Dans l'idéal, cela supposerait qu'il y ait un accord des deux parties reconnaissant qu'elles ne peuvent pas, par leurs propres moyens assurer la sécurité de leur peuple et demandant une assistance de la communauté internationale à travers le Conseil de sécurité des Nations unies. S'agira-t-il seulement d'une mission d'observation d'un cessez-le-feu, un contrôle de tel ou tel, ou une véritable interposition. On voit qu'en effet cette force s'inscrit dans un processus de règlement politique. Il est assez logique que nous le demandions puisque nous ne cessons de dire qu'il faut revenir à la recherche d'une solution politique. Que l'on combatte le terrorisme certainement, mais que, dans le même temps et avec autant d'énergie, les Israéliens et les Palestiniens recherchent une solution politique car au fond, il s'agit d'un problème politique. On sait depuis longtemps que tout cela se terminera par deux Etats. Mais nous en sommes très loin et malheureusement. Le durcissement des politiques répressives va plutôt dans l'autre sens. Il faut que nous arrêtions cela, que l'on renverse la vapeur, que l'on reconstruise. L'idée française de force va cheminer sérieusement à mon avis.

Q - Ce serait des "casques bleus", une force onusienne ?

R - C'est trop tôt pour le dire, nous verrons, mais c'est l'idée à laquelle doivent réfléchir les parties pour modifier les mentalités qui sont complètement bloquées.

Un jour, je pense que, comme certains commencent à le dire aux Etats-Unis même, il faudra que les Américains s'engagent au sol. Mais, nous n'en sommes pas là.

Q - On en est loin même, à entendre le discours du président Bush ?

R - Oui, les choses donnent l'impression d'aller dans l'autre sens. Mais, il peut y avoir des retournements, dans une situation aussi désespérée que celle-ci et qui apparaît sans issue. Il faudrait se projeter dans l'avenir, anticiper sur le moment où un camp de la paix se sera reconstruit en Israël et ou une Autorité palestinienne pourra se rebâtir et exercer enfin l'autorité que l'on souhaiterait qu'elle puisse exercer sur ces extrémistes.

Ce n'est pas trop tôt pour penser à cela, pour redonner un peu d'espoir à ces deux peuples qui vivent cette tragédie.

Q - On attend davantage des Etats-Unis dans ce dossier ?

R - On attend quelque chose de tout le monde. On attend des Israéliens, des Palestiniens. Nous faisons un effort constant pour rapprocher nos positions, construire à partir de là des démarches qui aient un impact grandissant sur la situation. Nous attendons de nos amis américains qu'ils se réimpliquent plus, qu'ils se réengagent et ce faisant, qu'ils équilibrent leur position, les deux choses étant liées.

Je n'oublie pas non plus Kofi Annan, les Russes ou les pays arabes qui viennent il y a quelques jours, de faire une proposition importante à Beyrouth. Ils sont en effet prêts à normaliser leurs relations avec Israël à condition que cette dernière évacue les territoires occupés. Cela ne peut pas débloquer la situation actuelle car ce ne sont pas eux qui la bloquent, mais cela augmente sérieusement les chances de réussite d'un futur processus de paix quand il aura été relancé plus tard.

Nous essayons de nous attaquer à cette situation de blocage de toutes les façons possibles. C'est ce que nous avons fait ce soir à Quinze.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 avril 2002)

(Interview au Journal Soir 3 de France 3 à Paris, le 4 avril 2002) :


Q - Bonsoir. Avant de revenir sur les initiatives américaines, européennes et françaises, avez-vous, ce soir, des informations sur la situation, notamment à Bethléem ? Le Quai d'Orsay, cet après-midi, s'était dit très préoccupé par la situation sur place et à Ramallah également.

R - Je n'ai pas d'informations supplémentaires depuis les indications données par le ministère des Affaires étrangères. Je voudrais dire tout de suite que l'élément le plus important de la journée est le discours du président Bush. Je voudrais saluer clairement le réengagement des Etats-Unis dans la recherche d'une solution au problème du Proche-Orient. Ce qu'a dit le président Bush est très important. Ses termes doivent être lus avec attention.

Le fait qu'il renvoie M. Powell dans la région ; le fait qu'il ait demandé le retrait de l'armée israélienne des villes palestiniennes autonomes qui avaient été réoccupées ; le fait qu'il se soit montré exigeant pour l'application réelle et immédiate de la résolution 1402 ; le fait qu'il ait dit : "je demande à Israël de cesser les incursions en zone autonome, de commencer le retrait des villes" ; le fait qu'il ait dit : "les activités de colonisation dans les territoires occupés doivent cesser, l'occupation doit prendre fin", tous ces éléments sont très importants. Et je pense que nous avons maintenant une base nouvelle pour que les Etats-Unis et l'Europe travaillent ensemble pour la paix. C'est un tournant diplomatique réel.

Q - Diriez-vous que c'est une déclaration relativement équilibrée, et que l'Europe peut apporter maintenant son soutien à cette initiative et sous quelle forme ?

R - Je dis que c'est une déclaration juste et qu'elle marque un réengagement des Etats-Unis alors que les Européens, comme vous le savez, regrettaient, depuis des mois et des mois, que les Etats-Unis se soient maintenus en retrait, et par conséquent aient laissé libre court à une politique fondée sur la pure répression qui ne peut pas apporter de solution. Le fait que le président Bush parle des propositions Tenet et Mitchell, dans la perspective d'une reprise des négociations politiques, constitue un tournant, un réengagement. Je crois que c'est l'élément le plus positif de la journée et pour les semaines à venir.


Q - Les Etats Unis ont une grande influence en Israël, on peut presque dire que ce sont les seuls qui ont vraiment une influence en Israël, mais on est frappé aussi aujourd'hui par la détermination d'Ariel Sharon, la multiplication des incursions et l'aspect militaire de cette véritable offensive.

R - Ariel Sharon estime qu'il a été élu par les Israéliens pour mener cette politique. Il a finalement donné le feu vert à l'armée qui demandait à mener une opération de ce type, dans l'espoir de faire disparaître le terrorisme. Nous comprenons absolument que les Israéliens veulent tout faire pour extirper cette menace épouvantable du terrorisme qui les fait vivre dans l'inquiétude en permanence, mais tous leurs amis et tous les Européens pensent que la pure répression ne peut pas faire disparaître le problème. Il y a un vrai problème politique, tout le monde le sait. Il ne sera résolu que lorsqu'il y aura un Etat palestinien viable à côté de l'Etat d'Israël dont la sécurité sera alors renforcée. Dans la situation où nous sommes, il faut renverser la tendance et commencer par appliquer la résolution 1402. Le fait que le président américain s'engage aussi clairement et aussi nettement dans le sens qui était souhaité par les Européens depuis longtemps maintenant est quelque chose qui va nous permettre d'agir sur des bases tout à fait différentes.

Q - Justement, défendez-vous toujours l'idée d'une force d'interposition qui pourrait se mettre en place en Israël.

R - Je pense que la France a raison de relancer la réflexion sur une force d'interposition, sur une présence internationale. Cette force permettrait d'abord de mettre en oeuvre plus facilement la résolution 1402 et renforcerait la sécurité des Israéliens et celle des Palestiniens. Dès que la négociation politique aura repris - elle reprendra forcément, il n'y a pas d'autre issue possible - cette question d'une force reviendra sur le tapis et nous devrons, à ce moment là, les uns et les autres, voir comment nous pouvons rendre crédible cette idée. Il n'était pas trop tôt pour que la France relance cette idée puisque vous voyez que, sur le plan diplomatique, un tournant est en train de s'effectuer. C'est bien le moment de faire l'inventaire de tout ce qui peut aider les Israéliens et les Palestiniens à sortir du piège.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 avril 2002)

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